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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Le peuple du kif

Ahmed R. Benchemsi
“Traquer toutes les complicités” ? Dans ce cas, il faudra assumer une déstabilisation profonde de toute la région Nord


Deux nouveaux barons de la drogue ont été arrêtés cette semaine. Après la chute du très médiatique Chrif Bin Louidane, il est permis, désormais, de parler de “campagne” - surtout que ces arrestations promettent de nombreux rebondissements. La PJ est toujours en train de faire son travail, mais on sait déjà que les réseaux de ces trafiquants comptent de nombreux “gens d’armes”, politiciens et hauts fonctionnaires.

La corruption est un avatar inévitable du trafic de drogue, ça n’a rien de nouveau. Le fait que l’Etat déclare, par la bouche de ses plus hauts responsables, qu’il est “déterminé à aller jusqu’au bout et à traquer toutes les complicités”, ce n’est pas nouveau non plus. Ce n’est même pas la première fois que des gradés et des officiels sont mis en examen après la chute d’un baron de la drogue. Souvenons-nous des Affaires Erramach, Yakhloufi, Dib, etc. Cela étant, c’est la première fois que, parmi les présumés complices, on trouve de gros bonnets de l’envergure de Abdelaziz Izzou, ex-chef de la sécurité royale. C’est aussi la première fois que l’onde de choc fait vaciller un personnage aussi important dans la hiérarchie du pouvoir que le général Laânigri (même si, dans son cas, l’éventualité d’un règlement de comptes politique est loin d’être écartée). Tout cela fait qu’on est tenté, cette fois, de prendre l’Etat au mot. Mais puisqu’il se dit prêt à aller au bout de sa logique, allons, chers lecteurs, au bout de notre raisonnement.

“Traquer toutes les complicités”, vraiment ? Dans ce cas, il faudra assumer de déstabiliser profondément tous les rouages publics, sans exception, de la région Nord du royaume. Le “peuple du kif” - autrement dit les agents de l’Etat mis en examen - pourrait compter des centaines d’officiels (rappelons que nous sommes le premier producteur mondial de Hasch – ce qui fait beaucoup de trafic, donc beaucoup de corrompus). “Il faut ce qu’il faut” ? Sans doute. Mais dans ce cas, l’Etat devra se mobiliser comme il ne s’est jamais mobilisé, et ce, sur deux fronts.

Le premier est celui du renseignement : les trafiquants, qui brassent des milliards de dollars, ne se laisseront pas faire aussi facilement, et tenteront sans doute de fomenter des troubles sociaux pour mettre un terme à la campagne. Facile : il suffira pour ça de convaincre le “petit peuple du kif”, à savoir les dizaines de milliers de petits cultivateurs, que sa survie est en jeu. A moins qu’il ne se soulève. Un risque réel, que la DST et les autres “services” de l’Etat devront prévenir. Bon courage…

Le second front est celui des réseaux : limoger des centaines de gens impliquera de les remplacer par des centaines d’autres – et immédiatement, pour éviter toute vacance du pouvoir (qui serait catastrophique, vu l’amplitude sociale du choc). L’Etat dispose-t-il de centaines de fonctionnaires et militaires intègres, mobilisables à la demande ? A voir comment le principe des “chaises musicales” est de mise dès qu’il s’agit de renouveler des gouverneurs ou des patrons d’office, on peut légitimement en douter…

Enfin, la justice. Juger des centaines de présumés corrompus, fort bien. Mais dans quelles conditions ? “Quand la vache tombe, les couteaux se multiplient”, dit l’adage populaire. Dès que le premier fonctionnaire sera “lâché” par sa hiérarchie, les magistrats (qui sont loin d’être irréprochables, eux aussi) commenceront à se pourlécher les babines. Vu l’état lamentable de notre justice, cela tournera très vite au règlement de comptes général – même si, au sommet, les bonnes intentions prévalent. Un autre dicton ne dit-il pas que l’enfer en est pavé ?
Conclusion : la moralisation, c’est bien. Mais le réalisme et la progressivité, c’est encore mieux. L’avenir nous dira si l’Etat s’inscrit dans cette démarche. Si ce n’est pas le cas, nous n’aurons assisté qu’à une énième “harka” du Makhzen. Et dans six mois, tout sera à refaire.

 
 
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