Football. Les Lions en crise
Moumen Diouri. Le démon du passé
Conduite. La guerre des routes
Ismail Alaoui. La monarchie fait du très bon travail
Histoire. Le Che chez nous
Portrait. Max le terrible
Polémique. Benoît XVI, un "croisé" ?
Talibans. Le come back
Urbanisme. Villes nouvelles, mode d'emploi
Cinéma. Profession : scénariste
Houcine Slaoui. L'inoubliable troubadour
N° 240
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hassan Hamdani

Histoire. Le Che chez nous

Ibrahim serre la main du Che
sous le regard de Abdelkhaleq
Torres, ambassadeur
du Maroc au Caire
(DR)

Che Guevara a fait deux passages au Maroc en 1959. A l'époque, il n'était
pas encore une image d'Epinal pour tee-shirts, mais l'envoyé spécial de la révolution cubaine à la recherche d'alliés parmi les non-alignés. Le Maroc n'avait pas encore versé dans le camp de l'Ouest. Alors le Che y a fait un saut, à tout hasard.



“En survolant le Rif en avion, j'ai regardé par le hublot. La région est une zone idéale pour la guérilla. C'est tout un symbole”. C'est par ces paroles que Che Guevara aurait salué Abdelkrim Khattabi à
l'ambassade du Maroc au Caire en 1959. L'anecdote a été confiée à Mohamed Louma, ancien compagnon de Fqih Basri, par le défunt Abdallah Ibrahim pour les besoins d'un ouvrage en préparation. Ibrahim, chef du gouvernement marocain de l'époque, aurait même présenté le Commandante au héros de la guerre du Rif à la faveur d'un concours de circonstances. Che Guevara était alors en tournée à l'étranger comme ambassadeur de Cuba afin de nouer des relations avec d'autres pays du tiers-monde, dits “non-alignés”. Le Caire de la révolution nassérienne était à ce titre une escale incontournable pour le Che. Au même moment, Abdallah Ibrahim, à la tête du premier gouvernement de gauche du Maroc, est en visite officielle dans la capitale égyptienne. Che Guevara, qui a entendu parler de l'expérience “socialiste” en cours au Maroc, émet alors le souhait de le rencontrer. Ce sera chose faite, le 14 juin 1959, à l'ambassade du Maroc au Caire. “Abdallah Ibrahim a présenté Che Guevara à Abdelkrim Khattabi, alors en exil au Caire. Puis Guevara et Khattabi se sont isolés au fond du jardin de l'ambassade pour une conversation de plusieurs heures sur l'expérience de la guerre du Rif”.

Khattabi connaissait Che Guevara de réputation. La révolution cubaine, toute récente, avait fait la une des médias partout dans le monde. Le Che, quant à lui, féru de techniques militaires, respectait le génie tactique du héros rifain. Il avait été initié, avec Fidel et Raul Castro, aux actions de guérilla d'Abdelkrim Khattabi par Alberto Bayo, un général espagnol d'origine cubaine, vétéran de la guerre du Rif, qui a combattu ensuite du côté républicain lors de la guerre d'Espagne. Ce sont ces mêmes hommes entraînés par le général républicain qui débarqueront à Cuba pour constituer le premier maquis castriste dans la Sierra Maestra en 1958 : “Bayo nous enseignait comment mettre en place une guérilla pour briser une défense à la manière des Marocains d'Abdelkrim face aux Espagnols”, a raconté Fidel Castro à Ignacio Ramonet, directeur de la rédaction du Monde Diplomatique, dans Cien Horas con Fidel (Cent heures avec Fidel). D'après le témoignage de l'ex-compagnon de Khattabi, Mohand Sillam Amezyane, publié par Mustapha Aarab dans Le Rif entre la monarchie, l'Armée de libération nationale et le parti de l'Istiqlal, on peut supposer qu'il y a eu d'autres rencontres entre le Che et Khattabi. Mohand Sillam Amezyane signale, pour l'anecdote, que le Che lui a offert un stylo lors d'une de ces conférences guerrières...

Combien de fois le Che s'est-il rendu à l'ambassade du Maroc du Caire ? Sans aucun doute plus d'une fois. La célèbre photo d'Ibrahim serrant la main du Che sous le regard de Abdelkhaleq Torres, ambassadeur du Maroc au Caire (voire ci-contre), aurait été prise lors d'une deuxième rencontre entre le chef du gouvernement marocain et le guerillero. C'est là qu'Ibrahim aurait invité le Che à visiter le Maroc avec, pour recommandation, de l'appeler sur son téléphone personnel au cas où il rencontrerait un quelconque problème à son arrivée. Prémonition d'Ibrahim ? Toujours est-il que la visite du Che au Maroc a donné lieu à une passe d'armes entre Hassan II, alors prince héritier, et le chef du gouvernement marocain.

Le Che, persona non grata
Le 30 août 1959, Abdallah Ibrahim est à son bureau quand il reçoit un appel téléphonique surprenant : “Un militant istiqlalien m'a annoncé que Che Guevara était au Maroc avec trois membres de la délégation officielle cubaine. Ils étaient en état d'arrestation et assignés à résidence depuis deux jours à l'hôtel Balima de Rabat” a confié, sur sa fin, Abdallah Ibrahim. Surpris et furieux, le chef du gouvernement marocain appelle immédiatement le patron de la police, Mohamed Laghzaoui, pour avoir le fin mot de l'histoire. “Hadi bssalate assi Laghzaoui ! Comment avez-vous pu arrêter une personnalité invitée par le Maroc et sans me prévenir !”. Réponse de Laghzaoui : “On a agi sur instruction de Smiyet Sidi (ndlr : le prince héritier Moulay Hassan)”. L'incident n'étonne pas si on le restitue dans le contexte politique de l'époque. D'un côté, Ibrahim dirige un gouvernement de gauche, proche des syndicats et des nationalistes algériens. De l'autre, le prince héritier, allié de la France et des Etats-Unis, s'oppose en coulisses aux changements en cours pour que le Makhzen reprenne le contrôle du jeu politique. Compte tenu des rapports de force de l'époque, la présence de Che Guevara au Maroc s'apparentait à celle d'un chien dans un jeu de quilles aussi bien au niveau national qu'international. Ibrahim réagit immédiatement à la provocation du prince héritier. Il se rend à l'hôtel Balima en personne et fait libérer Che Guevara et ses compagnons, en grande pompe, pour bien marquer le coup. La délégation cubaine embarque dans trois voitures officielles précédées de motards de la police, en direction d'une résidence dans le quartier Souissi à Rabat. Durant ses deux jours de repos forcé à l'hôtel Balima, Che Guevara y aurait rencontré de jeunes admirateurs. “Ils lui ont dit être des communistes marocains et qu'ils voulaient aller s'entraîner en montagne pour se préparer comme lui à la guérilla”, raconte Mohamed Louma. Che Guevara aurait souri aux apprentis révolutionnaires de manière ironique, peu convaincu par cette déclaration d'intention.

Villégiature marrakchie
De persona non grata, Che Guevara devient invité officiel du Maroc. Il est même filmé par les actualités de l'époque. Le 31 août dans l'après-midi, il entame des discussions avec Driss Slaoui, secrétaire d'Etat au Commerce extérieur, sur d'éventuels échanges de phosphate marocain contre le sucre cubain. Le soir, il participe à un dîner officiel donné par ce même Driss Slaoui. Le lendemain, il déjeune en privé avec Ibrahim et lui confie un message de soutien de Castro aux dirigeants arabes réunis au même moment au Maroc pour une session de la Ligue arabe. A la fin du déjeuner, Ibrahim propose au Che quelques jours de vacances à Marrakech. Préfère-t-il loger à la Mamounia ou bien dans la vieille médina ? Che Guevara opte pour une maison modeste située dans le quartier Mouassine. C'est là qu'il dîne en compagnie d'Ibrahim, le soir même, au son d'un orchestre de musique andalouse.

Le reste du séjour marrakchi du Che est plus studieux. L'air très chargé en poudre de Marrakech en 1959 n'est pas fait pour déplaire au Che. Il y est entre “amis idéologiques”. L'Armée de libération nationale, qui n'a pas encore été dissoute, tient la ville et beaucoup de nationalistes algériens se sont réfugiés à Marrakech. Le Che reçoit d'ailleurs certains d'entre eux pour discuter de la “libération des peuples”. Ce n'est pas le seul séjour marocain du Che. Il est revenu en visite privée fin 59, peu avant la chute du gouvernement Ibrahim. On rapporte que, lors d'une réunion entre Ibrahim et Che Guevara, ce dernier aurait confié au chef du gouvernement marocain son désir d'abandonner toute fonction officielle pour propager la guérilla là où c'était nécessaire. Pourtant le Che venait à peine d'être nommé ministre de l'Industrie et président de la Banque cubaine. Ibrahim, humaniste socialiste plus que révolutionnaire, n'aurait pas prêté beaucoup d'attention à cette déclaration...



Souvenirs, souvenirs... Lettre à une icône

Le 20 février 1964, Che Guevara répond à un courrier d'une certaine Maria Rosario Guevara, espagnole du Maroc, résidant au 36, rue d'Annam dans le Maârif à Casablanca. Maria Rosario désire savoir si elle et le Che sont parents. Le Che lui répond : “Je ne le crois pas, mais si vous êtes capable de trembler d'indignation chaque fois qu'une injustice est commise dans le monde, nous sommes compagnons, ce qui est plus important”. La réponse faite à cette Casablancaise restera célèbre, reprise dans de nombreux ouvrages sur le Che, et accrochée au fronton d'une “foultitude” de sites Internet dédiés au bel asthmatique.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2009 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés