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Évenement Indigènes. Des fusils et des hommes
Parcours. La voix d'or de Karima Skalli
Parution. L'Maghreb autrement
N° 242
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Cinéma.
Évenement Indigènes. Des fusils et des hommes


(DR)

Cinq ans de travail, un chapitre censuré de la France coloniale, un tournage colossal, Jamel au tarif syndical, un prix à Cannes, Mohammed VI qui prête ses blindés et Chirac qui rend justice aux “tirailleurs”. Indigènes, c'est tout ça. Et c'est en salle au Maroc.


“Des hommes, mon capitaine”. Sur le pont du bateau navigant vers les champs de bataille français, le sergent Martinez, pied-noir autoritaire mais proche de ses troupes, tente d'expliquer à son supérieur comment appeler les combattants maghrébins et africains embarqués à bord pour défendre la “Mère Patrie”.

Indigènes, de Rachid Bouchareb, parle d'eux : ces quelque 130 000 soldats n'ayant jamais foulé le sol français, enrôlés en 1943 à même leurs villages pour aller repousser les nazis en Sicile, Provence, dans les Vosges ou en Alsace. Ouvrir un chapitre censuré de l'Histoire de France, tel était l'objectif de ce film évènement, acclamé en mai à Cannes, dont les cinq acteurs sont repartis avec le prix d'interprétation masculine.

À travers l'histoire de Abdelkader, Saïd, Yassir et Messaoud, Indigènes veut “expliquer aux enfants d'immigrés qu'ils ne sont pas là par hasard”, lance la star pivot Jamel Debbouze. Dix jours après la sortie française et en pleine sortie marocaine (Casa, Tanger, Marrakech et Rabat), ils sont déjà plus d'un million de spectateurs à avoir reçu le message, dont le président de la République, qui vient de promettre de revaloriser les pensions des anciens combattants coloniaux pour enfin les traiter en égaux.

Un aboutissement inespéré pour ce film d'action à la fois politique, sensible et grand public, qui aura demandé cinq années de cogitation et autant de concrétisation. Convaincre les acteurs d'adhérer au projet a été de loin le plus facile. “Rachid nous a parlé de nos arrière-grands-pères morts au front”, résume Jamel. Ainsi, Saïd Debbouze, 7ème bataillon du 2ème régiment. “Il m'a même montré son certificat de décès sorti tout droit des registres du ministère de la Défense. J'avais honte de ne pas savoir. Il m'a répondu qu'il fallait plutôt avoir honte de ne pas chercher à savoir”.

Même surbookés (Roschdy Zem vient de tourner douze films en quatre ans), ce quatuor d'acteurs beurs en pleine gloire accepte illico l'idée du projet. Mais Indigènes, c'est également un an de recherches pointues entre archives militaires et rencontres d'anciens combattants ; deux ans et demi d'écriture et vingt-cinq versions de scénario pour être “irréprochable” ; et surtout, cinq ans à réunir un budget de 15 millions d'euros pour ce film de guerre aux 500 figurants et 220 techniciens, tourné en quatre mois (de janvier à avril 2005) entre Ouarzazate, Agadir, les Vosges et la Provence. Pour Rachid Bouchareb, pas question de délocaliser un film aussi politique.

L'effet Jamel
“Avec Jamel, j'ai su que tout serait possible”, a exprimé le réalisateur. Si tous les acteurs s'impliquent corps et âme dans le film, l'ancien gamin tchatcheur de Trappes devenu superstar du showbiz et de l'engagement citoyen accepte de coproduire Indigènes, via sa boîte Kissman (d'après Kissclub, le nom d'une boîte qui acceptait parfois les arabes, explique-t-il au Monde du 27 septembre) qui produit déjà spectacles et DVD, et touchera 50% des bénéfices éventuels. Mais Jamel le dit et le répète : “Je ne me ferai pas un centime sur ce film”. Pour Indigènes, l'acteur touche 300 euros par jour (“le minimum syndical pour être assuré”) soit 18 000 euros au total (probablement injectés dans Kissman) et refuse plusieurs millions d'euros proposés pour La Doublure de Francis Veber (ce sera Gad El Maleh).

Jamel a également des relations haut placées, de l'élysée au Palais marocain. “Sans le roi et le Maroc, ce film n'aurait pas pu naître”, aime-t-il rappeler en conf' de presse casablancaise. à dispo, camions, bateaux, hélicoptère et canons de l'armée ainsi que des billets RAM pour toute l'équipe. En France, Jamel frappe également aux portes de l’Assemblée nationale, va voir à gauche et à droite et garde un certain mal de bide d'avoir dû amadouer Sarko. Mais pour ce qui est de convaincre, on fait confiance à son sens des mots : “Nos arrière-grands-parents ont libéré la France, nos grands-parents l'ont reconstruite, nos parents l'ont nettoyée, décline dans Le Monde ce fils de balayeur du métro et de femme de ménage chez Bouygues . Nous, on va le raconter”.

Une histoire d'hommes
Le raconter, dans un beau film de guerre classique, dont le grand mérite est de conjuguer une dimension épique, appuyée par de grands moyens, et une véritable humilité, à travers une mise en scène, un propos et un jeu d'acteurs aussi efficaces qu'émouvants. Le tout sur une musique de Khaled, qui monte simple et douce comme une prière, sans couvrir le bruit des canons dont ces hommes sont la chair exotique et bon marché.
Indigènes, c'est donc d'abord une histoire d'hommes, voulue par des hommes privés d'un grand-père et non par une boîte de prod' flairant la bonne histoire ; contée pour des hommes morts ou sur le point de l'être, encore plus que pour un public. Dans un combat salutaire contre l'oubli et l'anonymat - dans un cimetière ou dans une piaule Sonacotra - Indigènes se concentre sur une poignée d'entre eux, leur donnant une fibre véritablement humaine à défaut, parfois, d'une profonde épaisseur.

Le temps d'un film, ces soldats inconnus tombés loin des leurs ne sont plus ces silhouettes aux gestes saccadés des images d'archives. à travers Jamel Debbouze, Sami Bouajila, Roschdy Zem et Samy Nacéri, on les découvre, la mâchoire crispée de douleur, les orbites révulsées d'angoisse, le front haut de l'honneur, la sueur mêlée de terre, avec ici, une jambe arrachée, là, un frère perdu. Indigènes ne les fait pas seulement revivre, mais bel et bien exister, rayonner au-delà d'eux-mêmes, crever l'écran. Et la main qui en sort assène une gifle terrible.



Rachid Bouchareb, 47 ans, réalisateur, scénariste, producteur

“Faire Indigènes, une obligation morale”

C’est un authentique Oueld chaâb. Fils d'un quartier populaire de Salé, benjamin d'une famille de dix enfants, élève d'une école publique, rongé par un complexe d'infériorité et par ses 33 ans de névroses. Bref, un Marocain comme les autres. Sauf que Abdellah Taïa a titillé la société marocaine dans ce qu'elle a de plus sacré : sa virilité. En révélant son homosexualité au grand jour, il est devenu, sans l'avoir voulu, l'enfant terrible de la littérature marocaine, et ses trois œuvres, (Mon Maroc, Le rouge du Tarbouche et L'armée du Salut) ont été réduites à cette seule révélation, occultant son authenticité, ses vérités et le courage dont ce “marginal” a fait preuve en les écrivant. Un mois avant la sortie marocaine de son Armée du Salut, il accepte encore une fois de se livrer au jeu de la vérité.



Jamel Debbouze, 31 ans, acteur, producteur

“Sans Mohammed VI le film n’aurait pas pu naître”

Du môme de Trappes à l'acteur français le mieux payé, il y a le fabuleux destin de Jamel, passé partout où sa tchatche goguenarde et impertinente a pu l'embarquer : initiation au théâtre de la Cité des Merisiers, éclosion sur Radio Nova et Paris Première, explosion à Canal + et phénoménalisation du 100% Jamel ou au ciné. Jeune délinquant dans Zonzon de Laurent Bouhnik (1998), Jamel s'éclate la même année dans Le Ciel, les oiseaux et… ta mère de Djamel Bensalah et casse la baraque en architecte nullissime dans Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre d'Alain Chabat (2002). Dans Indigènes, il est Saïd (comme son arrière grand-père), gardien de chèvres algérien introverti cherchant à devenir un homme. Un rôle pour lequel Jamel, tout en justesse, donne tout ce qu'il a, à l'image de son implication personnelle dans le film.



Sami Bouajila, 40 ans, acteur

“J'aurais pu rencontrer Abdelkader au foyer Sonacotra”

Issu du théâtre, Sami Bouajila aime endosser des rôles de composition et briser les tabous : révélé en beur marseillais dans Bye Bye de Karim Dridi (1995), ce n'est qu'après son expérience hollywoodienne dans Couvre-feu d'Edward Zwick (1998) que le cinéma français le courtise : gay séropositif dans Drôle de Félix d'Olivier Ducastel et Jacques Martineau (2000), sans-papiers paumé dans La Faute à Voltaire d'Abdel Kéchiche (2001), il est, dans Indigènes, le caporal Abdelkader, lettré, révolté mais loyal, saisissant dans ce personnage inspiré de Ben Bella. “J'ai accepté les yeux fermés”.



Samy Nacéri, 45 ans, acteur

“Ressembler à mon arrière grand-père”

Après avoir été Nordine, toxico déchiré de Raï, de Thomas Gilou (1995), Samy explose en Daniel Morales, taximan hypersonique du triple Taxi. Pour camper Yassir, goumier marocain matérialiste mais dévoué à son frère - Assaâd Bouab, petit rôle, grande présence - il se met à l'arabe et joue tout en retenue. “Un film comme ça, t'as pas le droit de te planter. Alors tu mouilles le maillot, tu te déchires, tu fais tout ce que tu peux pour ressembler à ton arrière grand-père”.



Roschdy Zem, 41 ans, acteur, scénariste, réalisateur

“Que les gens sachent et se souviennent”

Le gosse de Bobigny est aujourd'hui une des “gueules” du cinéma d'auteur français, depuis J'embrasse pas d'André Téchiné (1991) à 36, Quai des Orfèvres d'Olivier Marchal (2004), entre lesquels Roschdy a su jouer un travesti prostitué comme un père de famille juif israélien. C'est sur Little Senegal que Rachid Bouchareb lui parle du projet Indigènes. Roschdy n'attend pas le scénario pour accepter de se glisser, cinq ans plus tard, dans la peau de Messaoud, tireur oranais épris d'une Française. Un joli rôle de romantique, même si on l'attendait un peu plus flamboyant.




Anciens combattants. 47 ans d'oubli... et un film

Ils ont libéré Marseille ou un village alsacien, perdu leurs frères en Indochine ou en Algérie, plus de 300 000 soldats venus de vingt-trois pays colonisés par la France qui ont combattu, malgré les discriminations, pour la “Mère Patrie”. Des survivants, il y en a eu, une minorité. Mais leur droit fondamental d’être traités comme les égaux des anciens combattants métropolitains - a été bafoué dès les premières prises d'indépendance. En 1959, De Gaulle gèle à leur niveau d'alors pensions et retraites d'invalidité de ces «indigènes» considérés comme des semi-citoyens. En France, “Liberté, égalité, fraternité” signifie alors qu'un soldat marocain touche dix fois moins qu'un frère d'armes français (environ 60 pour 600 euros).

En 1985, des avocats sénégalais portent plainte auprès de la Commission des droits de l'homme des Nations Unies. En 1989, celle-ci donne tort à l'ancien colonisateur , de même qu'un arrêt du Conseil d'état de 2001 somme la France de réparer cette injustice flagrante. Coût annoncé : près de deux milliards d'euros. Miséricordieux, le gouvernement Raffarin propose, en pleine commémoration du débarquement de Provence en 2004, d'indexer ces pensions sur les niveaux de vie (plus qu'humbles) des anciennes colonies, tandis que Jacques Chirac décerne en grande pompe (et gratuitement) la Légion d'Honneur à une vingtaine d'anciens soldats africains et maghrébins.

Un an plus tard, le contexte hexagonal est à la triple crispation : sur la mémoire coloniale, les banlieues, l'immigration. Puis Indigènes fait un coup de maître en bousculant quarante-sept années d'indifférence et d'injustice. à la sortie française du film, l'équipe fait circuler une pétition adressée au président de la République réclamant “une égalité de droits entre anciens combattants français et coloniaux”. ému par le film, le président promet de donner réparation à “ces hommes qui ont payé le prix du sang” en amendant le projet de loi de Finances 2007, tout en excluant tout remboursement des arriérés.

Quoi qu'il en soit, près de 100 000 personnes (anciens combattants ou leurs veuves) dont 15 000 Marocains sont concernés par cette revalorisation qui signifie enfin la fin d'un exil forcé - ils doivent résider en France pour toucher retraite et minimum vieillesse -et de la hantise de mourir loin de chez eux. Pour Rachid Bouchareb, l'abcès est crevé. Vingt ans après que la France a été déclarée hors-la-loi, l'effet Indigènes, trop souvent réduit au seul “effet Jamel” - le 5 septembre, il est photographié plié de rire auprès de Bernadette et Jacques Chirac lors d'une avant-première - n'a pas non plus agi comme un coup de baguette magique mais apporté une touche finale décisive, fédératrice et médiatique à une nécessité.

“Mieux vaut tard que jamais”, répond Jamel à qui ironise sur le fait qu'un chef d'état doive aller au cinéma pour réformer une injustice cinquantenaire. “C'est aux politiques de régler les histoires politiques, mais si les choses ne se passent pas dans cet ordre, nous tous avons un rôle à jouer. Pourquoi aujourd'hui ? On est sans doute arrivé à un carrefour, avec la chance d'avoir le bon propos et les bons protagonistes. Trois ans plus tôt, le film n'aurait pas eu le même impact. Et si Chirac n'avait pas accepté de changer la situation, on aurait continué”.


Interview. "La misère m’intéresse"

(DR)

Mercredi 4 octobre, pour la sortie marocaine d’Indigènes, Jamel Debbouze était à Casa avec Rachid Bouchareb et Samy Nacéri. Blagueur et droit au but. Comme d’hab’.


Vis-tu ta reconnaissance en tant qu'acteur comme une revanche par rapport à celle que n'ont pas eue les soldats des ex-colonies ?
Non, hamdoullah quand on atteint ses objectifs, on n'est plus revanchard mais détendu. J'ai la satisfaction aujourd'hui du sentiment d'avoir été utile. Pas seulement par rapport aux anciens combattants, mais par rapport à ma cause, en tant que citoyen, de même que par rapport à la société française et la société marocaine. On est des fils d'immigrés là-bas, des migri ici. J'ai l'impression qu'on n'a pas été assez pris en considération sur les deux rives. On a l'impression de contribuer à être une espèce de trait d'union, à pousser la France et le Maroc, la France et l'Algérie, l'Algérie et la Tunisie ou le Sénégal et le Maroc à faire connaissance. Une espèce de chassé-croisé culturel indispensable pour l'avenir commun.

Au début du tournage, tu avais promis à un journaliste du Monde 2 que si le film cartonnait, tu descendrais les Champs élysées en caleçon Old bear, djellaba Lacoste et pompes vernies. On attend toujours…
(Rires) Le film n'a pas encore fait un carton !

Un million d'entrées en France quand même…
Hmm… pas encore, bientôt, dans deux jours ! écoute, si le film fait 2 millions 500 mille entrées, ça voudra dire qu'on ne devra plus d'argent à qui que ce soit : là, je descends sur les Champs !

Un prix collectif à Cannes, ça te fait quoi ?
J'étais très heureux car c'est un film qu'on a construit comme ça, ensemble. ça aurait été dommage qu'un seul soit récompensé. Tous, on s'est battu de la même manière. Je suis coproducteur mais Sami Bouajila, Samy Nacéri, Roschdy Zem et Bernard Blancan sont coproducteurs de la même manière, ils n'ont pas été payés comme ils auraient dû être payés. Si ça avait été le cas, le film n'aurait pas pu naître.

Parlez-nous du nouveau projet de Rachid Bouchareb sur l'Algérie de la guerre d'indépendance ?
En fait, dans Indigènes même, Rachid voulait carrément aller jusqu'à Sétif (la répression de 1945), mais il aurait fallu faire un film de trois heures… On s'était dit pourquoi pas faire une suite. C'est très intéressant, Sétif est à l'origine du FLN. J'attends de voir comment Rachid va le développer mais ce n'est pas impossible qu'on y aille, oui.

Selon toi, le budget de ce film sera plus facile à rassembler que pour Indigènes ?
C'est sûr, c'est ça la vie. Malheureusement, on est tributaire d'un système économique et on doit répondre aux desiderata des gens qui mettent de l'argent. On essaie de faire le moins de concessions possibles, mais c'est dur.

Tu envisagerais d'être à nouveau coproducteur de ce film ?
écoute, mes moteurs, ce sont le doute et l'envie, donc si j'ai les deux, bien sûr j'irai.

Il paraît que tu veux passer à la réalisation pour un film sur ta propre enfance, Mes années collège…
Exact ! T'es bien briefée… Inchallah j'aimerais bien faire un film à la manière du Petit Nicolas, des Simpsons, ou de La Cité de Dieu… Je m'inspirerai forcément de l'ambiance dans laquelle j'ai vécu, mais c'est vrai que j'aurai plus de facilité à raconter mon histoire. Raconter une tranche de ma vie qui symbolise celle de ces enfants des banlieues, souvent non considérés, entre zones d'éducation prioritaire, zones d'urbanisation prioritaire, zones franches, qu'on appelle des zonards. Ces exclus, la misère m'intéressent.

 
 
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