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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par Karim Boukhari

Le Grand Oral de Sciences-Po
Les élections, c'est dans moins d'un an. En association avec TelQuel et Al Ahdath Al Maghribiya, l'Association marocaine des anciens de Sciences Po organise une série de conférences-débats avec les chefs des principaux partis politiques du royaume. Premier à passer sur le gril : Ismaïl Alaoui, secrétaire général du PPS (Parti du progrès et du socialisme).




Ismail Alaoui. La monarchie fait du très bon travail

Ismaïl Alaoui
(RT / NICHANE)

Ismaïl Alaoui, chef de parti et ancien ministre, est un homme de gauche au langage posé. L'homme qui a succédé à Ali Yata à la tête de l'ancien parti communiste marocain s'explique sur l'image du PPS, son programme, mais aussi sur certaines tares de la pratique politique au Maroc. Morceaux choisis.


Comment va le PPS ?
Il se porte bien. Nous sommes dans les temps : le dernier congrès dans de bonnes conditions, la prochaine réunion du comité central abordera les questions de l'heure (élections 2007), etc. Nous faisons également
du terrain pour mieux nous rapprocher, nous faire connaître de notre “peuple” et mieux le connaître aussi.

Votre parti traîne une image de parti urbain. Cette image reflète-t-elle la réalité ?
Non, l'image est complètement erronée. J'ai été moi-même élu, en 1984, à Sidi Slimane, qui est une zone rurale. Il y a d'autres exemples qui montrent l'implantation du PPS tant dans les villes que dans les campagnes. Rassurez-vous, nous avons la fibre rurale.

Qu'est-ce qui différencie votre programme politico-économique de celui des autres partis ?
Nous ne sommes pas un parti de slogans mais de propositions concrètes et réalisables. Le gouvernement a pu mener à bien certains projets (port de Tanger-Méditerranée, réseaux routiers, etc). Il serait essentiel de s'atteler en parallèle à la réalisation de grands chantiers “populaires” : désenclaver l'ensemble du pays, ouvrir de nouveaux canaux d'irrigation, etc. Mais les grands chantiers ne doivent pas s'arrêter à l'amélioration de l'infrastructure générale du pays. La priorité des priorités reste la lutte contre l'ignorance, l'analphabétisme, la pauvreté. C'est cela qui entrave encore la marche du pays vers la démocratie et l'approfondissement du champ des libertés.

Malgré les changements apportés par les gouvernements Youssoufi et Jettou, l'économie marocaine repose toujours sur l'agriculture, c'est-à-dire la pluviométrie, et le tourisme. Que propose le PPS pour ouvrir réellement l'économie sur d'autres pôles (industrie, services, etc) ?
Je ne suis pas d'accord avec cette analyse. L'économie marocaine se développe aussi à d'autres niveaux, mais peut-être qu'elle le fait à une vitesse un peu lente. Quant à l'agriculture, elle n'a jamais représenté, dans le meilleur des cas, que 20 % du PNB. Les 80 % restants ne sont pas apportés que par le seul tourisme, loin s'en faudrait. En fait, la pluviométrie conditionne nos mentalités plus que notre économie. Au-delà des propositions contenues dans notre programme économique, on ne rappellera jamais assez que la vraie base du développement est le facteur humain, et c'est là qu'il reste beaucoup à faire puisque 40% des Marocains au moins restent analphabètes.

Vous avez déjà été ministre de l'Education nationale sans que cela améliore notablement les indices de l'analphabétisme, vous avez un discours rassurant mais beaucoup le mettent d'abord sur le compte de la langue de bois. Dans quelle mesure peut-on vous croire ?
Pour nous croire, il faut nous mettre à l'épreuve. Cela revient à examiner notre programme à nous en tant que parti, et non en tant qu'élément dans une alliance de centre-droite et de gauche (ndlr : Ismaïl Alaoui fait allusion à la composition hétéroclite de l'équipe gouvernementale). Quant au portefeuille de l'Education nationale dont j'avais hérité pendant deux ans, je rappelle que je n'avais aucune autorité sur l'enseignement secondaire et supérieur. Mais c'est durant mon passage qu'une impulsion nouvelle a été donnée à la généralisation de l'enseignement. La mémoire de la famille de l'enseignement est d'ailleurs restée reconnaissante au passage des gens du PPS au niveau du département de l'Education nationale. La même remarque peut s'appliquer au département chargé de l'enfance et de la femme puisque c'est Saïd Saâdi, un ministre PPS, qui a donné le coup d'envoi de la promotion du rôle de la femme dans la société marocaine. Pour revenir à la lutte contre l'analphabétisme, le ministère que je dirigeais n'en a jamais eu la responsabilité alors qu'il l'avait maintes fois demandée, et les documents de l'époque le prouvent. Deux autres ministres se sont longuement disputés pour essayer de reprendre, chacun pour son propre compte, la lutte contre l'analphabétisme, sans jamais y arriver. Et c'est finalement le ministère des Habous qui s'en est chargé… Je le dis sans langue de bois : nous ne nous sommes jamais investis dans la lutte contre l'analphabétisme.

Vous siégiez pourtant dans un gouvernement où vous comptiez plusieurs ministres issus de votre parti ou de la Koutla. Le constat d'échec n'est-il pas étonnant ?
Le gouvernement, à l'époque, était tombé dans la lutte des clans : le ministre des Affaires sociales et celui des Affaires générales voulaient, chacun, récupérer la lutte contre l'analphabétisme. On connaît la suite… Nous, à l'Education nationale, on a proposé un plan précis pour créer un établissement public avec la mission suivante : éradiquer définitivement l'analphabétisme dans un délai de cinq ans. On ne nous a pas suivis pour des considérations d'ordre politicien...

Et comment évacueriez-vous demain ce genre de considérations si elles venaient à se représenter, toujours dans le cadre du gouvernement ?
Il faut admettre, malheureusement, que notre club politique n'est pas encore majeur, il n'est pas à la hauteur de ses responsabilités historiques. Avec le recul, depuis l'indépendance du Maroc, nous avons toujours fait plutôt dans le bricolage.

Vos amis de la koutla (USFP, Istiqlal) vous reprochent, dans les coulisses, de les parasiter plutôt que de les soutenir. Qu'en dites-vous ?
Cette entité (le PPS) que certains accusent d'être une “parasiteuse” a longtemps été la seule à jouer les bons offices entre les uns et les autres et à débloquer bien des crispations. Le PPS n'est pas un parasite, ce n'est conforme ni à la réalité ni à ce que pensent nos amis de l'USFP et de l'Istiqlal. Notre parti, pour rappel, a d'ailleurs joué un rôle essentiel dans les retrouvailles de la Koutla.

Mais le PPS donnait souvent l'impression de l'opposition aux autres partis, notamment dans la Koutla, plutôt qu'au Palais… Vous est-il arrivé de vous opposer, ou de critiquer, une décision royale ?
Bien sûr, nous nous sommes déjà opposés à la décision royale de nous interdire en tant que parti (ndlr : le PPS, alors sous les appellations respectives de PCM, puis PLS, a déjà été interdit à deux reprises)… Pour le reste, nous n'avons jamais attaqué nos amis de la gauche. Même quand il s'agissait de soutenir, par solidarité et alors que nous n'étions pas d'accord avec eux, ceux qui avaient eu des velléités de blanquisme. Je rappelle, enfin, que si le Maroc a fini par arriver à un compromis historique entre deux forces qui s'annihilaient (ndlr : le Palais et la gauche), notre parti y a été pour quelque chose. Et aujourd'hui, nous n'avons pas peur de le dire parce que c'est la réalité : la monarchie de Mohammed VI fait du très bon travail.

Iriez-vous jusqu'à co-gouverner avec le PJD, si ce parti remporte les élections 2007 ?
Il n'en est pas question et aucune cohabitation n'est envisageable avec ce parti tant qu'il ne respecte pas les règles élémentaires de la démocratie et continue de pratiquer un double langage, non seulement sur des questions politiques mais aussi sur des sujets de société.



Ses enjeux.

Il est loin le temps où le Parti du progrès et du socialisme comptait un seul élu, la figure emblématique de Ali Yata, qui incarnait à lui seul le parti. Le PPS est, aujourd'hui, une formation ambitieuse, tournée vers l'avant, et beaucoup plus ouverte que par le passé. Le parti compte plusieurs ministres, dont certains ont réellement marqué leur temps (cas de Said Saâdi, qui a conduit le fameux Plan d'intégration de la femme). Positionné clairement à gauche de l'échiquier politique, très “ferme” et progressiste par rapport à des questions sociales (combat contre l'obscurantisme religieux), le parti souffre, toutefois, d'un léger flou artistique qui entoure ses relations avec la Koutla dont il est membre fondateur, avec le pouvoir envers lequel il semble généralement amène, et avec une partie de sa base qui ne comprend pas toujours l'ouverture du PPS sur des transfuges venus d'ailleurs.

 
 
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