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N° 242
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

L’horizon 2012

Ahmed R. Benchemsi
Privilégier l’efficacité sans renoncer à la démocratie, c’est possible… en se donnant 5 ans de plus


“Il y a deux manières de penser la réforme politique au Maroc : la première est d’énumérer les mesures nécessaires pour instaurer une véritable démocratie, la seconde est d’envisager le processus politique qui permettra, concrètement, d’appliquer ces mesures”. Ce constat est extrait d’un rapport sur le Maroc récemment publié par la fondation américaine Carnegie*. Et c’est le bon sens même.

Les “mesures nécessaires pour instaurer la démocratie” ? On les connaît par cœur : réformer la Constitution pour réduire les pouvoirs de la monarchie (aujourd’hui absolus) et permettre au gouvernement de gérer réellement le pays (une tâche dévolue jusqu’à présent aux hommes du roi). Voilà pour la théorie. Mais dès qu’on cherche à passer à la pratique, une vieille problématique ressurgit : faut-il donner le pouvoir, le vrai, à une classe politique qui n’a jamais rien prouvé ? Pire encore, à une classe politique dont le moteur principal est l’accumulation des privilèges, au prix de l’allégeance la plus servile ?

Oui, les Marocains ont besoin de vivre en démocratie. Mais ils ont un besoin plus urgent de programmes d’alphabétisation, de réseaux d’électricité et d’eau potable, de routes goudronnées, etc. Et sur ce plan là – il faut une sacrée dose de mauvaise foi pour le nier – les hommes du roi sont infiniment plus efficaces que les hommes politiques. On peut penser ce qu’on veut de l’INDH et de tous ces chantiers structurants que Mohammed VI ne cesse d’inaugurer, mais le fait est là : ce pays bouge grâce aux hommes du roi ; et les hommes politiques, à quelques rares exceptions près, sont hors-jeu. Ralentir le mouvement au nom d’une démocratie qui porterait des gens inefficaces au pouvoir serait un bien mauvais calcul. Mais renoncer à la démocratie au nom de la nécessité technocratique ne serait pas une bonne chose non plus.

Partant de ce double constat, qui nommer premier ministre, après les élections de 2007 ? Le chef du parti majoritaire ? Il n’y en aura pas. Vu l’émiettement du champ politique marocain, le prochain gouvernement sera forcément une coalition. Mohammed VI a le pouvoir de favoriser la coalition de son choix, et il ne s’en privera pas. Le prochain premier ministre pourra donc être n’importe quel chef de parti… ou encore un technocrate ! Dans le second cas, le Maroc gagnerait en efficacité, mais perdrait en démocratie. Dans le premier, ce serait l’inverse. Comment sortir de cette impasse ?

Il y a peut-être un moyen, qui constituerait le fameux “processus politique” préconisé par la fondation Carnegie : le roi pourrait nommer un premier ministre technocrate, mais qui serait chargé de former (avec soin) un gouvernement intégralement partisan - auquel il confierait l’exécution de toute l’action publique, la vraie, celle qui relève aujourd’hui du cabinet royal et de sa périphérie. Un premier ministre “du roi”, mais qui serait, pour la première fois depuis l’indépendance, un homme fort. D’une certaine manière, un premier ministre qui aurait la même marge de manœuvre que Driss Basri, naguère – abus sécuritaires en moins.

Un tel dispositif renforcerait formidablement l’outil-gouvernement. Il permettrait au Maroc de passer, enfin, du régime de “monarchie exécutive” à celui de “gouvernement exécutif”. Les rouages de l’Etat auront alors cinq ans pour se reconfigurer autour de cette nouvelle donne. Et en 2012, soit aux élections suivantes, la situation sera enfin mûre pour que les partis politiques (qui auront eu cinq ans pour s’exercer à la pratique réelle du pouvoir) reprennent pleinement le flambeau, réforme constitutionnelle en prime. L’intervalle 2007-2012 serait, en quelque sorte, une “législature tampon” qui préparerait le royaume à la démocratie, sans renoncer au rythme actuel de développement.

Mais pour que cette idée fonctionne, il faut un préalable essentiel : que Mohammed VI joue le jeu. Qu’il délègue vraiment le pouvoir au futur gouvernement. Et qu’il soit prêt à le céder totalement en 2012, soit après 13 ans de règne. Un parcours à la fois sage et éclairé, qui lui vaudrait une place d’honneur dans les livres d’Histoire.

* Marina Ottaway et Meredith Riley, Morocco, from top-down reform to democratic transition ? carnegieendowment.org/middleeast

 
 
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