Football. Les Lions en crise
Moumen Diouri. Le démon du passé
Conduite. La guerre des routes
Ismail Alaoui. La monarchie fait du très bon travail
Histoire. Le Che chez nous
Portrait. Max le terrible
Polémique. Benoît XVI, un "croisé" ?
Talibans. Le come back
Urbanisme. Villes nouvelles, mode d'emploi
Cinéma. Profession : scénariste
Houcine Slaoui. L'inoubliable troubadour
N° 240
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Cinéma. Profession : scénariste

(C.M / TELQUEL)

Vous avez dit profession ? Peu nombreux, peu formés, peu reconnus et peu payés, les scénaristes marocains peinent à s'affirmer comme tels. Mais sans eux, point d'avenir pour notre septième art. Il n'est pas trop tard…


Dans son appartement de Mers Sultan, à Casa, Fatéma Loukili pousse une lourde table basse noire pour accéder au coin de son salon : juste derrière, au bas d'une étagère, elle parvient à ouvrir un petit compartiment, presque une cachette. A l'intérieur, une centaine de dossiers reliés sont empilés en désordre : des scénarios frappés du nom
de réalisateurs dont elle sort une brassée d'exemplaires faits d'annotations et de pages écornées. Ces histoires, Fatéma les connaît bien. Certaines sont nées dans sa tête, et toutes lui doivent des mois de concentration, d'imagination, de concertation. Ici, épaissir le personnage, là, accélérer le rythme, là encore, revoir le ton du dialogue…
Fatéma est scénariste. Une scénariste marocaine, bien que l'expression puisse sonner faux tant résonne la complainte du “manque de professionnels de l'écriture scénaristique”. “Je ne peux pas encore dire que c'est mon métier à plein temps”, concède cette belle femme d'une cinquantaine d'année, Camel aux lèvres et voix feutrée. Journaliste, “amoureuse des mots et de l'image”, elle n'est pas la seule à s'être “improvisée” scénariste et à travailler avec des réalisateurs. Mais la profession est rarement considérée à sa juste valeur. Paradoxalement, tout le monde s'accorde à dire que le septième art national en aurait bien besoin. Pourquoi donc la persistance d'un tel manque de scénaristes qualifiés et reconnus ?

“Au Maroc, l'histoire du scénario est celle du cinéma, né dans les années soixante comme cinéma d'auteur, raconte Najib Refaïf, directeur de l'Unité fiction de 2M. C'était dans l'air du temps. Les Abderrahmane Tazi, Ahmed Bouanani et Hamid Bennani sont tous issus de la même promo de l'IDHEC (ancêtre de la FEMIS). On disait cinéaste et non réalisateur, et ça allait de soi qu'ils écrivent leurs propres films”. Mais à raison de deux films par an pendant trois décennies, comment parler de production ? “On ne peut pas faire des scénarios sans films”, résume Refaïf. Ni de films sans scénarios.

Et si, pour certains, comme Noureddine Saïl, directeur du Centre cinématographique marocain (CCM), cette “carence de scénaristes” est “une grande tarte à la crème pour justifier le moindre souci sur un film”, elle y est pour beaucoup dans les maladresses de nombreuses productions marocaines : manque d'épaisseur des personnages, invraisemblances, récurrence des thèmes… “Récemment, plusieurs réalisateurs ont tenu à filmer les années de plomb, analyse Najib Refaïf. Du coup, cette période a été assez bâclée. Ce n'est pas aux cinéastes d'aller vite, il y a confusion des rôles avec les journalistes, et tout le monde ne s'appelle pas Oliver Stone”. Ou, quand un film parle d'un sujet social, “c'est comme si on écoutait le journal à la radio, regrette Youssef Fadel, scénariste également formé sur le tas. Or le réel ne se réduit pas à la réalité”.

Allô, script doctor ?
De même qu'il n'est pas là «pour décorer», un bon scénario demande des compétences, une technique. En plus d'avoir quelque chose à dire, il faut savoir le raconter. Mais ce savoir, comment l'apprendre ? S'apprend-il tout court ? C'est comme si on parlait d'apprendre à être écrivain, ironisent les uns. “Saucissonner une histoire puis rendre sa continuité à l'écran, n'importe quelle université devrait pouvoir enseigner ça”, estime Noureddine Saïl, lui-même auteur de nombreux scénarios (Badis, Le grand voyage d'Abderrahmane Tazi), qui se dit formé par sa “passion cinéphilique”, à travers les “films de Youssef Chahine et de François Truffaut”.

D'autres, à l'instar des réalisateurs Ali Essafi et Nabil Ayouch, estiment au contraire que la dramaturgie, le dialogue, le pitching, le séquencier, les codes de genre, ça s'apprend. “Comment on décrit un homme qui entre dans un café et se dirige vers un autre homme en s'allumant une cigarette” pourrait bien être un des exercices de l'Ecole supérieure des arts visuels (ESAV) de Marrakech, imagine son directeur Vincent Mélilli. Formation spécifique ou apprentissage sur le tas, un bon scénariste ne peut se passer d'une solide culture cinématographique. Le premier impératif est donc de susciter, au Maroc, un intérêt pour le cinéma, donc des vocations.

Certes, comme le clarifie Noureddine Saïl, “le scénario n'est pas une œuvre, mais un outil au service du réalisateur”. Mais outil ne veut pas dire secondaire. C'est une priorité qui demande que l'on se donne les moyens, et tout le monde n'a pas les mêmes : “script doctors” (qui débloquent des problèmes ponctuels) et développeurs de scénarios n'existent pas au Maroc, et ceux de l'étranger coûtent trop cher.
Parmi les cinéastes qui écrivent eux-mêmes leurs films, s'en sortent alors mieux ceux (principalement la “nouvelle vague”, en dehors de la référence marocaine Farida Belyazid, auteur ou co-auteur d'une dizaine de scénarios pour elle-même ou pour d'autres réalisateurs comme Tazi ou Ferhati) formés à l'étranger (Nabil Ayouch, Narjiss Nejjar, Fawzi Bensaïdi qui a travaillé avec Téchiné, Mohamed Asli…) et/ou dont la boite de prod est basée sous des cieux cinématographiquement plus cléments (Laïla Marrakchi en France, Noureddine Lakhmari, en Norvège, Hakim Belabbès aux Etats-Unis, et la très primée Yasmine Kassari en Belgique…)

Mais il n'est écrit nulle part que notre septième art reste à jamais à l'écart d'une telle voie du succès : le décuplement de la production ciné depuis dix ans est forcément censé créer un “appel d'air” envers des scénaristes. Pourtant, si le besoin est énorme, la demande est encore trop frileuse. “La vision d'un réalisateur et d'un scénariste est parfois difficile à concilier, surtout quand ce dernier vient du milieu littéraire, explique le réalisateur Saâd Chraïbi. Le travail d'écriture est trop cérébral pour l'un, pas assez consistant pour l'autre”.

Ciel noir pour pages blanches
Dans ce décor pas toujours favorable, un cru de jeunes scénaristes prometteurs, bien qu'encore trop peu nombreux, est bel et bien en train d'émerger en ayant su glaner des bribes d'expériences çà et là : si Youssef Fadel et Fatéma Loukili sont autodidactes, les autres viennent plus du court métrage : Hicham Lasri (qui a obtenu 250 000 DH de subvention pour Jardin des rides), Mohamed Cherif Tribak et Hicham Falah (sélectionnés pour l'atelier “De l'écrit à l'écran” du Festival de Namur 2005 pour Entre parenthèses), Salima Benmoumen (également choisie à Namur, cette année, pour Capes et burnous)… Ces jeunes talents sont la preuve que les initiatives, mêmes éparses et ponctuelles, portent leurs fruits, en dépit d'une trop faible médiatisation.

De plus, à qui revient-il de multiplier, développer et pérenniser telles ébauches de formation ? “Pourquoi 2M n'organise-t-elle pas un atelier collectif interne ? Suggère Ali Essafi. Nabil Ayouch avait fait ça en sollicitant des jeunes pour Lalla Fatima, dont la qualité et le succès sont encore inégalés”. “Là où il y a une initiative, le CCM est présent en termes d'infrastructures ou de financement, répond Noureddine Saïl, mais il n'a pas à se substituer au secteur privé”. L'institution pourrait cependant impulser le système de primes à l'écriture ou à la réécriture, comme cela existe dans des festivals tels Namur, Montpellier… “Tout à fait, concède Saïl en évoquant Marrakech et Tanger. Mais nos festivals sont jeunes et ont d'autres priorités pour exister. Voyez San Sebastian ou Cannes, qui ne le fait que depuis quelques années”.

La télévision, pour sa part, promet de booster la production ciné. “L'avenir du secteur se fera dans ce parallélisme, prophétise Saïl. La télé peut avoir la même fonction que le court métrage, à condition d'être exigeante”. Sur la même longueur d'ondes, Najib Refaïf voit “de moins en moins de différences entre écritures télé et cinéma, révolution numérique et attentes nouvelles des téléspectateurs obligent”.

Reste aux producteurs à valoriser l'étape d'écriture et le métier de scénariste. Aujourd'hui, un scénario de cinéma est payé entre 50 000 et 150 000 DH, soit 2 à 3% du budget du film. Entre 30 000 et 50 000 DH pour la télé. “Parfois, le nom du scénariste n'est même pas au générique, grogne Ali Essafi, comme si la prod avait acheté un canapé”. “Quand le scénariste touche bel et bien ce qui est sur le papier”, relativise également Farida Belyazid, qui a renoncé à rémunérer son propre boulot d'écriture, étant à la fois scénariste, réalisatrice et productrice de ses films, comme Noureddine Lakhmari (Free Artists), Nabil Ayouch (Ali n'Production)…

Se pose donc un problème de confusion des genres entre l'écriture (qui demande du temps et de l'argent) et la production (qui cherche à ne perdre ni l'un ni l'autre). “C'est incompatible, souffle Farida Belyazid après trois ans de travail acharné sur Juanita de Tanger. Je n'en peux plus, ça prend sur mon temps de création. Si je dois sacrifier un rôle, c'est celui de productrice”. L'écriture, après tout, est plus séduisante que la gestion. Et le scénario de l'avenir des scénaristes, quant à lui, c'est maintenant qu'il doit s'écrire.



Formation. Des initiatives pas pour rien

Depuis quelques années, des acteurs se bougent pour encourager la formation à l'écriture cinématographique : Rencontres autour de la fiction à l'Institut français de Marrakech ; concours de courts-métrages organisé par le CCM et Ali n' Production (prix Mohamed Reggab) ; projet MEDA impulsé par Ali n' Production avec l'Union européenne pour que des scénaristes et des producteurs développent en binôme un projet de long métrage (seulement deux candidatures marocaines cette année) ; masterclass Marrakech/Tribeca soutenue par la Fondation du FIFM, où les participants ont appris, auprès de Kiarostami et Scorsese, “à trouver le courage d'une écriture personnelle”, retient Ali Essafi (dommage que la masterclass ne soit pas reconduite cette année…) “On doit laisser passer le temps de la réflexion pour évaluer cet investissement”, répond Noureddine Saïl ; citons enfin l'Ecole supérieure des arts visuels de Marrakech dont un quart de l'enseignement en section réalisation sera consacré aux techniques du scénario.



Culte. Wechma, la (belle) époque du collectif

D’un avis quasi unanime, le film de Hamid Bennani est LE film culte du cinéma marocain. “Un scénario mille et une mains”, explique Najib Refaïf, co-écrit par la bande de l'IDHEC : Bouanani, Tazi, Bennani. “Un tel travail collectif serait impossible aujourd'hui, tranche le cinéphile, un brin nostalgique. L'argent prend trop de place dans le milieu”.



Trajectoire.

Fatema loukili : Du micro à l’écran

Journaliste radio et télé, Fatéma met pour la première fois la main à la pâte en 1985 en écrivant les dialogues d'un téléfilm de Jilali Ferhato, La dernière page, pour TVM, avant de co-scénariser Soif avec Saâd Chraïbi. “C'est lui qui m'a poussée”, dit celle qui enchaîne en signant de nombreux dialogues dont deux de Elle est diabétique… (1) de Hakim Noury. “J'ai été très drôle, mais c'est le plus difficile”. Récemment elle récidive avec les dialogues en arabe de Marock de Laïla Marrakchi, conservant un souvenir ému du personnage de la nounou. Elle développe et retape des scénarios pour 2M et, en ce moment, travaille aux dernières retouches du scénario du prochain film de Saâd Chraïbi tout en ressortant un projet de scénario personnel. “J'aime travailler la nuit, ou dans le train. Quant au métier, je ne peux pas encore en vivre décemment”.

Youssef Fadel : “Par la force des choses”

Crâne lisse, petites lunettes d'instit, Youssef a lâché l'enseignement pour devenir écrivain. “Ma petite fierté”, dit celui qui louait des bouquins chez le marchand de pépites bien avant de remporter un prix Atlas (Haschich). A son actif littéraire, six romans et une douzaine de pièces de théâtre, dont une (sur la guerre du Kippour) assez engagée pour l'envoyer huit mois à Derb Moulay Cherif, et une autre, Le Coiffeur du quartier des pauvres (1979), attire l'attention de Mohamed Reggab : sans rien y connaître, Fadel écrit le scénario du film du même nom. “ça parlait trop” analyse-t-il a posteriori. “à ce moment, j'aurais pu aimer le cinéma mais j'ai préféré continuer le théâtre et les romans”. Dix ans plus tard, Daoud Oulad Sayed lui demande d'écrire Adieu forains, puis vient Tarfaya, sélectionné à San Sebastian, une idée dont il voulait faire un roman. “Daoud est un bosseur, et très à l'écoute”. Il co-écrit également le scénario de Jawhara de Saâd Chraïbi, ami de longue date rencontré au cinéclub El Azzaïm de Derb Soltane, quelques scénarios pour 2M, tout récemment une sit-com ramadanesque. En ce moment, il peaufine En attendant Pasolini, de Sayed, d'après le docu de Ali Essafi, Ouarzazate movie. Scénariste, Youssef en a fait son métier “par la force des choses”, apprenant à l'aimer, tout en le considérant d'abord comme un “gagne-pain”, un peu ingrat. “Le théâtre et la littérature aussi le sont, mais au moins tu as une œuvre”.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés