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N° 239
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

ZB rumine : ”Mmm… Ils ont arrangé un boulevard, va savoir combien ça a coûté”

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem, présentement, déambule sur le boulevard d'Anfa tout neuf. Il se paie le plaisir rare de marcher sur un vrai trottoir. Pas une juxtaposition anarchique de trottoirs de hauteurs diverses, séparés par des dénivelés vertigineux et menacés par des chutes d'eau usée des balcons des riverains, non. Un vrai trottoir, continu et plat. C'est bien simple, on pourrait même y promener une poussette sans avoir à enclencher les quatre roues motrices. Ce fameux trottoir est illuminé grâce à des petites lampes bleues incrustées dans le sol. Il y a aussi des lampadaires, et même des lampadaires allumés. Le boulevard d'Anfa vient d'être refait à neuf et on dirait un espace Schengen. Feux rouges, espaces de stationnement, façades alignées. C'est une débauche de qualité, un festival de normes et de précision. Les brillants instigateurs de ce projet ont même prévu un couloir pour les vélos. C'est très bien. C'est le seul couloir à vélo du Maroc. Tous les vélos du pays doivent donc aller sur le boulevard d'Anfa pour avoir le droit de ne pas se faire écraser. ça limite un peu leurs déplacements mais bon... Nous disposons désormais d'un boulevard homologué pour les vélos et les poussettes, c'est déjà ça... Vous vous en doutez, notre héros reste froid devant les incroyables efforts de nos urbanistes nationaux. Il geint, grogne, rumine. Plongeons nous dans ses pensées - je vous préviens, ça n'a rien d'agréable, mais comme c'est mon boulot... Pensées de Zakaria Boualem sur le boulevard d'Anfa tout neuf : “Mmm… Ils ont arrangé un boulevard, va savoir combien ça a coûté.
Tout ça pour 400 mètres au maximum. Et le reste, les autres, rien du tout. A quoi ça sert de refaire un seul boulevard, hein ? A s'en mettre plein les poches, sûrement. Et puis, je voudrais bien le revoir, ce boulevard dans quelques semaines... Il va être dégueulasse, comme tous les autres...” Analysons cette réaction. Lorsque les responsables ne font rien, on leur reproche de ne rien faire, et c'est logique. Lorsqu'ils font quelque chose, on leur reproche de ne pas en faire assez, ou alors de le faire mal ou au mauvais moment. C'est comme si on habitait dans une maison en ruine et que quelqu'un commence à refaire la cuisine. Il se trouverait sans le moindre doute un brillant esprit pour expliquer qu'il fallait commencer par la salle de bain, ou la chambre à coucher. En fait, il irait même plus loin, cet analyste : il démontrerait que ça ne sert à rien de refaire la cuisine si on ne refait pas la salle de bain. De par ce fait, il aurait mieux valu ne rien faire que de refaire la cuisine. L'idée commune, c'est donc qu'il ne faut rien faire, ou alors tout, tout d'un coup, partout. Sans commencer par rien... Je vous laisse méditer sur la mise en place de ce mode de travail. La seconde conclusion, c'est qu'il existe chez nous une telle méfiance vis à vis de nos responsables que le moindre projet est systématiquement analysé comme une occasion de détourner les fonds publics. La seule idée que les responsables puissent faire leur boulot n'est jamais envisagée. Au moment où j'écris ces lignes, bercé d'une noble ambition de combattre le pessimisme ambiant en démontrant que la négativité et le cynisme sont vains, je tombe sur un reportage de 2M qui explique que la ville d'Oujda se noie sous les eaux de pluie. Le plus étonnant, c'est qu'il a suffi d'une heure de pluie à peine pour transformer la capitale de l'Oriental en Venise. Oui, une heure à peine. On n'ose pas imaginer les dégâts s'il s'était mis à pleuvoir une journée... Peut- être l'Atlantide. Evidemment, le reportage a également inclus une intervention d'un météorologue national qui est venu nous expliquer que les pluies étaient dues à un choc entre deux masses d'air ou un truc comme ça. On aurait préféré voir un responsable nous parler de l'état des canalisations, mais bon... Autrement dit, c'est la pluie qui est responsable de la catastrophe, pas l'incompétence des responsables des voiries. Elle n'avait qu'à pas tomber, la pluie, hein... Et, soudain, un affreux doute me vient à l'esprit : et si Zakaria Boualem avait raison ?

 
 
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