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N° 243
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali
et Hassan Hamdani

Société. Blad schizo

(ILLUSTRATIONS YOZIP)

Coincé entre tradition et modernité, faux-semblants et vrais mensonges, morale simulée et religion mal assumée, le Marocain cherche son identité. Et il s’est pas mal paumé en route. Au point d’en devenir schizo.


On a longtemps présenté le Maroc comme une oasis de stabilité, un mélange harmonieux de tradition et de modernité, un pays capable d'absorber les influences les plus diverses pour les fondre dans un grand tout équilibré et original. Les plaquettes touristiques ont fait de cette théorie leurs plus beaux slogans, la presse officielle, relayant
elle-même un discours tout aussi officiel, a rabâché jusqu'à la nausée ce concept admirable. Le mythe a vécu.

Les contradictions s'affichent aujourd'hui au grand jour, rendant sans cesse plus compliqué le fameux grand écart culturel qu'on demande aux Marocains de réaliser quotidiennement. Encouragés par la libération de la parole, journalistes, sociologues ou simples bloggers s'amusent avec plus ou moins d'ironie à pointer les incohérences du système dans lequel nous vivons - et que nous avons bien entendu dans une grande mesure contribué à créer. Alors, au-delà des clichés, le Maroc est-il un pays schizophrène ? Hachem Tyal, psychiatre casablancais : “Oui, c'est vrai que nous avons chez nous plus qu'ailleurs le sentiment d'une absence d'unité, une impression de dislocation de l'esprit”. C'est précisément un des symptômes les plus marquants de la schizophrénie, dans son sens médical. Si le grand public considère qu'un schizophrène est un individu chez qui cohabitent plusieurs personnalités, la définition psychiatrique est plus complexe. La schizophrénie, c'est une déstructuration de la personnalité, une maladie douloureuse marquée par de profondes angoisses, des délires et une déconnection de la réalité. A la base du malaise, il y a bien sûr la question de l'identité. Sans forcément relever de la pathologie médicale, notre société a exactement le même problème. “Nous n'avons jamais répondu à la question de savoir qui est le Marocain”, résume le sociologue Jamal Khalil. Nous connaissons la réponse officielle : le Marocain est un arabe musulman, point final. Pourtant, la réalité est loin de coller à cette définition. Comment ignorer les composantes berbères, africaines, juives, andalouses... pour ne citer que celles-là ? La version officielle ne tient manifestement pas la route. Hassan El Fad, l'humoriste, a construit un sketch autour de ce mensonge d'Etat : “à l'école, on nous apprend par cœur le discours de Tarik Bnou Zyad à son arrivée en Andalousie. Un discours léché, en arabe classique, on nous l'a même présenté comme un classique de la littérature arabe. Mais qui peut croire qu'un berbère puisse s’ adresser à ses troupes, berbères elles aussi, dans un tel langage ?” Le résultat, c'est un pays où la majorité de la population ne comprend pas la langue officielle, utilisée quotidiennement dans les informations du journal télévisé. Un pays où l'hymne officiel est chanté sans être compris... Le Maroc, c'est bien entendu bien plus complexe qu'un pays arabe et musulman, et cela ne date pas d'hier. Jamal Khalil : “notre pays, de par sa situation géographique, a toujours été un réceptacle à des populations très diverses qui se sont arrêtées ici. Nous avons toujours intégré d'autres cultures. Le problème, aujourd'hui, c'est que le rythme s'est accéléré. On a du mal à digérer tout ce qui nous arrive”. Il suffit de faire un tour sur les forums marocains pour constater que les internautes, régulièrement, rappellent dans leur “post” que “nous sommes des arabes et des musulmans”. Si on le répète avec autant d'acharnement, c'est justement que ce n'est pas aussi évident que cela. Les psychiatres, à propos du délire de leurs patients, parlent de néo-réalité. En évoquant cette identité monolithique, on n'est pas loin de ce même concept de néo-réalité, parfaitement schizophrénique.
Entre discours et réalité

Allons plus loin. L'éloignement du discours avec la réalité qu'il prétend décrire ne s'arrête pas au problème de l'identité. Dans notre vie quotidienne, nous n'avons aucun mal à repérer des propos complètement en décalage avec la vérité tangible. Il est ainsi possible de croiser chaque jour des gangsters pieux, des prostituées moralisatrices, des communistes royalistes, des chauffeurs de taxi qui luttent contre la ceinture de sécurité, des marxistes musulmans, des magouilleurs qui réclament plus de lois, des pollueurs propres sur eux. Et la liste est longue. On peut également y ajouter des concepts plus ou moins douteux, des projets perpétuels comme le tunnel sous le détroit, le métro casablancais, l'adhésion à l'Union européenne, l'Union du Grand Maghreb... Autant d'incantations vaines…

Au final, nous sommes bien dans cette dislocation de la pensée, cette incohérence qui est le propre de la schizophrénie. Si le discours est incohérent, c'est peut-être tout simplement parce que, trop souvent, il ne s'appuie sur aucune conviction forte. Hassan El Fad est clair sur le sujet : “le Marocain est complaisant avec ses convictions, au point de ne plus en avoir”. La preuve, c'est que pour les élections de 2007, absolument toutes les alliances politiques sont possibles, sans aucune exception. Les partis peuvent décider de se faire la guerre ou de collaborer, sans avoir à justifier leurs décisions par des notions de valeurs ou de projets sociétaux. Le discours se suffit à lui-même. C'est une attitude qu'on retrouve dans tous les aspects de notre société. L'économiste Kamal Mesbahi explique : “chez nous, on est convaincu qu'il suffit d'annoncer quelque chose pour que la réalisation soit faite. On annonce des choix stratégiques, et on pense que le boulot est fini. Il y a très peu de pilotage, de correction, d'évaluation, de continuité”. Au final, nous avons une économie où tout est prioritaire, car tout a été annoncé comme prioritaire : le tourisme, le textile, l'agriculture, l'artisanat, le social, les grands chantiers, l'off-shoring…Et, encore une fois, la liste est longue. C'est cette absence de cohérence, de choix clairs et assumés qui donne cette impression d'instabilité. Jamal Khalil, pour expliquer la société marocaine, a coutume de dessiner de petits cercles imbriqués. Il y a les modernes francophones, les traditionnels, les ruraux, ceux qui vivent à la périphérie des villes, dans la précarité. Il n'hésite pas à parler de plusieurs sociétés qui cohabitent, de plusieurs modèles de vie qui se chevauchent…parfois chez le même individu. C'est une des explications les plus évidentes à l'angoisse nationale : un sous-produit de l'incohérence. Hachem Tyal : “tout le monde a l'impression que le Maroc va exploser, que quelque chose d'inéluctable va arriver, c'est ce qui explique la fuite des cerveaux ou notre obsession à investir dans la pierre. Pourtant, rien n'explose”.

Tradition et religion
Dans ce grand flou, il reste toutefois une valeur à laquelle tout le monde s’accroche, un pilier à la fois stable et absolu : la tradition, elle-même indissociable de la religion. Le discours traditionnel est omniprésent, même s'il est, encore une fois, battu en brèche par la réalité des comportements quotidiens. Dans notre inconscient collectif, le passé est systématiquement glorifié, et le changement est perçu comme une chose a priori négative. C'est l'avis de la psychologue Assia Akesbi : “nous avons du mal à nous séparer des choses, nous n'avons pas la culture du deuil. Quand on dit à quelqu'un qu'il a changé - tbeddelti - il y a forcément une connotation négative dans cette expression”. Du coup, on ne s'autorise à aimer, ou à déclarer aimer une chose que si elle nous semble en accord avec la tradition. Dans le domaine culturel, cette attitude est caricaturale. Combien d'articles vantent la qualité des créateurs de caftans avançant comme argument absolu qu'ils “s'inspirent de la tradition” ? Il en ressort l'impression étrange que nous n'avons pas le droit de créer en dehors de la tradition. Rappelons au passage que cette fameuse tradition, que nous considérons comme provenir de la nuit des temps, a en fait elle-même évolué au cours des âges. Pour se conformer à cette fameuse tradition, au regard de l'autre, nous avons fini par nous construire une identité confortable, en accord avec ce que la société attend. Assia Akesbi : “Il y a un véritable manque d'autonomie, une profonde incapacité à assumer sa différence”. En sous-produits de cette attitude, il y a bien évidemment le mensonge. La jeune fille ment à ses parents pour être autorisée à sortir, avant de mentir à son futur mari en prétendant être vierge. Cette absurdité peut atteindre des sommets, avec notre industrie de la réfection de la virginité, une spécialité locale assez inquiétante… à force de mentir, on finit par croire à son mensonge, et le fameux délire - la néo-réalité - vient de nouveau poindre le bout de son nez. Le danger, c'est de se perdre soi-même à force de donner aux autres ce qu'ils attendent de nous. Du coup, les situations délirantes se multiplient. La vie sexuelle des Marocains en est un exemple vivant. De braves pères de familles, qui ne loupent jamais la prière du vendredi, et qui rôdent autour des lycées de jeunes filles. De jeunes filles qui débarquent des quartiers périphériques en djellabas et qui se transforment dans les toilettes du premier café du Maârif en amazones conquérantes et allumeuses. Ces mêmes jeunes filles qui doivent pointer à 19 heures au domicile familial mais s'autorisent tout avant cette heure fatidique. L'important n'est pas ce qu'on fait mais ce qu'on montre. La culture du paraître s'est également infiltrée dans notre pratique religieuse. Le chroniqueur algérien YB, issu d'une société voisine, avait accusé les intégristes d'avoir réduit l'islam à un “code vestimentaire et alimentaire”, le vidant de ses principes profonds.

La période du ramadan est particulièrement friande de ce genre de schizophrénie collective. Les buveurs s'arrêtent de boire pendant le mois sacré. Certains s'arrêtent un mois avant, pour chaâbane, d'autres optent pour la durée symbolique de 40 jours. Pourquoi ?... Le ramadan, c'est aussi le mois où les Marocains jouent le plus. C'est le mois où le sexe est omniprésent - prostitution y compris. L'incohérence, toujours, est là. Les interdits religieux ont été réaménagés selon notre goût et nos intérêts. L'interdiction de manger du porc, par exemple, est considérée comme suprême - c'est logique, puisque nous n'avons pas dans notre tradition culinaire de grand plaisir à y goûter. A l'inverse, les plaisirs de l'alcool sont largement tolérés... en dehors du ramadan, bien entendu. La loi marocaine, du coup, est non seulement inappliquée, mais est totalement inapplicable. Elle prévoit l'interdiction de consommer de l'alcool pour des musulmans. Inutile de s'appesantir sur le sujet. Même hypocrisie pour le cannabis, largement toléré dans les cafés du nord du Maroc. Pour sortir de cette spirale du déni, il faut affronter la réalité - et donc les tabous, nombreux chez nous. Appeler enfin les choses par leur nom. C'est tout sauf facile. Jamal Khalil donne un exemple concret : “Rendez-vous compte que pendant des années, nous ne pouvions même pas parler du Polisario. Aujourd'hui, c'est un sujet comme un autre, largement débattu par la population”. La parole publique se libère, mais elle le fait graduellement et dans des sphères séparées. Il arrive souvent que des téléspectateurs se plaignent qu'une émission soit difficile à regarder en famille, à cause des thèmes abordés ou d'un langage cru. Le problème ne vient pas de l'émission elle-même mais du fait que la famille soit unie devant son téléviseur. Autrement dit, chaque membre de la famille, séparément, pourrait regarder l'émission - mais pas tous ensemble sans en être gênés. On apprend à parler, mais pas forcément tous ensemble. L'apprentissage est difficile. La sphère privée- l'individu dans son unicité-n'est pas encore admise dans notre société, à la fois à cause de données culturelles mais aussi économiques (un seul poste de télévision pour toute la famille). De cette promiscuité forcée découle une tradition d'ingérence, que confirme Assia Akesbi : “nous sommes convaincus d'avoir des droits sur l'autre, il y a une grande difficulté à reconnaître à l'autre son droit à l'expression, à la liberté de pensée”. Comment s'en étonner lorsqu'on sait que notre système politique a longtemps interdit au citoyen marocain cette fameuse liberté de pensée ?

Schizophrénie “sauce locale”
Il existe donc bien une schizophrénie marocaine, que nous entretenons en même temps que nous la subissons. Tous les symptômes sont là, conjugués à la sauce locale. Le psychiatre Mekki Touhami décrit cette spécificité : “La néo-réalité dans laquelle s'enferment de nombreux schizophrènes, verbalisée à travers leurs délires, est souvent d'ordre persécutoire dans notre société : les jnoun m'habitent et me contrôlent, les voix des voisins m'insultent, ma femme m'empoisonne et m'ensorcelle”. On retrouve sans difficulté cette même attitude paranoïaque dans le discours général sur la politique. Derrière chaque action publique, on cherche le complot, l'intérêt caché, les motivations inavouées. Mais il s'agit encore une fois d'une attitude des plus logiques face à l'opacité qui a longtemps prévalu dans notre mode de gouvernance. Rappelez- vous que Tazmamart n'était pas censé exister, avant de devenir le sujet de plusieurs best-sellers nationaux et d'émissions diffusées par nos chaînes de télévision. Rappelez-vous le temps pas si lointain où on évoquait la fameuse main de l'étranger pour expliquer tous nos dysfonctionnements. Aujourd'hui, le discours officiel s'est rationalisé : on n'ose plus verser dans une telle langue de bois, mais c'est la rue qui a pris le relais. Les arabes vont mal ? C'est la faute à Israël, et depuis peu à George Bush.

Oui, nous sommes schizophrènes. La question est désormais : est-ce que c'est grave, docteur ? Pas tant que ça, si l'on en croit Jamal Khalil, qui rappelle que notre système tient debout. Il est peut-être en équilibre instable, mais il tient debout. Une évidence qu'il fait bon de rappeler. La seconde bonne nouvelle, c'est qu'on a coutume de considérer qu'un schizophrène est sur la voie de la guérison dès l'instant où il a conscience de son délire. Il suffit de lire notre presse pour se rendre compte que la prise de conscience est désormais réelle. La “schizophrénie marocaine” est quasiment devenue un cliché. Paradoxalement, c'est donc une bonne nouvelle.



“Entre tradition et modernité”
Aux origines de la schizophrénie marocaine

Le Maroc, c'est ce pays en équilibre précaire sur un fil imaginaire tendu par Hassan II, entre “tradition” et “modernité”. Le roi défunt demandait de surcroît aux Marocains -dans une position déjà très instable - de conjuguer les deux faces de la pièce avec “harmonie”. Exploit athlétique pour la beauté du sport ? Non, selon Najib Akesbi, économiste, qui explique que derrière le slogan de pub, il y a des affaires de gros sous et un projet politique qui marchent main dans la main : “C'est aux pauvres qu'on demande de faire dans la tradition. Cela permet de maintenir le statu quo tandis que la modernité sert à faire des affaires”. Avant que Hassan II ne la formule, l'équation régissait déjà la politique du protectorat, toujours selon Najib Akesbi. Ce serait même Lyautey qui aurait posé les deux socles de la schizophrénie marocaine que sont tradition et modernité. Le Résident général a plaqué des structures économiques modernes pour rentabiliser l'occupation française, tout en s'appuyant sur les piliers du Makhzen pour stabiliser le protectorat. La solution miracle ayant fait ses preuves, elle a été reprise à l'indépendance du Maroc par le Makhzen lui-même. On a réhabilité les notables locaux qui avaient collaboré avec le protectorat, afin de maintenir l'ordre établi. Et en échange de leurs futurs et loyaux services, on les a gratifiés notamment d'une politique des barrages dont ils furent les principaux bénéficiaires en tant que grands propriétaires terriens. Résultat, des poches de richesses se sont créées au milieu du grand no man's land économique rural. Et comme on ne change pas une équipe qui gagne, le duo tradition/modernité a joué aussi le match de la marocanisation dans les années 70. Le transfert des entreprises appartenant à des étrangers au profit des Marocains, bâti sur le système de cooptation, a permis à Hassan II de développer une bourgeoisie fidèle au régime- et de gratifier au passage de hauts gradés de l'Armée. Pendant ce temps, l'informel fleurissait. L'ambivalence, qui caractérise l'économie marocaine, détermine aussi sa vie politique. Et une fois encore, l'histoire du Maroc regorge d'exemples : “La Haraka wataniya ne voulait pas couper le cordon avec les traditions tout en prônant paradoxalement le changement. C'est ainsi qu'elle a rétabli la Fête du trône, mais s'est aussi rapprochée, après la 2ème guerre mondiale, des régimes communistes à travers le monde” analyse Najib Akesbi. Des parents au passé psychologique si lourd ne pouvaient qu'engendrer des concepts politiques biscornus. Si bien qu'aujourd'hui, croiser des communistes royalistes dans la vie politique ne choque plus personne. C'est dans l'ordre des choses, pas question de le bousculer...



Schizophrénie. Le joint coupable ?

Plusieurs études scientifiques suggèrent que le cannabis pourrait être responsable d'une schizophrénie chez certaines personnes prédisposées. C'est ainsi qu'une enquête suédoise, menée sur 50 000 conscrits pendant une période de 25 ans, souligne que le risque de schizophrénie est multiplié par deux chez les consommateurs occasionnels. Chez les fumeurs réguliers et/ou ayant commencé à fumer jeunes, ce risque augmente proportionnellement à l’âge et à la consommation. “En perturbant les facultés cognitives, le haschich aggrave le pronostic” , surenchérit pour sa part Nadia Kadiri, psychiatre à l'hôpital Ibn Rochd. Le raisonnement est le suivant : le cannabis, en agissant sur les récepteurs du cerveau, trouble le traitement de l'information du fumeur. Or, la schizophrénie repose sur l'incapacité du malade à traiter les informations de son environnement réel. Comme toute question liée au haschich, cette hypothèse, ni confirmée ni infirmée, est sujette à débat dans la communauté scientifique. C'est la vieille histoire de l'œuf et de la poule. Ainsi, selon une autre hypothèse, le haschich ne sert qu'à calmer les signes précurseurs de la maladie (angoisse, insomnie, etc.) qui existe déjà chez le patient. Il n'y aurait donc pas de causalité entre haschich et schizophrénie. Une chose est sûre par contre, “un schizophrène qui consomme du cannabis ne fait qu'entretenir, voire aggraver, sa maladie”, explique Nadia Kadiri. Et malheureux concours de circonstances pour les psychiatres, nous sommes les premiers producteurs au monde de haschich...



L’humoriste Hassan El Fad. “La schizophrénie, c’est mon fonds de commerce”

Les paradoxes de notre société, l'ambivalence des comportements et nos crises identitaires sont sources de conflits certains dans la tête des Marocains. “Or, le drame théâtral signifie conflit dans son sens premier, souligne Hassan El Fad. les Marocains font un pas vers la modernité, puis deux pas en arrière vers la tradition. C'est cette danse de la schizophrénie qui m'intéresse”. Une aubaine en quelque sorte pour un artiste qui, avec le recul nécessaire, peut faire ressortir le tragi-comique de nos petites schizophrénies quotidiennes. Comme cette femme de 50 ans, interprétée par l'artiste, qui s’inscrit à des cours d'alphabétisation, adopte le langage et les préoccupations d'une élève du primaire. “Au Maroc, la matière pour un comique est tellement riche qu'il suffit de “hezz o hott” sur scène (lever et poser) en ajustant aux normes du théâtre la foultitude de situations et personnages réels que je croise tous les jours dans la rue”, explique-t-il. Les personnages joués par le comique sont en effet quasiment tous schizophrènes à des degrés divers, à l'image du gardien de voiture mythomane qui finit par croire lui-même à ses histoires imaginaires : “Ce personnage vit sa vie par procuration, comme beaucoup de Marocains qui s'inventent une réalité différente de la leur pour mieux supporter leur quotidien”. Est-on dans la “néo-réalité” décrite par les psychiatres pour définir le monde imaginaire où se débattent les schizophrènes ? Non, point. C'est la schizophrénie sociale- “présente partout au Maroc” - et non pas clinique qui sert de fil conducteur à tous les spectacles de l'humoriste. “C'est une manière de présenter un miroir aux Marocains où ils peuvent se voir tels qu'ils sont vraiment”. Alors miroir, ô, mon beau miroir! Dis-moi qui est le plus schizophrène ?



Dans la tête d’un schizophrène. “J’ai dormi huit ans”

“J’ai eu ma première crise aiguë de schizophrénie, en 1986, à l'âge de 19 ans, j'étais élève-ingénieur à L'Ecole Mohammedia des Ingénieurs. Tout a commencé par une mauvaise note en chimie, fait inacceptable pour moi, qui avais toujours excellé dans cette matière. Sous le choc, j'ai erré 6 jours dans les rues de Rabat, j'étais capable (ou tout du moins je l'imaginais) d'entendre les conversations de gens placés à 200 mètres de distance : ces personnes parlaient de moi, j'en étais convaincu. Chez mes parents, je dialoguais avec le présentateur télé, je l'entendais clairement s'adresser à moi depuis notre téléviseur. Quand le médecin a annoncé à ma mère que je souffrais de schizophrénie, elle s'est effondrée en larmes. Le traitement que m'a prescrit un psychiatre de la place m'a assommé, si bien que j'ai quasiment dormi 8 ans de ma vie. Parfois 4 jours d'affilée, et jamais moins de 20 heures par jour. Mes amis se sont peu à peu éloignés de moi, j'étais devenu incapable de dialoguer avec ma famille car il y avait comme un mur qui bloquait mes pensées. En 1993, ma schizophrénie étant stabilisée, j'ai pu travailler pour gagner ma vie. Je menais à bien mes tâches, mes collègues ne remarquaient pas ma maladie, même si parfois ils s'interrogeaient sur mes moments d'absence ou mes périodes de somnolence dues à mon traitement. En août 1999, j'ai fait une rechute grave suite à un concours de circonstances. Je passais mes vacances dans un camping où il y avait une majorité d'islamistes. J'ai eu une altercation avec eux à propos d'une broutille. J'ai senti alors la colère monter en moi, je ne suis pas devenu violent pour autant mais j'ai ressenti cependant le besoin d'être à nouveau hospitalisé. Après 12 jours de soins, j’ai quitté l'hôpital. J'ai traversé alors une année de solitude, sans ma famille, je passais mes journées dans les halls des grands hôtels casablancais à ne rien faire. Il m'arrivait souvent de dormir dans la rue aussi. En 2001, j'avais pris l'habitude de diriger la prière d'un groupe de voisins, j'ai toujours été très pieux. Sauf qu'après le 11 septembre, j'ai été harcelé quotidiennement par les forces de l'ordre. Elles me suivaient dans la rue, s'informaient sur mes activités auprès du voisinage. Un jour, elles m'ont même embarqué sans raison en m'annonçant juste que j'étais fiché par leurs services. Les policiers m'ont frappé à tour de rôle, mais je ne ressentais pas de douleur, j'étais dans un état de colère qui l'annihilait. J'ai même réussi à maîtriser deux des policiers qui me frappaient. Dans mes moments de crise, je suis capable d'une force physique que je ne m'explique pas. Ma schizophrénie est stabilisée aujourd'hui, je donne des cours de français à l'association Oumnia qui s'occupe de personnes souffrant de troubles psychiques, je mène une vie presque normale, bien que le traitement de la maladie (qui me revient à 3000 DH par mois) me poursuivra toute ma vie sans doute. J'aurai 40 ans dans quelques jours, deux mariages ratés derrière moi, beaucoup de regrets devant les années perdues. Mais j'ai décidé de regarder le verre à moitié plein. Je reviens de tellement loin”.



Plus loin.
Thérapie par le rire


Le Maroc compte près de 300 000 schizophrènes. Sur ce point, pas de raison de s'inquiéter, ce chiffre représente 1% de la population comme dans tous les pays du monde. Pourtant, il suffit d'associer les mots “schizophrénie” et “Maroc” sur Google pour être submergé par le nombre de pages Internet faisant référence au sujet. C'est un signe qui ne trompe pas. Du site professionnel au blog amateur, les Marocains ont conscience que la “mère-patrie” souffre d'un dédoublement de personnalité. Cependant, et comme toujours au Maroc, on rejette le mal sur les autres. En résumé, “le schizophrène c'est pas moi, c'est l'autre” comme aurait pu dire Gad El Maleh. Il suffit pourtant de lire (et même pas entre les lignes) les propos critiques des internautes, à propos de l'ambivalence des Marocains, pour saisir combien le mal est profond et ignoré des principaux intéressés. A titre d'exemple, sur un forum de discussions, une jeune fille explique qu'elle adore son pays, ne comprend pas ces herraga qui veulent quitter le Maroc à tout prix, puis explique son projet d'émigrer au Canada car notre pays ne donne pas leur chance aux jeunes. Comme si les herraga croulaient, eux, sous les offres d'emploi. De la schizo 100% halal. Or le premier pas vers la guérison, vous dirait n'importe quel médecin, c'est la prise de conscience de la maladie dont on souffre. Cela évite de se taper la tête contre les murs quand la secrétaire d'un marchand de spiritueux, livrant à domicile pendant le ramadan, vous annonce qu'on ne pourra pas honorer votre commande d'alcool avant le f’tour du fait des horaires spécifiques au mois sacré. Si vous vous tapez le c… par terre de rire face à une situation aussi ubuesque, c'est que vous êtes en voie de guérison. Schizo ok, mais schizo qui le sait et s'en amuse...

Hassan Hamdani

 
 
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