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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

La provoc papale

Ahmed R. Benchemsi
“Le pape dit que nous sommes violents ? Posons une bombe au Vatican pour lui prouver le contraire !”. ça, c’est intelligent !


La sortie de Benoît XVI liant islam et violence, et expliquant ce lien par l’imperméabilité de l’islam à la raison, relève sans doute de la provocation. Ou alors de l’idiotie. Mais non, on ne peut imaginer que le chef de la plus grande religion terrestre (en nombre d’adeptes) soit à ce point dépourvu de sens géopolitique. La sortie du pape était certainement réfléchie. Sa couverture : “Ce ne sont que les paroles rapportées de Manuel Paléologue, empereur byzantin du 14ème siècle –
des paroles avec lesquelles je ne suis pas forcément d’accord”. Pourquoi, dans ce cas, Benoît XVI les a-t-il prononcées ? Sans doute pour cette raison de fond : ce pape est un prosélyte, profondément préoccupé par la somnolence de la chrétienté face à un islam conquérant. Attiser le fameux “choc des civilisations” aura, pour lui, au moins un effet bénéfique : celui de souder les chrétiens face à un nouvel ennemi commun, ces musulmans agressifs qui assassinent des bonnes sœurs et brûlent des églises dès qu’on chatouille un peu leur susceptibilité. Des gens pas vraiment civilisés, en somme…

Hélas, il s’est tout de suite trouvé des musulmans pour lui donner raison. “Le pape dit que nous sommes des violents déraisonnables ? Posons une bombe au Vatican pour lui prouver le contraire !”. Voilà la brillante position prise par quelques groupes d’excités, immédiatement après la sortie papale. Une outrance effaçant une autre, l’opinion internationale est désormais focalisée sur les menaces essuyées par la papauté, plutôt que sur l’irresponsabilité de son chef.

Mais les “musulmans modérés”, comme on dit en Occident, n’ont pas été beaucoup plus inspirés. En réaction aux propos de Benoît XVI, Mohammed VI, du haut de son minbar de commandeur des croyants, a répondu que “l’islam honore la raison”. Rien n’est plus faux, et il n’y a franchement pas de quoi s’exciter. Le raisonnement est vieux comme le monde : la foi, fondement de toute religion, c’est l’aptitude à croire en Dieu sans preuves. C’est donc l’exact contraire de la raison, dont le postulat principal est qu’il faut douter de tout, en commençant par ce qui est prouvable. Alors ce qui ne l’est pas…

Le roi a aussi écrit au pape : “L’islam exhorte à la paix et à la modération, et récuse la violence”. Là encore, hum… La vérité, c’est que l’islam exhorte à tout ce qu’on veut qu’il exhorte, tout dépend des passages du Coran que l’on cite. Les hommes de paix, tout comme les terroristes, peuvent y trouver leur compte. Et le raisonnement vaut pour toutes les religions. L’inquisition, une des péripéties les plus terribles de l’histoire de l’humanité, n’a-t-elle pas été menée au nom de Jésus-Christ – ce même Jésus Christ, dont le slogan majeur était “aimez-vous les uns les autres” ?

Si la chrétienté a l’air aujourd’hui plus pacifique que l’islam, c’est parce qu’elle s’est inclinée devant la suprématie de la laïcité, un système politique et social conçu pour être la quintessence de la raison. Et contrairement à ce que peuvent laisser penser les rodomontades de Benoît XVI, ça ne s’est pas fait naturellement, ni rapidement. Il a fallu des siècles de luttes sanglantes (une période tout à fait comparable à celle que vit l’islam aujourd’hui), pour que la chrétienté accepte enfin d’être ce qu’elle était censée être depuis Jésus : une religion, rien de plus. Les musulmans, eux, en sont toujours à considérer que leur religion est “din wa dounia” – à savoir qu’elle régule aussi bien l’au-delà que la vie terrestre. Espérons que nous évoluerons, nous aussi, et que notre période sombre durera moins longtemps que celle des chrétiens.

D’ici là, que les (rares) croyants de bonne volonté continuent à donner sa chance à la raison. C’est grâce à leurs efforts que les musulmans finiront par comprendre, un jour, que la laïcité ne menace pas l’islam. Et qu’elle est même son plus grand espoir.



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