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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Aït Akdim

États-unis. Comment Bush a été dupé

À Washington,
le 16 septembre.
(AFP)

Bob Woodward, le célèbre journaliste du Washington Post, publie State of Denial (Etat de déni) où il revient sur les désaccords au sein de l'administration Bush sur le retrait des troupes d’Irak. Le témoignage est accablant pour le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld.


Parue lundi 2 octobre aux Etats-Unis, la troisième partie de la chronique par Bob Woodward de la guerre de George W. Bush, State of Denial (“Etat de déni”), est en passe de s'imposer comme l'évènement éditorial de l'automne. La troisième impression est lancée, et avec plus de
900 000 exemplaires en vente, le livre est déjà en tête des classements de best-sellers de Amazon.com et Barnes & Noble. Les révélations de Woodward secouent le landerneau politique à Washington et alimentent les débats sur l'Irak à cinq semaines d'élections parlementaires, pour lesquelles la bataille risque d'être rude pour le président. Les démocrates, qui ont paru diminués et frileux lors des derniers débats au Congrès sur la torture, pourraient bien profiter de ce portrait de Bush et des révélations sur Ronald Rums-feld pour accentuer la pression sur l'administration à la veille des “midterm elections”, prévues le 7 novembre prochain.

Un président aveuglé
Vieux routier du journalisme politique, Bob Woodward dispose, pour s'informer, de contacts de premier plan au sein de l'administration. On se souvient du secret entourant Deep Throat (Gorge Profonde), son informateur du Watergate, dont l'identité n'a été révélée que l'année dernière par l'intéressé lui-même. Pour ses deux précédents - et plutôt laudateurs - livres sur Bush, il a eu accès au président et a pu interviewer les principaux membres de son équipe.

Dans State of Denial, le tableau est peu amène pour l'administration Bush. Woodward dresse le portrait d'un président peu curieux et entêté, à la fois passif et très ferme sur ses décisions. Un président qui avoue : “Je n'ai pas la moindre idée de ce que je pense au sujet de la politique internationale” mais qui refuse de changer de stratégie de guerre en Irak même “si Laura et Barney (ndlr : son chien) sont les seuls à [le] soutenir”.

La thèse du livre est sans détours : le président est mal (voire pas du tout) informé par ses plus proches collaborateurs, lorsqu'il n'ignore pas simplement les opinions des militaires, des experts et les prend à contre-courant en s'adressant à l'opinion publique. Cette manière de faire a rendu le travail des différentes agences inefficace, faute d'une coordination et d'une attention sérieuse portée par l'administration aux alertes ou aux conseils de hauts responsables.

L'ex-directeur de la CIA, George Tenet, était convaincu que l'invasion de l'Irak était une grave erreur, mais comme bon nombre de responsables, il n'avait pas l'oreille du président et a progressivement cessé de lui rapporter des informations désagréables. Autre exemple, Jay Garner, le général qui administrait l'Irak au début de la guerre, ne révèle rien, à son retour, de son opinion sur les choix tactiques de Paul Bremer. Ces critiques, qu'il a confiées à Donald Rumsfeld, se transforment comme par magie en amabilités lorsqu'il est reçu par le président.

Des personnes extérieures à l'administration semblent moins gênées pour dire ce qu'elles pensent, et pour influencer le président. Henry Kissinger, le secrétaire d'Etat de Nixon, ressort une note qu'il avait rédigé pour le président en 1969, pendant la guerre du Vietnam. Dans ce “salted peanut memo” [mémo des cacahuètes salées], il prévient que le retrait des troupes américaines “deviendrait comme des cacahuètes salées pour l'opinion publique ; à mesure que les hommes reviendront, les Américains en redemanderont”. Le conseil semble avoir été suivi.

Rumsfeld devait être écarté
Cette impression d'un décalage entre le récit public rassurant, et la réalité décrite dans les notes et mémos internes, se double d'un climat de suspicion entre les différents membres de l'équipe gouvernementale. L'ouvrage s'intéresse au rôle joué par Donald Rumsfeld, commençant par le récit de la prestation de serment de Rumsfeld en janvier 2001 et se terminant par une interview où Woodward se met en scène.

Orgueilleux à l'extrême, doublé d'un nonchalant, Rumsfeld n'assume pas les échecs de son département. Pour le journaliste du Post, c'est un personnage calculateur, entouré par une garde rapprochée de “Yes men” [des béni-oui-oui]. Il n'accorde pas d'intérêt au débat contradictoire ou aux experts. Obsédé par son projet de révolutionner l'armée en se lançant dans la guerre en Irak avec des effectifs et des moyens insuffisants, alors que la situation sur le terrain ne cesse de se détériorer, il n'a réussi qu'à gagner la méfiance des principaux responsables militaires.

Après la réélection de 2004, le chef de cabinet (à l'époque) du président Bush, Andrew Card, appuyé par la première dame, Laura Bush, “inquiète de l'impact des déboires de Rumsfeld sur l'image de son mari”, aurait demandé le remplacement du secrétaire à la défense par James Baker. Le vice-président Dick Cheney aurait finalement réussi à convaincre Bush de le garder, prétextant qu'un tel changement risquerait d'être perçu comme une marque d'hésitation en pleine guerre.

A peu près à la même période, Rice est nommée à la tête du Département d'Etat à la place de Colin Powell. Les désaccords entre Powell et Rumsfeld étaient connus. Woodward révèle que celui-ci a également des relations difficiles avec l'actuelle secrétaire d'Etat, Condoleezza Rice, dès l'époque où elle était conseillère du président. Dès son arrivée, elle tente de le prendre de court.

Elle charge un proche, Philip Zelikow, d'évaluer la situation politique et militaire. De retour de mission deux semaines plus tard, il lui rend un mémo classé secret : “Aujourd'hui, l'Irak reste un Etat en faillite, affligé d'une violence constante et sous la menace d'un changement politique révolutionnaire”. A la même époque, le président et le secrétaire à la défense se félicitent “des succès réalisés dans la guerre contre le terrorisme”.

En mai 2006, un énième rapport militaire confidentiel confirme une montée des attaques terroristes en Irak, Rumsfeld se défend dans une interview avec Woodward. “C'est probablement vrai. Il se peut également que nos informations soient meilleures. Un incident peut être une attaque manquée ou un attentat faisant 50 morts quelque part. Donc vous avez un panier de fruits avec différentes choses - une banane, une pomme et une orange”. Vues sous cet angle, les choses s'éclairent d'un jour nouveau.



L’auteur. L'homme du Watergate

À 63 ans, Bob Woodward est une icône du journalisme américain. Entré au Washington Post en 1971, il crée la sensation l'année suivante lorsqu'il révèle, avec son collègue Carl Bernstein, l'implication du président en exercice, Richard Nixon, dans le scandale du Watergate. Hôtel de Washington, à l'époque siège du Parti démocrate, le Watergate est le théâtre d'une tentative de cambriolage en juin 1972. Les hommes arrêtés sur les lieux sont rapidement suspectés d'être des proches du président posant des micros dans les bureaux de ses rivaux démocrates. L'affaire prendra des proportions dramatiques avec la démission du président Nixon en 1974, après qu'une procédure de destitution a été lancée contre lui. Pour leur enquête, les deux journalistes du Post surnommés “Woodstein”, recevront le Prix Pulitzer en 1973, et le film d'Alan J. Pakula, Les hommes du président, avec Robert Redford et Dustin Hoffman les popularisera auprès d'un large public. Depuis 2002, Bob Woodward a publié deux livres : Sur la guerre contre le terrorisme, Bush s'en va-t-en guerre, en 2002, et Plan d'attaque, journal des préparatifs de la guerre en Irak en 2004.

 
 
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