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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Portrait. Madame la gouverneure

Fouzia Imansar, lors de la
cérémonie de nomination des
nouveaux walis et gouverneurs,
le 7 octobre.
(AIC PRESS)

La nomination de Fouzia Imansar, la dame de fer de l'urbanisme casablancais, au poste de gouverneure de Aïn Chock, est-elle une promotion ou une mise à l'écart ? Certainement un peu des deux…


Samedi 7 octobre, Chakib Benmoussa, ministre de l'Intérieur, préside la cérémonie d'investiture des nouveaux gouverneurs nommés quelques jours plus tôt par le roi. Un rituel tout à fait banal, si ce n'est la présence -une première- d'une femme, dans le lot des heureux élus : Fouzia Imansar. Cette native d'Essaouira au look sobre et classique,
mère de deux enfants, déjà première femme à accéder au grade de directrice d'une agence urbaine (celle de Rabat en 1995 avant de prendre les rênes de celle de Casablanca en 2003), se voit dorénavant confier les destinées de la préfecture d'arrondissement d'Aïn Chock. Une décision royale qui a les allures d'une petite révolution dans les arcanes du Makhzen. “La voie est désormais ouverte devant l'élément féminin pour accéder à la responsabilité au sein de l'administration territoriale”, annonce un Benmoussa tout fier ce
jour-là.

Une chose est sûre, le départ de Fouzia Imansar de l'Agence urbaine de Casablanca a redonné le sourire à certains opérateurs du secteur de l'immobilier dans la ville blanche. Il suffit de passer un coup de fil à n'importe quel architecte ou promoteur pour s'en rendre compte. “Je peux vous assurer qu'ils sont nombreux, ceux qui auraient bien sabré le champagne si ce n'était le mois de ramadan”, ironise cet architecte préférant garder l'anonymat, comme toutes les autres sources contactées d'ailleurs “pour ne pas risquer de s'attirer les foudres de l'administration, dont dépendent toutes les autorisations nécessaires pour concrétiser des projets immobiliers”. Le lobby de l'immobilier, avec qui Imansar menait un bras de fer permanent depuis son arrivée à la tête de l'urbanisme casablancais, a donc visiblement eu gain de cause. Comment alors cette femme, dont la valeur professionnelle n'a jamais été contestée, même par ses détracteurs, a-t-elle pu rallier autant d'inimitiés à son égard ?

Madame “mains propres”
Fouzia Imansar est avant tout un pur produit du Makhzen. Cette juriste de formation qui est passée par les bancs de l'ISCAE et de l'ENAP, et dont ses anciens professeurs font l'éloge, a fait ses premières classes au sein de l'administration en tant qu'inspectrice au ministère des Finances. “L'administration marocaine manquait alors cruellement de cadres qualifiés. Fraîchement diplômés, la grande majorité d'entre nous ont opté pour la fonction publique”, se rappelle un ancien camarade de classe de Fouzia Imansar, qui se souvient “d'une jeune femme brillante, voire perfectionniste, et déjà très imposante”. Et pour son premier job, elle commence déjà à se faire remarquer pour son intransigeance et son incorruptibilité. “Beaucoup de chefs d'entreprise, soumis à des contrôles fiscaux, s'arrachaient les cheveux lorsqu'ils apprenaient que leurs dossiers étaient entre ses mains. Habitués aux passe-droits, ils savaient alors pertinemment qu'ils allaient payer le plein tarif “, raconte cet entrepreneur r'bati. S'ensuit alors une irrésistible ascension pour celle que certains considèrent déjà comme une teigne : inspecteur divisionnaire des Finances, chef de division rattachée à l'Agence urbaine de Casablanca puis…directrice de l'Agence urbaine de Rabat. “Etant donné que c'est une Souirie, la rumeur qui circule dans les salons veut qu'elle soit proche d'André Azoulay. Même si cette proximité n'est pas avérée, il est pratiquement sûr qu'elle a toujours eu un appui en haut lieu”, explique ce promoteur en ajoutant “que dans ce pays, lorsque vous êtes trop honnête, il est difficile de grimper aussi vite les échelons du Makhzen, sans avoir un parapluie solide”.

À nous deux Casa
Le nom de Fouzia Imansar reste cependant, malgré son parcours antérieur, étroitement lié à l'Agence urbaine de Casablanca dont elle prend la direction en 2003. Cette nomination royale vient alors à un moment bien précis : la ville est une bombe à retardement. Elle vient d'être frappée par des attentats terroristes, dont les auteurs proviennent tous de ces bidonvilles en pleine expansion. Quant au lobby immobilier, il est si puissant qu’il réussit même à faire éjecter un Driss Benhima de son fauteuil de gouverneur. Dans ce contexte, Fouzia Imansar est perçue comme “la femme de la situation”. Stricte, autoritaire et ne traînant aucune casserole de ses postes précédents, elle est nommée illico presto, quasiment envoyée en opération commando.

Sa mission : faire le ménage et, surtout, sortir les nouveaux plans d'aménagement de la ville. A peine arrivée, c'est un véritable assainissement qu'elle entreprend au sein de son département, en poussant vers la sortie toute personne jugée douteuse au sein de l'Agence. “Sa bête noire, ce sont les ripoux, et ce n'est pas ça qui manquait chez nous”, raconte un de ses anciens collaborateurs. Finis, le favoritisme, les passe-droits, les dérogations tous azimuts… Dorénavant tout se fera dans la plus stricte application de la loi. Du simple petit promoteur du coin à l'imposant groupe hôtelier international, tout le monde est logé à la même enseigne. “Et personne n'arrive à remettre en question ses décisions, étant donné qu'elle est mandatée par le roi en personne. Le ministre de l'Habitat lui-même déclinait explicitement toutes les sollicitations, y répondant ouvertement qu'il était hors-jeu sur ce coup”, explique ce promoteur.

Promotion ou voie de garage ?
Cette inflexibilité, qui va d'abord lui attirer la sympathie de la population et des médias, finira très vite par lui valoir des critiques à ne plus finir. “C'est très bien de mettre fin aux abus, mais il est quand même absurde de continuer à se référer à un schéma d'aménagement datant d'une vingtaine d'années et qui est en total décalage avec la réalité d'aujourd'hui”, fait remarquer un architecte. Quant au nouveau schéma d'aménagement, qu'elle a promis de mettre sur pied dès son arrivée à l'AUC, il n'a jamais vu le jour. “Les responsables de projets ne trouvaient pas d'interlocuteurs connaissant parfaitement la ville de Casablanca. Et pour cause : tous les collaborateurs de la directrice étaient des r’batis, explique un promoteur qui a eu maille à partir avec les services de la dame de fer. Et pour gérer des dossiers d'urbanisme, il faut installer une réelle concertation avec les intervenants. Ce qu'elle n'a jamais réussi à faire”. Certains sont plus tendres avec Imansar : “elle s'est retrouvée dans une situation intenable : on lui demandait d'activer les choses, alors qu'elle voulait prendre tout son temps pour réussir ce qu'elle entreprenait. Ce qu'elle n'a peut-être pas compris, c'est qu'on est dans l'urgence”.

Finalement, toutes ces tensions sont arrivées forcément aux oreilles du roi. Et à chaque fois que le souverain faisait remarquer que l'urbanisme casablancais n'avançait pas au rythme qu'il souhaitait, ses interlocuteurs prenaient un malin plaisir à “tailler un costard” à Madame la Directrice. “Au final, ils sont arrivés à avoir sa tête”, conclut notre architecte casablancais.

Reste à savoir si cette nomination est une promotion ou un désaveu ? En fait, il s'agit un peu des deux. Certes, il serait naïf de croire que le départ de Fouzia Imansar de l'Agence urbaine de Casablanca n'a rien à voir avec le fait qu'elle dérangeait. Toujours est-il qu'avec cette nomination, elle devient la première femme à prendre la tête d'une préfecture. Et pas n'importe laquelle, puisque Aïn Chock se trouve être l'une des plus grandes préfectures du Royaume. Comme voie de garage, on a vu pire.



Le film. Le tableau de chasse d'Imansar

Le mandat de Fouzia Imansar à la tête de l'Agence urbaine de Casablanca est émaillé de plusieurs “faits d'armes”, qui ont contribué à bâtir sa réputation de dame de fer, dont l'incorruptibilité n'aurait d'égal que sa manie procédurière.
De la Marina de Casablanca à l'ancien siège de la CTM, les projets qui ont souffert, à tort ou à raison, de son inflexibilité sont nombreux. Mais le plus emblématique reste celui porté par le groupe Accor.
Ainsi, en 2004, Imansar refuse d'accorder les autorisations de construire au “Casa City Center”, projet emblématique du groupe hôtelier français. Marc Thépot, Directeur général d'Accor Maroc, était allé alors jusqu'à accuser la directrice de l'AUC “d'être derrière tous les problèmes urbanistiques que connaît la ville”. Il faudra finalement l'intervention de Driss Jettou pour débloquer la situation.
La dernière “victime” de madame la gouverneur, et qui a peut-être scellé son sort, fut le projet Casa Shore. “Mettre des bâtons dans les roues d'un projet d'envergure nationale et dans lequel le roi s'est investi lui a été fatal”, assure un opérateur immobilier.

 
 
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