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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Jean Berry

Portrait. Nadia, l'étoile de Oukacha

Nadia Badri
(DR)

A Oukacha, une jeune femme de 21 ans détenue pour meurtre, a choisi la
chanson comme voie vers la rédemption. Son échec au seuil de Studio 2M n'a pas altéré sa passion et elle monte aujourd'hui sur les planches, à l'occasion d'une pièce de théâtre. Portrait d'une détenue pas comme les autres.



La musique comme un exutoire, un moyen de s'en sortir et de garder espoir, aller de l'avant, croire en des jours meilleurs… Au milieu des 285 détenues du pavillon des femmes de la prison d'Oukacha, à Aïn
Sebaâ, une jeune d'une vingtaine d'années a choisi le chant comme ultime recours, comme d'autres partent à l'armée ou entrent en religion. La chanson et sa voix comme une voie vers la rédemption, pour tordre le cou à l’histoire sordide qui l’a menée au crime, à son quotidien incarcéré entre quatre murs aussi. Elle s'appelle Nadia, et à en croire son entourage, son optimisme et sa volonté n'ont d'égal que son talent naissant.

Il y a quelques mois, la troisième saison de Studio 2M en est à sa phase de présélection. Un peu partout dans le royaume, chanteuses et chanteurs en herbe se pressent pour les auditions, des paillettes plein les yeux. Parmi eux, grâce à l'intervention du luthiste et directeur du conservatoire de Casablanca Haj Youness, Nadia Badri. En la rencontrant au cours des ateliers qu'il animait à la prison, l'artiste s'est pris d'amitié pour elle. “Aidez-la, elle veut chanter et vous rencontrer”, lui murmurent en somme les responsables du pavillon des femmes, touchées par le talent et la volonté de la jeune détenue. C'est le début d'une histoire.

Coups de pouce
“Elle a été condamnée à dix-huit ans de prison à l'âge de 17 ans, c'était une enfant”, raconte le musicien. “Elle dégage une telle gentillesse, une telle innocence… Vous savez, quand je vais la voir, je n'ose même pas lui demander comment elle va, ça me fait trop de peine. Nous ne parlons que de musique”. Et c'est dans la musique qu'elle trouve aujourd'hui le peu de liberté qui lui reste… Grâce aux coups de pouce de l'ancien directeur de la prison, Mohamed Belazria, et du directeur de l'administration pénitenciaire, Mohamed Abdennabaoui, celle ans depuis 2004, la jeune détenue a donc pu se présenter aux éliminatoires de Studio 2M.

À Oukacha, dans le quartier des femmes, en ce mois de juin, c'était l'effervescence, se souvient la responsable des activités sportives et socio-culturelles de la prison. Maquillage, habits, comment répondre au jury ... Tout le monde a son avis sur la question, tout le monde se prépare avec Nadia. Elle passe successivement deux épreuves, se trouvant finalement à l'Agora parmi les 30 derniers candidats, sur plus de 1200 au départ… Mais pour ce dernier test, la chanson est imposée, et le délai court, très court pour retenir les paroles et la musique. C'est l’échec et la déception pour Nadia, pour son entourage, et pour toutes les détenues qui croyaient en elle. Mais certains ne l'acceptent pas.

“Si on l'avait laissée accéder au premier prime, elle serait restée jusqu'à la finale, j'en suis sûr”, regrette Haj Youness. Le jury n'est pas épargné par les défenseurs de la jeune femme, “vision de l'art limitée, petits calibres”, on en passe… Et un élan se crée autour de Nadia. Abderrahim Ouazzani, qui travaille dans l'événementiel, va même jusqu'à envisager un comité de défense, et déclare avoir fait remonter l'histoire de Nadia jusqu'aux oreilles de Mustapha Benali (PDG de 2M) et du ministre de la Communication, Nabil Benabdellah. Il essayera plus tard de l'inscrire aux éliminatoires de la Star Ac' maghrébine, sans succès, essuyant un refus des organisateurs. “J'ai fait cela en tant que citoyen”, raconte l'homme de communication… “Pas par amour pour elle ou pour le don de soi dont elle fait preuve, mais parce qu'issue du domaine carcéral, sans même parler du niveau artistique, elle aurait dû être favorisée. ç'aurait été un exemple formidable de soutien aux détenus, une image politique forte, une première mondiale, ici au Maroc”.

Après le micro, les planches
Las. ç'eût sans doute été trop, trop vite, trop tôt. L'histoire ne dit pas si les sirènes criardes et les plateaux multicolores de la télé-réalité auraient pu tirer la jeune femme de son triste sort. Une lueur d'espoir un peu plus longue, peut-être, ou bien un mirage subitement évaporé… Et quoi derrière ? En tout cas aujourd'hui Nadia continue. “Je chante tout le temps, du matin au soir, en faisant le ménage ou en faisant mon lit, dans la cour”, confie-t-elle au téléphone, à travers la voix d'une des responsables du quartier des femmes… “Je chante pour moi-même et pour les autres détenus, pour lancer des messages, et pour qu'on fasse plus attention à cette population dont on commence seulement à s'occuper”.

“Elle lance aussi un défi, en chantant malgré les difficultés”, poursuit la responsable. Et puis il y a un nouveau défi. Nadia monte sur les planches. Après les jurys, le public… Vendredi dernier, dans la salle de cinéma du quartier des hommes à Oukacha, c'était la première d'une nouvelle pièce de Abdelmjid Bensouda, percussionniste en détention qui s'est reconverti à l'écriture. Et pour la première fois, au milieu des hommes, sur scène,une femme, Nadia. Sur un texte intitulé Attanmia Al Bacharia, elle joue une femme enceinte contrainte d'accoucher dans une gare…

La performance de Nadia a ému tout le monde, ce soir-là, de Abdelkader Badaoui à Nezha Bidouane, de Brahim Boutayeb à Abderrahim Souiri. Les détenus donnent d'ailleurs la pièce prochainement au complexe culturel de Sidi-Belyout, et l'entrée est ouverte au public. La soirée se clôturera même par des chants traditionnels marocains, interprétés par des femmes uniquement. Une première, encore. Quant à l'atelier théâtre de la prison, une nouvelle pièce y est en projet, exclusivement féminine elle aussi : sur un texte du même auteur, elle aborde le problème douloureux et encore tabou des enfants qui ont dû suivre leur mère incarcérée et vivent en cellule, et devrait “faire grand bruit”. En attendant, ils sont nombreux à attendre un geste en direction de Nadia…



Crime et châtiment. Quand une vie bascule

Née en 1985 à Sidi Slimane, Nadia perd sa mère sept ans plus tard. Délaissée par son père, encore mineure, c'est chez un “copain” qui tentait d'abuser d'elle qu’elle a commis son crime en se défendant, dit-elle. La détenue Nadia Badri est entrée à Oukacha le 3 juillet 2004 pour 18 ans de réclusion, avant que sa peine ne soit ramenée à 14 ans par la Cour d'appel, puis de nouveau réduite de trois ans et demi, ce qui devrait lui permettre de sortir en 2014… Depuis, celle qui rêve de Latifa Raafat ou Warda l'Algérienne et préfère la chanson orientale classique aux productions modernes, qu'elle trouve “banales”, a réussi ses examens de coiffure et d'esthétique. Et à défaut de Studio 2M, jeudi 5 octobre à Sidi-Belyout, pour elle et ses compagnons de l'atelier théâtre de Oukacha, c'est le grand soir.

 
 
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