Le peuple du kif
Traquer toutes les complicités ? Dans ce cas, il faudra assumer une déstabilisation profonde de toute la région Nord
Deux nouveaux barons de la drogue ont été arrêtés cette semaine. Après la chute du très médiatique Chrif Bin Louidane, il est permis, désormais, de parler de campagne - surtout que ces arrestations promettent de nombreux rebondissements. La PJ est toujours en train de faire son travail, mais on sait déjà que les réseaux de ces trafiquants comptent de nombreux gens darmes, politiciens et hauts fonctionnaires.
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La corruption est un avatar inévitable du trafic de drogue, ça na rien de nouveau. Le fait que lEtat déclare, par la bouche de ses plus hauts responsables, quil est déterminé à aller jusquau bout et à traquer toutes les complicités, ce nest pas nouveau non plus. Ce nest même pas la première fois que des gradés et des officiels sont mis en examen après la chute dun baron de la drogue. Souvenons-nous des Affaires Erramach, Yakhloufi, Dib, etc. Cela étant, cest la première fois que, parmi les présumés complices, on trouve de gros bonnets de lenvergure de Abdelaziz Izzou, ex-chef de la sécurité royale. Cest aussi la première fois que londe de choc fait vaciller un personnage aussi important dans la hiérarchie du pouvoir que le général Laânigri (même si, dans son cas, léventualité dun règlement de comptes politique est loin dêtre écartée). Tout cela fait quon est tenté, cette fois, de prendre lEtat au mot. Mais puisquil se dit prêt à aller au bout de sa logique, allons, chers lecteurs, au bout de notre raisonnement.
Traquer toutes les complicités, vraiment ? Dans ce cas, il faudra assumer de déstabiliser profondément tous les rouages publics, sans exception, de la région Nord du royaume. Le peuple du kif - autrement dit les agents de lEtat mis en examen - pourrait compter des centaines dofficiels (rappelons que nous sommes le premier producteur mondial de Hasch ce qui fait beaucoup de trafic, donc beaucoup de corrompus). Il faut ce quil faut ? Sans doute. Mais dans ce cas, lEtat devra se mobiliser comme il ne sest jamais mobilisé, et ce, sur deux fronts.
Le premier est celui du renseignement : les trafiquants, qui brassent des milliards de dollars, ne se laisseront pas faire aussi facilement, et tenteront sans doute de fomenter des troubles sociaux pour mettre un terme à la campagne. Facile : il suffira pour ça de convaincre le petit peuple du kif, à savoir les dizaines de milliers de petits cultivateurs, que sa survie est en jeu. A moins quil ne se soulève. Un risque réel, que la DST et les autres services de lEtat devront prévenir. Bon courage
Le second front est celui des réseaux : limoger des centaines de gens impliquera de les remplacer par des centaines dautres et immédiatement, pour éviter toute vacance du pouvoir (qui serait catastrophique, vu lamplitude sociale du choc). LEtat dispose-t-il de centaines de fonctionnaires et militaires intègres, mobilisables à la demande ? A voir comment le principe des chaises musicales est de mise dès quil sagit de renouveler des gouverneurs ou des patrons doffice, on peut légitimement en douter
Enfin, la justice. Juger des centaines de présumés corrompus, fort bien. Mais dans quelles conditions ? Quand la vache tombe, les couteaux se multiplient, dit ladage populaire. Dès que le premier fonctionnaire sera lâché par sa hiérarchie, les magistrats (qui sont loin dêtre irréprochables, eux aussi) commenceront à se pourlécher les babines. Vu létat lamentable de notre justice, cela tournera très vite au règlement de comptes général même si, au sommet, les bonnes intentions prévalent. Un autre dicton ne dit-il pas que lenfer en est pavé ?
Conclusion : la moralisation, cest bien. Mais le réalisme et la progressivité, cest encore mieux. Lavenir nous dira si lEtat sinscrit dans cette démarche. Si ce nest pas le cas, nous naurons assisté quà une énième harka du Makhzen. Et dans six mois, tout sera à refaire. |