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Parcours. La voix d'or de Karima Skalli
Parution. L'Maghreb autrement
N° 242
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Jean Berry

Parcours. La voix d'or de Karima Skalli

Karima Skalli, avec l'Orchestre
marocain de musique arabe,
lors d'un hommage à Asmahane
et à son frère Farid El Atrach,
fin septembre au cinéma Rialto
à Casablanca.
(JEAN BERRY / TELQUEL)

Après dix ans de carrière, discrètement, lentement mais sûrement, Karima Skalli est en train de s'imposer comme la grande voix actuelle de la chanson marocaine, et bientôt arabe. Retour sur le parcours singulier d'une artiste révélée sur le tard, mais partie pour durer...


Native de Casablanca, installée à Marrakech dont elle apprécie la poésie et les décors naturels et où elle élève ses trois enfants, Karima Skalli est l'une des étoiles montantes de la chanson arabe… De l'opéra du Caire à l'Institut du monde arabe, de Vienne à Carthage en passant
par Sarajevo, sa voix et son charme enchantent et troublent l'auditeur. Des répertoires marocain et andalou aux classiques des grands compositeurs, Mohamed Abdelwahab et Zakaria Ahmad ou celui de la mythique diva Asmahane, celle qui a longtemps hésité avant de se lancer corps et âme dans la chanson, multiplie depuis quelques années collaborations et créations, avec discrétion et simplicité. Lors de la remise de la Khmissa 2005 pour la culture, elle se contente, les larmes aux yeux, d'un “Je dédie ce prix… à ma mère, tout simplement”. Cette récompense la consacrait comme l'une des artistes ambassadrices d'un Maroc en devenir… Une bien belle histoire.

La petite Karima a vu le jour à Casablanca au quartier Bourgogne en 1963 dans une famille de la classe moyenne. Son père, enseignant, lui a transmis sa passion pour la langue arabe. “Tout le quartier était un peu comme une grande famille, je me rappelle de la chaleur et de la sécurité de cette époque”. Des études de commerce et de comptabilité puis un mariage à Marrakech ne font que consolider son désir de chanter… “J'imagine que c'est le chant qui choisit le corps, et j'ai été prise par le chant depuis mon plus jeune âge. J'étais occupée avec mes trois enfants, mais ma passion était en train de s'accumuler et de croître, sans que je le sache vraiment, et m'a menée à cette décision. Je me suis dit qu'il n'était jamais trop tard pour se lancer dans quelque chose qui me faisait du bien. Cette histoire d'amour entre le chant et moi a toujours existé : je me formais, j'écoutais”.

Du Conservatoire Ziriab à l'Institut du monde arabe
C'est à Marrakech que la jeune maman commence son apprentissage, comme dans ses premiers souvenirs, chez sa grand-mère qui l'aimait tant. A Marrakech, donc, “à côté des gens pauvres mais dans une région devenue riche”. Au Conservatoire Ziriab l'attend “une certaine ambiance : nous avions quelque chose en nous et nous étions là pour nous épanouir”. Soirées, premiers spectacles… Puis vient par hasard l'émission de la TVM Muzika, à laquelle elle participe au milieu des années 90, sans même savoir qu'il s'agit là d'un concours. Quelques mois plus tard, Karima Skalli, qui goûte aussi au plaisir de la peinture, apprend qu'elle y a reçu le prix d'excellence de chant arabe. Suit bientôt sa rencontre avec le luthiste Saïd Chraïbi, bluffé par son interprétation de thèmes du compositeur égyptien Zakaria Ahmad : “le lendemain, nous avons décidé de travailler ensemble”. C'est aussi le début de leur collaboration avec le poète Abderrafii Jouahri qui a écrit les plus grands classiques de la chanson marocaine.

Malgré ces rencontres, c'est à l'étranger que Karima Skalli goûte pour la première fois aux grandes scènes : tout d'abord en duo avec le jeune virtuose irakien du luth Nacir Chama, au festival de la Goulette à Tunis, qui rassemble pour sa vingt-cinquième édition, en 1999, des artistes marocains, tunisiens, égyptiens et irakiens. “Je conçois l'arabe comme un privilège, nous parlons la même langue et il n'y a pas d'incompréhension”, dit-elle au sujet de ces rencontres… Puis au Festival d'opéra du Caire, avec pour la première fois un hommage à la diva et princesse au destin tragique, Asmahane, dont elle garde pieusement la biographie écrite à l'époque par le fameux journaliste égyptien Mohamad Tabii.

Répertoires sans limite
Ses pairs la décrivent comme humble et pleine de finesse, sensible au trac avant de monter sur scène… Pour Haj Youness, directeur du Conservatoire de Casablanca, qui l'a accompagnée à Marrakech en 2002 lors de l'Académie mondiale de la poésie, “sa discrétion est son arme la plus puissante (…) Et sa voix ample et profonde donne de l'âme à chaque mot…”. En dix ans de carrière, Karima Skalli, que le public marocain a découverte à la télé avec des titres enregistrés pour la RTM et qui prépare actuellement un répertoire avec Noâmane Lahlou, sur des textes de Mohamed Batouli, s'est promenée du patrimoine andalou aux classiques arabes, “où l'on découvre toujours de nouvelles choses”, non sans un détour par la tradition soufie, lors de rencontres sans frontières, comme cette année au Festival des musiques sacrées de Fès. Elle y participe à deux créations en trio : le première avec Françoise Atlan et Curro Pinana, puis pour les “Voix mystiques des femmes du Maghreb”, avec la Tunisienne Leïla Hejaiej et l'Algérienne Nassima. “Chaque expérience me marque, me permet d'avancer. Ce n'est pas toujours facile, les portes sont parfois lourdes à ouvrir, il faut être patient et passionné. Mais quand ça marche en face du public, quand tu impliques les gens en face de toi et qu'il y a une communion, c'est la plus belle des récompenses”.

Sa collaboration avec le chanteur-compositeur Lotfi Bouchnak doit prochainement se concrétiser par un disque enregistré chez lui à Tunis et distribué en France, sur des textes du poète Adam Fathi. Une Wasla (enchaînement) de plusieurs morceaux, composant au final une pièce orchestrale de cinquante minutes, conçue comme un crescendo et qu'elle a déjà présentée à Tunis, à Paris pour le festival Maqam sans frontière et au festival Mawazine de Rabat. Elle interprétera aussi, début novembre, deux adouars de Sayyed Derwich et Zakaria Ahmad, pour le Festival et congrès de la musique arabe, à l'Opéra d'Alexandrie et au Théâtre de la République du Caire.



Destin. Le mythe Asmahane

Asmahane, princesse et diva au destin tragique, est l'une des muses de Karima Skalli. Druze, née aux confins du Liban et de la Syrie en 1918, orpheline à six ans puis élevée en Egypte, elle fait, dit-on, de l'ombre à Oum Kalthoum. Rendue célèbre par des comédies musicales cinématographiques comme Intissar El-Shabab et Gharam Wa Intiqam (dont est tiré Layali El Ounsi Fi Vienna), pendant l'âge d'or de la musique arabe, elle disparaît subitement en 1944 dans un mystérieux accident de voiture, au Caire, alors qu'elle tournait un film aux côtés de son frère, le célèbre Farid El Atrach. On a tout entendu sur cette disparition. “On oublie souvent l'artiste derrière sa famille, son jeune âge et sa vie de femme”, témoigne Karima Skalli, fan absolue d'Asmahane. “Son destin hanté de tellement de confusions, de conflits politiques qui l'ont touchée, font qu'on l'a un peu mise de côté (…) On a parfois négligé son talent pour fouiller dans sa vie privée, mais j'aime cette voix cristalline, grandiose, qui a rapproché les musiques orientales et occidentales”. Un flambeau qu'a repris, à sa manière, Karima Skalli.

 
 
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