|
Par Fahd Iraqi
Reportage. Un marché de gros
enjeux
35000 personnes y viennent chaque jour.
90000 tonnes de fruits et légumes vendus par mois.
150 millions de dirhams de taxes récoltées par an. |
|
Les fruits et légumes qui y transitent nourrissent tout Casablanca. Les taxes qui y sont récoltées dopent le budget de la ville. Et pourtant, ce marché de gros, comme les autres, reste une structure quasi anarchique.
Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, dit l'adage. Les travailleurs du marché de gros font mieux : ils ne dorment jamais. Du moins, c'est l'impression qu'ils donnent. A six heures du matin, le contraste est frappant entre les artères de Casablanca, qui émergent doucement de leur sommeil, et le marché de gros (sis à Sidi Othman) |
|
en pleine ébullition. Un monde parallèle où grossistes, intermédiaires, rentiers, agriculteurs, transporteurs et autres petits métiers se démènent chaque jour. Au total, ce sont près de 30 000 personnes qui transitent quotidiennement dans cette véritable ruche, soit la population d'une petite ville, qui se concentre sur la trentaine d'hectares cloisonnées du marché.
Et la comparaison avec une ville miniature ne s'arrête pas là. Le marché de gros l'est aussi avec ses propres cafés, ses petites superettes, ses taxis particuliers, son hammam et sa douche, son coiffeur, et même son hôtel à 60 DH la nuit. Et côté bouffe, la peuplade du marché Crio ne risque évidemment pas de crier famine. Entre fruits, légumes et herbes, ce sont près de 100 000 tonnes de marchandises qui transitent chaque mois dans les dalles du marché. Un volume qui rameute vendeurs et acheteurs des quatre coins du pays.
Quoi de neuf au souk ?
Mohamed est l'un d'entre eux. Cela fait à peine quelque mois qu'il a rejoint les rangs des grossistes. Financier de formation comme de carrière, Mohamed a troqué son costume cravate contre jeans et baskets, l'uniforme admis dans ce gigantesque souk. Pour la saison, il fait dans l'intermédiation des fruits. Traduction : il met son magasin à la disponibilité de certains agriculteurs pour y vendre leurs marchandises, contre une commission allant de 3 à 5%, en fonction des produits. Son stand compte des centaines de tonnes de marchandises. Mais sur son bureau de fortune, pas un seul contrat qui traîne. Tout fonctionne ici sur la base de la confiance, explique-t-il. Mais traiter avec les agriculteurs n'est pas chose aisée, encore moins pour cet ex-directeur financier plutôt cartésien. Aujourd'hui par exemple, les tractations avec un de ses fournisseurs mettent le grossiste dans tous ses états. Il veut encaisser l'argent d'une marchandise qui n'a pas encore été vendue, confie Mohamed. Et il est impossible de lui expliquer le principe de gestion de trésorerie. Ce n'est pas qu'il est incapable de comprendre, mais faire l'idiot l'arrange mieux. Et il n'y a pas que les agriculteurs qui donnent du fil à retordre aux grossistes. Tenir un magasin au marché de gros n'est pas une mince affaire. Mohamed a des charges importantes à couvrir surtout que lui, contrairement à la majeure partie des 252 magasins que compte ce marché, il a choisi de déclarer quelques-uns de ses salariés.
Le loyer de la discorde
Mais sa grande hantise reste essentiellement le loyer. Avec ses quelque 1000 mètres carrés couverts, son magasin compte pour deux locaux pour lesquels la redevance mensuelle est de 10 000 DH. Un niveau de loyer qui a plus que doublé depuis une dizaine d'années, à un rythme de 5% de hausse chaque année. Une situation qui trouble tous les confrères de Mohamed. Une des trois associations de grossistes du marché est allée même jusqu'à intenter un procès à la Communauté urbaine devant le tribunal administratif. D'autres intervenants ont préféré la voie de la négociation. Depuis de longues années, nous essayons de résoudre ce problème avec le Conseil de la ville. Nous avons fini par trouver un accord : une augmentation de 1% tous les trois ans. Mais l'application tarde toujours à venir, explique Adelali Iraqui, président de l'Association des exploitants du marché de gros (ACEMAG). La situation est d'autant plus scandaleuse que ces grossistes ont un statut d'exploitants temporaires des magasins. Nous récupérons quatre murs, nous investissons dans l'aménagement et dans la mise en place de chambres froides. Mais nous n'avons pas le droit de considérer le magasin comme un fonds de commerce et donc de faire jouer un quelconque financement bancaire, sindigne le président de l'ACEMAG.
Le fruit défendu
Surtout, le marché pourrait très bien se passer des recettes de loyer. Avec 530 000 DH de redevances mensuelles en 2006, les loyers des magasins ne représentent pas plus de 5% des recettes globales du marché de gros. L'essentiel du pactole provient de la taxe sur les marchandises qui transitent par ce marché. Appelée droit de marché, cette taxe est fixée à 6 % de la valeur des marchandises. Un niveau qui scandalise les grossistes : Sur tous les autres marchés de gros du royaume, cette taxe est fixée à 4,5%. Paradoxalement, à Casablanca, où il y a le plus gros volume, elle est encore plus élevée, explique Ali Lamrani, responsable du magasin Arbor. Mais comme c'est le cas pour d'autres taxes, exploitants et agriculteurs ont depuis longtemps développé des méthodes pour s'arranger avec le droit de marché. La manuvre est d'autant plus facile que toutes les transactions sont réglées en liquide. Il suffit d'oublier quelques zéros dans la déclaration de volume, ou de transformer, comme par magie, ses bananes en oranges sur la paperasse administrative, et le tour est joué, explique Mohamed. Même le directeur du marché de gros, M'hamed Sebki, reste conscient de l'ampleur de l'évasion fiscale. Depuis son arrivée, il y a quatre mois, il a beau renforcer le dispositif de contrôle, l'évasion fiscale reste pratiquement la règle. Sebki n'a eu donc d'autre choix que de jouer sur le prix de référence, pour doper les volumes. Il m'arrive de négocier le prix de référence en fonction de la promesse des agriculteurs de ramener du tonnage. Faute de quoi, les vendeurs iront décharger leurs camions dans les marchés parallèles, explique M'hamed Sebki. Une stratégie qui lui réussit plutôt bien. Exemple : en révisant le prix de l'avocat à 9 DH, le directeur du marché a décroché une promesse des agriculteurs de faire rentrer au marché un millier de tonnes de ce fruit rien que pour le mois de ramadan, alors que sur toute l'année dernière, le marché n'a vu transiter que 700 tonnes d'avocats. L'objectif risque même d'être dépassé. Les deux premières semaines du mois, on a déjà franchi la barre des 800 tonnes, confie le directeur.
Cascade d'intermédiaires
Les prix de référence sont fixés de manière bihebdomadaire par une commission composée des différents intervenants du marché. Mais l'utilité de ces prix se limite à fixer le montant de la taxe. Et pour cause, sur le marché de gros, les prix sont forcément beaucoup plus élevés. Le prix de vente au gros intègre non seulement cette taxe mais aussi les marges des agriculteurs et des différents intermédiaires. Et côté intermédiaires, c'est tout un monde. Il y a d'abord les spéculateurs (appelés Chenaka ou Nekkaza), qui achètent la production entière dès l'arrivée du camion, pour la revendre durant la journée au prix fort. Mais comme toute action de spéculation, la manuvre peut s'avérer risquée. Une arrivée massive de marchandises durant la journée peut fausser les calculs de ces spéculateurs, explique-t-on. Il y a aussi des semi-grossistes quasi-clandestins, installés aux portes des magasins et qui écoulent la marchandise à leur propre clientèle. Mais le gros du business passe par les mandataires. Au nombre de quarante, ce sont les véritables rentiers du marché. Ils tiennent des espaces, dits carreaux, qu'ils mettent à la disposition des revendeurs moyennant une commission de 1%. Et contrairement aux locataires de magasins, les mandataires ne paient pas de loyer pour ces espaces exploités. Il s'agit en fait d'un avantage donné par un agrément, accordé le plus souvent à des anciens combattants.
Outre ces différentes lacunes, les professionnels pointent du doigt le manque de sécurité comme l'hygiène qui laisse à désirer. Pour se justifier, la direction du marché se contente d'avancer l'argument du manque de moyens. Le marché ne dispose même pas de son propre budget d'entretien. Pour la moindre action, il faut faire appel aux services de la ville, explique M'hamed Sebki. Une autre aberration dans un marché qui récolte plus de 150 millions de dirhams de taxes chaque année, soit 40 % des recettes de la ville. |
 |
Zoom. Petits métiers pour gros bras
El Meknassi, loueur de caisses.
Avec son parc de 16 000 caisses, c'est l'un des personnages les plus influents du marché de gros, qu'il fréquente depuis 1967. Les caisses sont le moteur du marché, explique-t-il. Et pour cause, acheteurs comme vendeurs préfèrent éviter la marchandise livrée en vrac pour la simple raison qu'elle n'est pas triée et peut donc contenir du déchet. Louée à 1 dirham, la caisse est aussi assortie d'une consigne de 25 dirhams. L'effet de volume fournit aux loueurs de caisses, comme El Meknassi, une trésorerie importante qu'ils n'hésitent pas à réinvestir dans des opérations sûres.
Bahija, trieuse
Elles sont nombreuses, comme Bahija, à arriver au souk vers le coup de deux heures du matin. Elles sont à l'affût de camions chargés de marchandises en vrac (soba dans le jargon du souk). Leur travail consiste à trier cette marchandise et à l'emballer dans les caisses, en échange d'un salaire de 10 à 20 dirhams. Cela dépend de la générosité des uns et des autres, explique Bahija, qui ne rentre jamais chez elle sans un panier bien garni. Il lui arrive même de faire du commerce en vendant le petit tas de marchandises qu'elle récolte, pièce par pièce, auprès des camionneurs.
Hassan, moby-taxi
Les mobylettes, comme celle de Hassan, sont les taxis particuliers du marché de gros. Ils opèrent avec une clientèle fidèle de travailleurs du marché, qu'ils déposent en début de journée et ramènent en fin de matinée. Entre temps, ils peuvent aussi faire le taxi pour une clientèle occasionnelle. Prix minimum de la course : 5 dirhams et le port du casque est obligatoire. Une seule contravention et c'est tout le travail de la journée qui se retrouve entre les mains des flics, explique Hassan.
Bouchaïb, porteur
Il est l'un des vétérans de la profession, avec près de 50 ans de métier. Ayant perdu de sa force avec l'âge, lui aussi a succombé à la mode des chariots, une sorte de caddie acheté à la ferraille de Sidi Moumen à 300 dirhams. Des porteurs comme lui, on en trouve par centaines. Ils transportent la marchandise d'un magasin à un autre, chargent et déchargent les camions pour gagner en fin de journée entre 50 et 80 dirhams. Les plus chanceux (mais surtout les plus intègres) sont recrutés par les propriétaires des magasins qui les payent au SMIG.
Mustapha, transporteur
Il n'a pas les moyens pour acquérir une mini-camionnette (la fameuse Honda), mais Mustapha s'est payé le luxe d'acquérir un triporteur chinois flambant neuf pour 20 000 dirhams. Ce nouveau modèle fait certes fureur au marché de gros, mais l'essentiel du parc des triporteurs (estimé à 300 véhicules) est toujours constitué des bonnes vieilles Flandria. Tous travaillent avec les marchands de légumes des quartiers populaires, qui s'approvisionnent en petites quantités, ne justifiant pas de faire appel à une Honda.
Mohamed, Moul El Mizane
Depuis 1987, il débarque au marché avec sa balance, qu'il installe devant les vendeurs dans les carreaux. Des peseurs comme lui, on en trouve dans tous les carreaux. Ils permettent aux acheteurs de vérifier le poids des caisses moyennant un petit bakchich. Cela dit, une pièce après l'autre, Mohamed se retrouve parfois avec un revenu quotidien de plus de 150 dirhams. |
|
|