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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Armée. La malédiction d’Ahermoumou

Laânigri et Belbachir lors des cérémonies du Cinquantenaire.
(RT / NICHANE)

Si, dans sa vindicte, Hassan II pensait rayer de l'histoire “Ahermoumou”, en débaptisant ce village coupable d'avoir abrité l’école des mutins du putsch de Skhirat, sa tentative a échoué. 35 ans plus tard, la malédiction d’Ahermoumou a la vie dure. Dernière victime en date, Hamidou Laânigri.

Cette fameuse malédiction a-t-elle rattrapé Hamidou Laânigri comme elle a eu raison de son camarade de classe, Mohamed Belbachir ? Quelques semaines à peine se sont passées entre la mise à la retraite forcée du puissant patron de la sécurité militaire et le départ de Laânigri de la direction de la DGSN. Les deux généraux avaient usé leur fond de culotte ensemble sur les mêmes bancs de la fameuse école d’ Ahermoumou.

“Laânigri comme Belbachir et deux ou trois autres haut gradés font exception puisqu'ils restent les derniers rescapés de l'école. Il semble cependant qu'on ne puisse échapper à la malédiction d’Ahermoumou même quand on n'a eu aucun rôle dans le putsch de 1971. Mohamed Belbachir et Hamidou Laânigri ont en effet fait partie des premières promotions à la fin des années 50”. L'homme qui parle, quant à lui, fait partie des cadets qui ont eu la chance d'être malades et alités au moment où les mutins prenaient la route pour Skhirat. “Ça ne m'a pas empêché d'être jeté à la rue comme un malpropre”, soupire le quinquagénaire réduit aujourd'hui à la mendicité. Victime d'une vindicte royale qui n'a voulu laisser aucune part à une éventuelle contagion putschiste, l'homme s'estime malgré tout heureux d'avoir échappé à Tazmamart et d'avoir eu la vie sauve. Ses nombreux camarades, eux, n'ont pas eu cette chance.

Un peu d'histoire
Rappelons les faits qui remontent au 10 juillet 1971. Ce jour-là, 1400 cadets de l'école d'Ahermoumou quittent le matin leur cantonnement en deux colonnes motorisées, sous le commandement du colonel M'hamed Ababou, pour une soi-disant manœuvre à Benslimane. Le convoi franchit les portes du palais royal de Skhirat où a lieu une réception à l'occasion du 42ème anniversaire de Hassan II et débarque ses hommes, des cadets qui ne savent pas trop ce qu'ils viennent faire ici. Leurs officiers leur ont juste dit : “Le roi est en danger. Il est entouré d'ennemis. Il faut aller le délivrer”. Pendant trois heures, les mutins exécutent les ordres et tirent sur “tout ce qui bouge”. C'est l'hécatombe : enfants, femmes, vieux, jeunes, riches ou simples domestiques. Pas de quartier parmi les dignitaires du régime et les invités étrangers. Les mutins ont en quelque sorte fidèlement appliqué la consigne qui leur a été donnée : entre les morts et les blessés, on dénombre 1036 victimes autour de la piscine de Skhirat mais le roi est sauf. Les cadets et leurs chefs sont arrêtés. L'exécution des principaux responsables de la tuerie a lieu le 13 septembre 1971, devant les caméras de télévision et est suivie par une parodie de jugement, le 29 février de l'année suivante. C'est alors le fameux Verdict de Kénitra qui, pour une bonne partie des mutins, ouvre les portes de l'enfer : Tazmamart et autres bagnes, inscrits pour toujours au panthéon de l'horreur carcérale.

L'éradication
Pour Hassan II, cela ne fait pas de doute, le foyer d'incubation, l'instrument du complot sont tout indiqués : l'École militaire d'Ahermoumou, située à une centaine de kilomètres au nord de Taza, sur le mont Bouyeblane, et dont sont issus la plupart des acteurs du complot. Le roi, poussant sa logique jusqu'au bout, convaincu de la valeur pédagogique de l'exemplarité de la sanction, va tout mettre en œuvre pour éradiquer le mal : il décide la saisie des biens des mutins “pour la création d'un fonds d'indemnisation des victimes” qui, soit dit en passant, ne verra jamais le jour, ainsi que la fermeture définitive de l'école. Il n'oublie pas au passage de faire disparaître à jamais de la cartographie le nom de l'endroit. “Delenda est” Ahermoumou, du moins sur les cartes : le village maudit est rebaptisé désormais Ribat El Kheir, une décision qui sonne le glas de l'avenir de l'école et du village tout entier. “Même ceux qui n'avaient rien à voir avec le putsch ont été punis”, rappelle Farid Belmejdoub, qui a connu l'enfer uniquement parce qu'il faisait partie de la même promotion que les mutins.

Il faut reconnaître, à la décharge du souverain, que l'attentat de Skhirat n'était pas le premier coup de semonce. Janvier 1971 avait connu une première tentative d'assassinat de Hassan II à El Hajeb, un épisode dont on parle rarement. En effet, Ababou et ses complices avaient, une première fois, projeté de renverser le régime. Le roi, qui devait assister à des manœuvres militaires dans les montagnes surplombant la bourgade, devait être tué par les officiers, à l'instant même où les armes retentiraient sur le champ de tir. Or, au dernier moment, alors que les manœuvres étaient déjà bien avancées, le souverain, prévenu du complot, s'était enfui précipitamment à bord d'un hélicoptère de l'armée. Le sergent-chef Farid Belmejdoub dirigeait, pour son malheur, le commando d'élite n° 5 : “Nous n'avions aucune instruction précise, mais apparemment Ababou était de mèche avec d'autres officiers pour tirer sur le roi. Nous, nous faisions de la figuration !”. Arrêté alors qu'il revenait de permission, Belmejdoub ne retrouve la liberté que deux ans plus tard, après avoir fait le tour de tous les centres de torture de l'époque.

La nouvelle Carthage
Et maintenant ? Trente-cinq ans après les évènements de 1971, l'Ecole militaire d'Ahermoumou fait toujours l'objet d'un blocus évident. La zone est encore sous haute surveillance et des sentinelles veillent sur l'entrée barricadée de la porte principale. La fameuse piste de risque, construite sous l'œil avisé de quelques agents de la CIA en 1969 et que Ababou présentait fièrement à ses visiteurs, est envahie par les mauvaises herbes. “Ahermoumou n'était ni Saint-Cyr ni West Point, pourtant Ababou caressait l'ambition d'en faire le berceau du premier corps d'élite de l'armée. En 1971, les entraînements ont été intensifiés avec des exercices de combat et de tir à balles réelles, mais, à aucun moment, on n'a imaginé ce qui se tramait et allait se produire à Skhirat”, rappelle Farid Belmejdoub qui avait la charge d'entraîner les commandos d'élite du centre de formation.

L'école, construite sur 24 hectares, est située à plus de 1000 mètres d'altitude dans une zone entourée de forêts. D'après des gens du village, les cachots qui ont servi d'escale aux détenus de Tazmamart sont toujours là. Les logements de fonction, presque en ruine, sont encore habités par des militaires à la retraite. “La villa de fonction du colonel Ababou, ainsi que celles des autres officiers putchistes, sont inhabitées et dans un état de délabrement avancé”, rappelle un ex-militaire de la région, qui a échappé par miracle à la purge. “Je venais juste d'être muté à Taza par mesure disciplinaire. C'est ce qui m'a sauvé la vie” soupire-t-il.

En punissant l'école, on a également puni le village. La fermeture du centre d'instruction a eu un impact évident sur l'activité économique de la région. Au lendemain du putsch, la gare ferroviaire a été fermée. Depuis, les habitants sont soumis au diktat des transporteurs clandestins qui font la loi. Sans oublier l'activité économique qui gravitait autour du centre d'instruction. “Il faut savoir que les milliers de militaires qui occupaient l'école représentaient une manne précieuse aussi bien pour les agriculteurs que pour les commerçants de la région”, rappelle notre retraité. “Le seul tort d’Ahermoumou, c'est d'avoir abrité l'Ecole militaire des sous-officiers. Aujourd'hui, plus de trente-cinq ans après les événements de Skhirat, toute la population espère pourtant voir cette page définitivement tournée”, conclut un jeune diplômé chômeur du village.

Alors que les principales activités, l'élevage, l'agriculture (céréales, oliveraies, pommiers…) sont à l'agonie, les jeunes, eux, tuent le temps aux terrasses des cafés, rêvent aux seules alternatives à un chômage endémique : l'immigration clandestine ou… l'engagement dans l'armée.



Ribat Al Kheir. Une appellation d’origine contrôlée

Pour faire oublier toute référence au fameux coup d'Etat, Hassan II a rebaptisé le village de Ahermoumou, Ribat Al Kheir au lendemain du putsch de 1971. L'appellation, qui figure dans les documents administratifs, n'est guère acceptée par les habitants de la région. “Vous savez, quand nos ancêtres ont baptisé le village, Ahermoumou (traduisez : petit lion), l'école des putchistes n'était pas encore construite, aujourd'hui le Makhzen a trouvé un nom qui lui plaît, qu'il le garde !”, s'indigne un vieux résistant qui ajoute que les jeunes, eux, ont trouvé une autre appellation, “Ahreb mennou (fuis-le)” qui sied mieux aux conditions dans lesquelles vit une population coupée de tout. Répertorié comme centre urbain, le village est pourtant toujours sous la juridiction de la gendarmerie. Selon le dernier recensement, la population de Ribat Al Kheir est estimée à 13 189 personnes en 2005. Avec ses 4,5% de croissance démographique, la région connaît l'un des taux les plus importants du Maroc.

 
 
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