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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Politique. Il était une fois le communisme

Ismaïl Alaoui et Nouzha Skalli,
lors du dernier congrès du PPS
à Bouznika, le 24 avril 2006.
(DR)

L'histoire de Abdellah Layachi, qui vient de s'éteindre à l'âge de 84 ans, se confond largement avec celle du communisme marocain : un rêve sincère, qui n’en finit plus de s’éteindre à petit feu…


Pendant très longtemps, le communisme marocain a survécu par la force d'un trio de personnalités aussi différentes que possible : Ali Yata, Abdeslam Bourqia et Abdellah Layachi. Aucun des trois n'est plus de ce monde et c'est peut-être pour cela, dans une sorte d'hommage à un concept si particulier (le communisme à la marocaine), que nombre
de personnalités ont tenu à assister aux obsèques émouvantes de Abdellah Layachi, le dernier des camarades. Du premier ministre, Driss Jettou, à Mohamed Elyazghi, en passant par une forte délégation de l'USFP, de la Voie démocratique ou du PSU, tous sont venus saluer la mémoire du défunt. Même le vieux Mahjoub Benseddik, éternel patron de l'UMT, dont les activités publiques avoisinent désormais le zéro, s'est rendu aux funérailles de Layachi. Un peu comme si tout ce beau monde enterrait le grand Abdellah et avec lui, un certain idéal communiste.

Si entouré le jour de sa mort, Abdellah Layachi était pourtant un homme seul. Sa vie, sur la fin, ressemblait à celle d'un grand-père qui aurait perdu toute sa famille en cours de route. Ecoutons l'explication de cet ancien militant communiste qui a bien fréquenté le défunt : “Si Abdellah n'a jamais eu d'enfant parce qu'il n'a jamais été marié. Il vivait donc seul dans un modeste appartement aux Roches-Noires à Casablanca. C'est Ahmed Salem Latafi (ndlr : membre du bureau politique du PPS) qui prenait régulièrement de ses nouvelles au nom du parti”.

La solitude du vieux militant, son parcours, résument quelque part la longue histoire du communisme marocain, ses recyclages, ses contradictions et jusqu'à son aboutissement. Nationaliste et patriote de la première heure, Abdellah Layachi a tôt fait de rejoindre, dans les années 1940, le parti de l'Istiqlal. “Il avait dès le départ le profil d'un révolutionnaire, raconte ce proche. Ses origines modestes, son éducation peu conformiste, ne le prédestinaient pas spécialement à l'Istiqlal. Mais c'est pourtant vers ce parti qu'il a commencé par se diriger et non vers le parti communiste marocain (PCM)”. Rappel historique : à ses débuts, pendant le protectorat, le PCM était une simple représentation du Parti communiste français. Ce n'est en effet pas par hasard que le PCM, fondé en 1943, désignait le parti communiste “au Maroc” et non “marocain”. Conduit par des communistes français et espagnols, le PCM était l'un des rares partis alors autorisés au Maroc. C'est ce qui explique, du moins en partie, que beaucoup de Marocains l'ont rejoint sans partager forcément des idéaux communistes. Le PCM souffrait en outre d'un curieux dilemme : il n'a jamais milité pour l'indépendance, reportant son combat sur la lutte contre le nazisme, qui menaçait le monde entier dans les années 1930-1940. C'est cela, historiquement, qui lui a collé une étiquette “colonialiste” sans doute injuste, éloignant du même coup le PCM des autres partis nationalistes.

Un militant du PPS résume la situation de départ de la manière suivante : “Les plus pragmatiques (parmi les Marocains) choisissaient de rejoindre le PCM pour évoluer dans un cadre légal, essayant au passage de convaincre les dirigeants du parti de militer pour l'indépendance du Maroc. Les autres, plus nombreux, rejoignaient directement l'Istiqlal”. Abdellah Layachi était parmi ces derniers. Proche de Omar Benabdeljalil, figure emblématique de l'Istiqlal, Layachi a logiquement rejoint le parti de Allal El Fassi parce que, en ces temps-là, le plus important était, selon la terminologie de l'époque, de “libérer le pays du joug de l'occupant”. Pour la petite histoire, le nouvel istiqlalien a prêté serment, pour son baptême, devant Mehdi Ben Barka, à l'époque grande figure du parti de Allal El Fassi. L'idylle entre le jeune révolutionnaire et les conservateurs de l'Istiqlal ressemble pourtant à un amour d'été. Layachi claque ainsi la porte pour rejoindre le PCM, qui s'est entre-temps “marocanisé” depuis l'arrivée à sa tête de Ali Yata, recadrant et clarifiant au passage les positions du parti sur l'indépendance du royaume.

“Il faut comprendre d'où venait Abdellah Layachi, nous explique ce militant. C'était un homme aux origines modestes, qui a grandi en exerçant tous les métiers (facteur, instituteur, etc), son centre d'intérêt était d'abord tourné vers les classes laborieuses, ouvrières…”. Il a suffi d'une rencontre, par la suite, avec Ali Yata pour que le destin politique de Layachi bascule : adieu l'Istiqlal, Si Abdellah vire au communisme. Et il y brille d'emblée, comme en 1952, à l'occasion des manifestations populaires suscitées par l'assassinat du célèbre syndicaliste tunisien, Ferhat Hachad, et qui s'étaient soldées par plusieurs morts notamment dans les Carrières centrales à Casablanca.

Derrière le trio magique
Aux lendemains de l'indépendance, le Parti communiste marocain est regroupé autour de trois fortes personnalités : Ali Yata, désormais leader incontournable, Abdeslam Bourqia et Abdellah Layachi. Ce sont ces trois hommes qui, laborieusement, ont ratissé le terrain pour recruter dans le vivier des nouvelles élites marocaines. Abdellah Layachi, en parfait bilingue, y joue un rôle très important. Une ancienne recrue se souvient : “Layachi était le plus révolutionnaire, le plus radical des trois pères du communisme (ndlr : avec Yata et Bourqia), son vécu et sa valeur intellectuelle lui conféraient une authenticité et un pouvoir d'attraction incontestables”.

Entre-temps, le fossé entre le PCM et l'Istiqlal et, plus encore, avec l'UNFP se creuse encore. N'oublions pas, en effet, que dès l'indépendance, une lutte pour le pouvoir s'est d'abord emparée de la classe politique. Conséquence directe : beaucoup de figures istiqlaliennes, chouries ou communistes ont été victimes d'attentats que l'on prête généralement aux milices istiqlaliennes.

Le divorce avec les amis d'hier sera définitif quand, en 1960, le Parti communiste est interdit sous le gouvernement UNFP de Abdellah Ibrahim. A l'occasion, et pour l'anecdote, on rapporte que Mehdi Ben Barka aurait défendu la décision du gouvernement Ibrahim devant Layachi. Réponse de ce dernier : “Prenez garde parce que nahnou assabikoun wa antoumou allahiqoun (traduisez : le PCM passe aujourd'hui à la trappe, mais demain ce sera peut-être le tour de l'UNFP)”. Ironie du destin : le gouvernement Ibrahim lui-même allait être congédié quelques mois plus tard…

Les consensus qui tuent (le communisme)
Dans les turbulentes années 1960, les “camarades” poursuivent leurs activités dans la clandestinité. Ce qui ne les empêche pas de recruter à tour de bras dans les rangs de la nouvelle jeunesse instruite et révoltée. Layachi, autant que Yata ou Bourqia, est alors un guide, un repère dans cette décennie ouverte à tous les vents. L'année 1968 marquera cependant une inflexion capitale dans l'existence du parti. Hassan II obtient que le PCM abandonne toute référence au communisme et lui accorde, en contrepartie, un retour à la légalité. Le PCM devient PLS (Parti de la libération et du socialisme) mais perd rapidement une bonne partie de ses militants les plus dynamiques. L'abandon de la référence au communisme n'explique évidemment pas tout puisque l'époque, celle du post-mai 1968, voit l'explosion, dans le monde entier, des courants marxistes, léninistes, maoïstes, etc.

Les camarades perdent ainsi en cours de route des gens comme Abraham Serfaty, parti fonder Ilal Amam avec d'autres déçus du PLS, mais aussi de l'UNFP. C'est la fin d'une ère et le commencement d'une nouvelle, qui se concrétise en 1974 quand le PLS (de nouveau interdit en 1969) opère une nouvelle mue pour s'appeler désormais le Parti du progrès et du socialisme.

C'est le début véritable de l'ère des consensus (avec la monarchie principalement), que d'autres appelleront le pragmatisme politique, une ligne chère à “Si Ali” (Yata), et à laquelle Layachi comme tant d'autres se rallieront tant bien que mal. Le rêve communiste s'est peut-être définitivement arrêté à ce stade, déjà. Tout en incarnant une forme d'opposition, le PPS s'illustrera surtout par son alignement sur les grandes lignes de la politique officielle et ses relations de frère-ennemi avec des partis “amis” comme l'USFP ou cet autre partenaire de la Koutla qu'est l'Istiqlal. Ali Yata, bientôt suivi par Ismaïl Alaoui et d'autres, intégreront le Parlement. Les camarades feront même, à partir des années 1990, leur entrée dans le gouvernement de Sa Majesté, quelque chose que Si Abdellah, Si Ali et d'autres pionniers n'auraient probablement jamais imaginé le jour où ils ont embrassé l’idéologie communiste.



Nostalgie. Survivants et disparus

Avant l'illustre trio Layachi-Yata-Bourqia, les “camarades” au PPS avaient déjà eu la douleur de perdre quelques figures brillantes comme Aziz Blal décédé en 1983 lors d'un mystérieux incendie d'hôtel aux Etats-Unis (où il était en mission en tant qu'élu communal), ou le brillant Nadir Yata, fils de Ali, promis à une très grande carrière mais fauché par la mort en 1996. Sans oublier les nombreux soldats de l'ombre, au parcours moins connu mais au militantisme toujours sincère, à l'exemple de Mimoun Habriche. Parmi les rares survivants de la grande époque, un nom retient particulièrement l'attention : celui de Mohamed Ferhat, le fidèle compagnon de Ali Yata, qui vit aujourd'hui à Rabat, et dont tout le monde a remarqué l'absence (pour cause de maladie) aux obsèques de Si Abdellah. Enfin, pour la petite histoire, la cérémonie du 40ème jour de la disparition de Layachi devra, si l'on en croit une source à la direction du PPS, être accompagnée d'une exposition de photos d'époque et de prises de parole, histoire sans doute de renouer avec la nostalgie de l'ère révolue du communisme...

 
 
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