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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Hassan Hamdani

Partis.
Annahj addimocrati. Hors-jeu et fiers de l’être !

En 2004, devant la wilaya
de Casablanca, les militants
d’Annahj manifestent contre
l’interdiction de tenir
leur congrès.
(AIC PRESS)

Si l'échiquier politique marocain était un salon, Annahj Addimocrati occuperait le bout de banquette à l'extrême gauche, fermement calé sur ses accoudoirs marxistes, la colonne vertébrale toujours droite malgré les années de plomb, boudant le reste des convives et particulièrement l'hôte, le roi.


Des photos d'une marche de soutien à l'Irak sont posées sur une commode, dans l'appartement coquet (mais modeste) de Ali Fkir. On le voit déterminé, lever le poing devant une banderole dénonçant l'agression “impérialiste américaine”. A part cet indice, rien ne laisse
deviner l'ex-militant marxiste d'Ilal Amam (En Avant) chez ce professeur d'économie de la faculté de Mohammedia. La soixantaine bien entamée, installé dans la vie désormais, Ali Fkir est pourtant l'un des fondateurs de l'organisation qui, au début des années 70, prônait l'instauration d'une république, la démocratie et la lutte des classes. En résumé, le candidat idéal pour les prisons et les séances de torture des années de plomb. L'homme, arrêté en 1971, lors de la première vague d'arrestations qui a frappé le mouvement, puis torturé, martèle aujourd'hui “ne pas avoir changé d'un iota dans ses convictions”. Il prône toujours une réforme radicale de la constitution, s'arc-boute sur ses convictions marxistes - “c'est ma culture ouvrière” - et défend ses idées radicales au sein d'Annahj Addimocrati (La voie démocratique), parti des ultras de la gauche marocaine, fondé en 1995 par des anciens d'Ilal Amam après leur sortie de prison. Il ne rejoint pourtant ses anciens camarades que quatre ans après la création d'Annahj. “J'attendais que les choses se décantent” confie-t-il pour expliquer ce délai de réflexion. Des questions agitaient alors la gauche radicale. Fallait-il répondre aux appels du pied de Mohammed VI et mettre de l'eau dans son vin concernant la réforme de la constitution? Mettre à jour ses idées marxistes légèrement obsolètes depuis la fin des utopies communistes ? Les réponses apportées par Annahj ont convaincu Ali Fkir. Le jusqu'auboutisme de Annahj, qui réjouit tant ce dernier et a valu au parti son surnom de Hizbou lla (le parti du non), effraierait par contre tout social-démocrate bon teint. En effet, Annahj envoie paître le conseiller royal Mohamed Mouatassim quand il les invite à une consultation sur la question du Sahara. “Nous avons été les premiers à parler de l'autodétermination dans les années 70 et on nous aemprisonnés aussi pour cette raison. S'ils veulent notre avis aujourd'hui, qu'ils organisent une réunion officielle avec un vrai ordre du jour. Mais pas ce genre de rencontres à la sauvette”, tonne Abdelmoumen Chbari, membre du parti et ancien d'Ilal Al Amam, arrêté lors de la deuxième vague d'arrestation qui a frappé l'organisation marxiste dans les années 80.

Les élections ? Non merci, sans nous !
Le refus d'entrer dans le “jeu” (du Annahj dans le texte) englobe même le principe des élections organisées sous le chapeau de la Constitution actuelle. “Les élections sont une partie de cartes où le roi aurait tous les as”, résume, lapidaire, Mustapha Brahma, secrétaire général adjoint d’Annahj, “Abdellah Zaâzaâ lui-même (le célèbre opposant politique de la gauche radicale arrêté dans les années 70), quand il a choisi la voie des élections a buté sur les institutions”, surenchérit Abdelmoumen Chbari pour bien enfoncer le clou du refus d'Annahj de se présenter aux prochaines élections de 2007. Annahj serait-il figé dans l'attitude stérile du chien qui aboie pendant que la caravane royale trace sa route ? Le parti du non s'en défend. “Nous ne montons pas nous battre dans l'espace étriqué du ring. Nous portons le combat ailleurs”, confie Ali Fkir. “Nous agissons sur le terrain des droits de l'homme, du droit syndical et des associations de développement”, clarifie Abdelmoumen Chbari. Une extension du domaine de la lutte, en somme. “C'était déjà notre stratégie à l'époque d'Ilal Amam, mais nous n'avons pas pu la mettre en place à cause de la répression et de la clandestinité”, reconnaît Mustapha Brahma. Cours de marxisme appliqué : Annahj a été à la tête de plusieurs conflits sociaux grâce à son réseau dans les syndicats UMT, CDT où il occupe des postes de responsabilités. C'est le système de la double casquette : Mustapha Brahma fait partie du bureau exécutif de la CDT tandis que Abdallah El Harrif, secrétaire général d'Annajh, assume la direction du SNE SUP, un syndicat de l'enseignement supérieur. Catalyseurs de la grève des mineurs d'Imini (Ouarzazate), l'année dernière, les membres d'Annahj se retrouvent aussi en tête des marches pour la Palestine et des manifestations de diplômés chômeurs, dans les réunions d'associations de développement dans le Nord et le Souss. Aux sit in devant les anciens centres de torture, ils se saluent chaleureusement avec les militants du Forum justice et vérité-ils ont participé à sa fondation et comptent des membres en son sein. Le bottin mondain d'Annahj contient même le nom d'un vieux camarade de cellule, Abdelhamid Amine, président de l'AMDH et l'un des membres fondateurs d'Ilal Amam avec Abraham Serfaty (voir encadré). Le tandem est d'ailleurs synchro. Le dernier cheval de bataille enfourché par Annahj - “dans sa course à la justice sociale” - n'est autre qu'un canasson du haras AMDH : la campagne contre la vie chère. Une simulation de rentrée sociale chaude ? Ou bien, un prétexte pour occuper les troupes pendant le ramadan ? En tous les cas, la campagne contre la vie chère emplit déjà bien l'emploi du temps des militants d'Annahj. Et notamment leur vie de couple..

Les derniers des Mohicans ?
Il est 22 heures, Ali Fkir entend un bruit de clé dans la serrure. C'est sa femme qui revient d'une réunion de l'AMDH. Il s'agissait de programmer les futures actions de protestation contre la hausse des prix. Elle milite dans l'association des droits humains tout comme son mari. “C'est important d'être soutenu par quelqu'un qui partage vos idées”, glisse Ali Fkir. C'est un euphémisme. En se mariant avec un membre d'Ilal Amam, Madame Fkir a épousé une cause. “On s'est rencontré à la prison de Kénitra. Elle venait nous donner des cours”, raconte Ali qui a fini par convoler en justes noces avec sa prof alors qu'il était en détention. Il n'est pas un cas isolé. Etrange paradoxe, mais de nombreux militants pour qui vivre en couple était impossible dans la clandestinité, se sont mariés en prison. “Quand j'ai été condamné à 20 ans de détention, j'ai demandé à ma fiancée de refaire sa vie”, confie Mustapha Brahma. Quand on aime on a toujours 20 ans, comme dit le prisonnier à son juge. Alors, sa moitié, qu'il a rencontrée au sein d'une organisation lycéenne, a refusé de le quitter et l'a même épousé. “Le adoul n'arrêtait pas de mettre en garde ma femme : ‘Wa Lalla, tu sais ce que tu fais ? Il est condamné à 20 ans !’. Ma femme lui a demandé de se mêler de ses affaires”. Après de tels sacrifices, elles doivent sembler futiles les petites tracasseries de la vie du militant de base d'Annahj : loger chez soi les militants des autres villes, payer de sa poche ses déplacements, se réunir même le week-end, prendre son bâton de pèlerin de la lutte des classes pour prêcher la bonne parole. Chose ardue tant la littérature du mouvement fleure encore très fort la langue de bois. La famille Annahj semble d'ailleurs avoir du mal à dépasser le cadre étroit des déjà convaincus: les étudiants de la branche jeunesse du parti et les nombreuses sous- sectes étudiantes du marxisme (maoïstes, trotskistes, léninistes, etc.) qui invitent les anciens d'Ilal Amam à des conférences-débats. “On n'a sans doute pas su adapter notre communication aux nouvelles générations”, constate Mustapha Brahma. Simple malentendu linguistique ? On en doute. Chez Al Adl Wal Ihssane, autre formation à refuser d'entrer dans le “jeu”, la langue de bois fait fureur. Elle se réclame de Dieu et non plus de Marx. C'est peut-être pour ça.



Abraham Serfaty. Simple observateur

“J’ai choisi de m'inscrire à l'Ecole Mohammedia des Ingénieurs car Abraham Serfaty dirigeait l'établissement. Il en avait fait un fief d'Ilal Amam”, raconte Mustapha Brahma qui admire le leader historique du mouvement marxiste depuis sa jeunesse. “J'attendais beaucoup de son retour d'exil. Il aurait pu fédérer sur son nom les forces de la gauche en un front commun”, espérait même ce dernier. “Il a un poids moral certain”, confirme pour sa part Ali Fkir, compagnon d'Abraham Serfaty depuis les premières années du mouvement marxiste. Mais dès son retour au Maroc en 1999, après la mort de Hassan II et l'avènement de Mohammed VI, Abraham Serfaty prend du recul avec ses anciens compagnons idéologiques en décidant de se tenir à l'écart du jeu politique. “A cause de l'âge”, explique-t-il. Il n'a cependant pas coupé tous les contacts avec ses anciens compagnons de combat. “Je continue à suivre les débats qui animent l'extrême gauche” nous a-t-il déclaré.

 
 
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