Coût de la vie. Cherche manifestants désespérément
Fatwa. Et si Al Qaradawi avait raison ?
Politique. L'effet ramadan
Annahj addimocrati. Hors-jeu et fiers de l'être !
Diplomatie. Histoires autour d'une circulaire
Portrait. Nadia, l'étoile de Oukacha
États-unis. Comment Bush a été dupé
Success story. La peinture en famille
Évenement Indigènes. Des fusils et des hommes
Parcours. La voix d'or de Karima Skalli
Parution. L'Maghreb autrement
N° 242
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdeslam Kadiri

Parution. L’Maghreb autrement

(ABDESLAM KADIRI / TELQUEL)

Le photographe franco-marocain Malik Nejmi vient de publier El Maghreb, un livre magnifique de photos sur le Maroc. Ses photos qui questionnent les thèmes du déracinement et de la transmission ont été exposées à Arles et ont raflé le Prix Kodak.


Malik Nejmi est comme ses photos. Pudique et sensible. Eloquent et elliptique. Cheveux noirs courts, barbichette brune généreuse, regard anthracite, l'homme est soulagé, comme s'il avait résolu une énigme. Celle de son père et de lui-même. à 33 ans, ce jeune photographe a voulu comprendre le silence de son père émigré. Ce dernier ne
souhaitait plus mettre les pieds au Maroc et était avare d'explications sur ses origines. “L'histoire familiale voulait que le fils revienne. C'était à moi de recréer ce lien. Il apparaissait dès lors que mon travail questionnerait la mémoire, les lieux, les sentiments, la complexité de la séparation avec son pays et la manière dont nous vivons chacun le lien affectif avec la famille”, dit Malik Nejmi. De ses photos prises lors de multiples voyages, Malik Nejmi a tiré, au printemps trois livres, réunis en un coffret intitulé *El Maghreb, et, cet été, une exposition aux prestigieuses rencontres d'Arles sous la houlette du célèbre photo-reporter, Raymond Depardon. Mieux, il a reçu le prix Kodak de la critique pour son travail.

Père intégré, fils désaxé
Articulées autour de trois voyages, les 95 photographies du coffret sont aux antipodes du cliché. Accompagnées de textes poétiques et sincères, elles sondent à la fois le Maroc contemporain et les invisibles liens familiaux. Malik Nejmi est allé sur les traces de ce père émigré. Ce dernier avait décidé de jouer à fond la carte de l'intégration, jusqu'à être renié des siens. Il émigra en 1970 à Orléans. D'abord magasinier, gardien d'immeuble puis chauffeur de bus, l'homme svelte et à la peau burinée s'est fermé peu à peu à son pays jusqu'à couper définitivement le cordon en 1994, après avoir vécu un incident désagréable dans le Rif, lors d'un voyage avec sa femme. Malik Nejmi a souffert du silence paternel. Il a voulu comprendre.

Nejmi est né en 1973, à Orléans, d'un père émigré et d'une mère berrichonne. “Avec mon frère, nous avons été dressés ‘à la marocaine’ et éduqués ‘à la française’”, aime-t-il à répéter. Après un bac audiovisuel et des études à Paris au Conservatoire libre du cinéma français, il a participé à la création de la structure Images du Pôle à Orléans et se consacre à l'intervention pédagogique et au montage d'ateliers dans les lycées.

Ses premières photos africaines, il les a réalisées au Togo et au Bénin en 1998, lors d'une exploration sur les traces du photographe-ethnologue Pierre Verger. Le Maroc, pour lui qui ne parle pas arabe, était la contrée des voyages d'enfance. Il n'y était plus retourné depuis dix ans, quand le mariage d'un de ses cousins l'y a ramené en 2001.

“Des miettes de moi…”
Cette expédition est le sujet du premier volume du coffret. “Nous sommes descendus en convoi avec mes oncles, tantes et cousins, eux aussi installés en France. Sauf mon père qui ne voulait plus mettre les pieds au Maroc”, raconte Malik Nejmi. A Rabat, il retrouve les saveurs de l'enfance et les images d'un passé régi par la présence de la grand-mère Aïcha.

Troublé, Nejmi se met à photographier ces figures d'enfance et les rituels du quotidien avec un Mamiya 6x6. De retour à Orléans, il se met à examiner les photos. “A mesure que je les voyais, je revivais mon propre passé. Je me revoyais tout petit dans les même postures, les mêmes endroits, lors de ma circoncision, de l'Aïd etc…, explique Nejmi. Il y avait des miettes de moi éparpillées là-bas. J'avais besoin de comprendre qui j'étais et d'où je venais”.

Fin octobre 2004, la paternité pousse Malik Nejmi à retourner au pays et à crever l'abcès. “Peut-être mon fils va-t-il aussi se poser des questions sur mon passé ?”, confie-t-il. “C'était la première fois que je voyageais seul, sans mes parents et sans ma famille”. Nejmi n'est pas un photographe professionnel, c'est un artiste. Pour prendre ses photos, il loue “le meilleur appareil au monde”, d'après Depardon : un Hasselblad. De voyage en voyage, la quête personnelle de Nejmi se transforme en une réflexion identitaire plus large : “Je souhaitais travailler sur la dépression qui envahit la jeunesse marocaine et qui pèse sur les enjeux contemporains de l'immigration”, dit-il.

Un Maroc de la normalité
À Rabat, Nejmi se rend sur la tombe de sa grand-mère Aïcha, décédée depuis son précédent voyage. Il arpente les nuits du ramadan à Marrakech avec Houcine, un émigré refoulé, visite Chichaoua, le village natal de son grand-père, dont la possible ascendance soudanaise lui a été longtemps cachée, interroge ses tantes… Le soir, il dessine les clichés pour matérialiser le scénario du second volet de sa trilogie, “Ramadans” (2004). En 2005, il sera cette fois en compagnie de son père -enfin- pour un périple aux allures de réconciliation.

Derrière les scènes quotidiennes et l'histoire personnelle, s'esquisse, à petites touches, le portrait d'un Maroc de la normalité. Du visage raviné de mou jedda à l'enfant jouant avec une tête de mouton, en passant par la lumière des intérieurs et les regards d'hommes dans la ville, Nejmi utilise la photo pour évoquer un Maroc familial. Il s'interroge aussi sur l'extraordinaire complexité des géographies Nord-Sud à travers le silence du père.

Son livre a été salué par la critique mais boudé par les siens. Son père le rejette aujourd'hui car il croit que le divorce que vient de lui demander sa femme est la conséquence du livre. La suite ? “Ce livre sera utilisé comme outil pédagogique pour travailler dans les quartiers difficiles d'Orléans”, dit Nejmi. Une exposition est aussi prévue au musée des Beaux-Arts de cette ville du 21 novembre au 14 janvier. L'homme souhaite vivement exposer au Maroc et travaille aussi sur Entrada, un reportage-photo qui reprendra le trajet de son père (avant son arrivée en France), avec toujours comme leitmotiv, la quête nécessaire de soi et la transmission à l'Autre.

*El Maghreb, Malik Nejmi, L'œil électronique, un coffret de trois volumes, 40 euros.




Nejmi vu par Depardon. L'œil du maître

C’est Raymond Depardon qui a sélectionné le travail de Nejmi pour l'exposer à Arles. “Malik Nejmi est un photographe tombé du ciel, dit Depardon. Démarche, cadre, technique, distance, tout est parfait”. Dans Télérama, en juin dernier, le grand maître rend hommage en ces termes à l'élève : “Né en France, Malik Nejmi est tiraillé. A cheval sur deux cultures, il a loué le meilleur appareil au monde, un Hasselblad, qui donne ce rendu parfait, pour photographier son village familial au Maroc et sa vie en France afin de renouer le fil et mieux comprendre qui il est. Avec l'uniformisation de la planète et les déplacements massifs de populations, ce type de travail va devenir un sujet majeur de la photographie. Moi aussi, comme le père de Malik, j'avais un peu honte de mes origines. J'ai fui la terre familiale. Et aujourd'hui je sais que c'est d'elle que je tire ma force. Il faut savoir d'où l'on vient”.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés