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Par Nadia Lamlili,
envoyée spéciale à Bucarest
Reportage. Nos (lointains) cousins roumains
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Un vendeur de légumes à Ferentari,
quartier pauvre de la banlieue,
surnommé le Bronx de Bucarest.
(AFP)
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A quelques différences près, la Roumanie pourrait être considérée comme la cousine lointaine du Maroc. Les points communs vont du dynamisme économique aux inégalités sociales, en passant par la convalescence politique.
Tous les touristes que je transporte me parlent de Dracula et de Ceausescu. Bon sang, la Roumanie ne se réduit pas à ces deux-là !, se plaint un chauffeur de taxi visiblement excédé par les clichés quont les étrangers. Mais comment sortir autre chose que des clichés sur ce pays ? Depuis le déclin de l'ère Nadia Comaneci et la fin de la |
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révolution de 1989, on n'entend plus vraiment parler de ce bout des Balkans. Et dans l'esprit des visiteurs, la Roumanie, c'est loin. Trop loin pour prétendre savoir ce qui s'y passe. Si ce n'est sa prochaine intégration dans l'UE
Pourtant, le pays a la bougeotte. Tout dans Bucarest indique cette course contre la montre dans laquelle se sont lancés les Roumains. Objectif : mettre à niveau le pays avant janvier prochain, date à laquelle il intégrera officiellement le club européen. Les vieux immeubles de l'ère communiste se transforment en buildings de métal et de verre. Le centre commercial d'Uniri est pris d'assaut par une jeunesse fringante à souhait, les McDo pullulent, les voitures allemandes et françaises roulent aux côtés des Dacia locales, remises au goût du jour par le coup de tournevis de Renault.
Mais malgré cette euphorie ambiante, il y a comme une mélancolie, un air de misère qui flotte. Le sous-développement et l'enfermement idéologique sous Ceausescu se manifestent encore dans des constructions lugubres, les marchands ambulants qui vendent un peu de tout sur les trottoirs, les chiens errants et les hordes de gitans qui font la manche. Comme toute cité en transition, Bucarest est un tableau de contrastes, avec ce développement inégalitaire qui rappelle bizarrement la réalité marocaine. N'est-ce pas le propre des sociétés ayant connu une libéralisation sur le tard ?
Avant, même avec de l'argent, nous ne pouvions pas manger à notre faim. Aujourd'hui, si nous n'avons pas d'argent, nous ne pouvons pas manger, résume Mariana, journaliste dans une agence de presse.
L'entrée tardive de la Roumanie dans l'économie de marché a ainsi engendré de grandes disparités entre les riches et les pauvres, mais aussi entre les villes et les campagnes. Seize ans après la révolution, le pays n'arrive toujours pas à absorber ces disparités. Normal. A peine a-t-il émergé de son chaos communiste, qu'on lui demande de tout remettre à neuf !
Ce développement inégalitaire a fait émerger des quartiers pauvres autour de Bucarest où tout le monde ne s'aventure pas. Dans le quartier Ferentari, surnommé le Bronx de Bucarest, la plupart des habitants sont des gitans.
Sous une pluie glaciale, des baraques de fortune jouxtent des immeubles crasseux et défoncés. Cigarette au bec, quelques femmes mal fagotées scrutent les étrangers avec un regard menaçant. Ces jeunes se shootent par intraveineuse. N'essayez pas de leur parler ! Vous êtes étrangère. Ils pourraient vous attaquer à l'arme blanche, nous prévient Ioan, qui tient un bureau de tabac à l'entrée du quartier. Ils sont si violents que ça les gitans? Pas d'eau chaude, pas d'électricité, pas de travail
comment voulez-vous que ces gens puissent se comporter normalement ? s'interroge le commerçant, pour qui la complicité de la police et des autorités aggrave l'insécurité. Le revenu moyen d'un habitant ici tourne autour de 125 euros. Si mes enfants ne travaillaient pas pour m'aider, ma famille ne pourrait pas manger à sa faim, lâche un habitant du quartier, trimbalant un vieux panier contenant quelques légumes.
La corruption est partout !
L'entrée tardive du pays dans le libéralisme a autant donné naissance à un capitalisme sauvage qu'à un boom médiatique spectaculaire : plus de 4000 titres de presse écrite, 200 chaînes de télé et 200 stations de radio ! Le marché a bien sûr fait sa sélection au fil des années. La première révolution des Roumains était médiatique : ils pouvaient enfin parler ! Ils se sont alors déchaînés dans ces médias, où on parle de tout et de rien, commente ce professeur à l'Université de Bucarest.
Une nouvelle classe de riches s'est constituée. Les anciens oligarques de l'ère Ceausescu étaient les premiers à faire fortune, grâce à leurs réseaux quasi mafieux. Toute la Roumanie connaît par exemple le millionnaire Gigi Becali qui a investi dans deux secteurs stratégiques, peut-être les plus populaires de Roumanie : l'alcool et le foot. D'après la rumeur, il aurait bâti sa richesse dans le foncier en soûlant les propriétaires de terrains pour leur faire signer des contrats de vente sans contrepartie, témoigne Adrien, guide touristique.
Sur les 22 millions de Roumains, 48 000 sont très riches, soit même pas 0,2% de la population, explique Georges, cadre au ministère du Commerce extérieur. Le gap se creuse davantage quand on apprend que sur les 48 000 nantis, 300 détiennent à eux seuls un patrimoine de 15 milliards de dollars. Ce n'est certes même pas le quart de la fortune personnelle de Bill Gates, mais dans une Roumanie qui arrive difficilement à attendrir l'UE, chaque lei bien réparti sur la population est une preuve de son engagement à souscrire à une certaine justice sociale.
Bruxelles a accepté l'adhésion de la Roumanie presque à contre cur, parce que le pays est encore loin des standards exigés. En contrepartie, l'UE lui a imposé des conditions draconiennes pour se mettre à niveau. La plus urgente est celle concernant la lutte contre la corruption, un fléau endémique, qui pousse Transparency International à classer la Roumanie parmi les derniers de la classe. En 2005, le pays a été noté 3 sur 10 (pire que le Maroc qui a eu 3,2
mais il n'y a pas de quoi être fier). Justice, police, administration locale
tout est corrompu ici, souffle Laura, jeune universitaire, avant de se ressaisir en remarquant la présence d'un policier à quelques mètres d'elle. Voyant que le policier ne bronche pas, elle pousse un ouf de soulagement : Je suis sotte. Les policiers sont trop stupides pour pouvoir comprendre l'anglais, s'esclaffe-t-elle. Et enchaîne sur un air sérieux : Je veux avoir mon permis de conduire. Mais je n'ai pas assez d'argent pour graisser la patte aux examinateurs. Dernier scandale de corruption en date, en juillet, les épreuves de l'examen du bac étaient en vente libre à 500 000 lei (15 euros) !
Je veux partir au Canada !
Cette pratique généralisée de la corruption et toutes les disparités sociales poussent les Roumains à ne pas trop croire au défi de la mise à niveau imminente. Je ne peux pas rester à attendre un changement qui ne viendra, si tout va bien, que dans 10 ou 15 ans. Je préfère faire ma vie ailleurs, au Canada. Non, ce n'est pas un Marocain qui a pris la parole, mais toujours notre amie Laura. A 23 ans, elle vient de décrocher son premier job dans une entreprise d'informatique. Mais avec un salaire de 160 euros (le SMIG roumain avoisine les 200 euros), elle estime être sous-payée. Et ce qui la rend malade, c'est que même bardée de diplômes, sa paie n'atteindra jamais le SMIG français (1000 euros). Ma mère est médecin public depuis 25 ans. Son salaire effleure à peine les 230 euros, se plaint-elle.
C'est d'ailleurs ce grand écart qui a poussé plus de deux millions de Roumains à quitter leur pays, en direction de l'Europe occidentale. La plupart travaillent dans les champs ou exercent de petits métiers, mais font vivre des milliers de familles roumaines. En 2005, les émigrés ont ainsi envoyé près de quatre milliards de dollars à leur pays
soit pratiquement la même somme envoyée au Maroc par les 2 millions de MRE.
Emigrer, aller voir ailleurs
encore un des paradoxes de ce pays en plein boom. Les banques commerciales et les bureaux de change poussent comme des champignons, preuve que l'argent est là. Et qu'il tourne. La BRD, la plus grande banque roumaine dont le siège social domine la ville, a été acquise par la Société Générale qui en a fait un modèle de management. Gempac, Microsoft, General Electric
toutes ont délocalisé en Roumanie en raison d'une main d'uvre pas chère, très disponible et ouverte sur les langues. L'arrivée des investissements devait normalement avoir des retombées sur le niveau de vie de la population. Il n'en fut rien. La Roumanie réalise un taux de croissance de 7%. Mais cette croissance ne se voit ni sur ses quartiers pauvres, ni sur son agriculture archaïque. La plupart des grandes entreprises sont des joint-ventures. Les bénéfices partent à l'étranger, justifie un cadre du ministère du Commerce. Et les subventions européennes ? On ne sait pas comment elles sont réparties, ni même si l'argent arrive à destination, lâche une journaliste sur un ton qui en dit long sur l'opacité des procédures de gestion.
Bucarest, little Las Vegas
Il y a comme un maillon qui manque dans la chaîne économique roumaine. C'est d'autant plus curieux que la société de consommation explose. Le Roumain moyen a consommé deux fois plus qu'en 2001 en nourriture, boissons et produits non alimentaires. Selon une étude de l'Institut français GFK, la croissance des infrastructures commerciales pourrait atteindre 45 à 50%. A elle seule, Bucarest compte environ une centaine de casinos. Chaque nuit, elle devient un Las Vegas bis, brillant des mille feux des ses enseignes au néon, qui narguent les églises endormies, les musées déserts et les gitans à la recherche d'une cigarette à griller. Mais aussi le Bucarestois moyen, qui n'a pas tellement de billets à risquer au black jack. Ces endroits servent surtout au blanchiment d'argent et pour 'rencontrer' des filles, chuchote le guide Adrien. Voilà qui est dit. Même s'il n'existe aucune donnée statistique, le trafic d'argent et d'êtres humains est un secret de polichinelle en Roumanie. Qui peut garder toute sa tête devant des filles aussi belles ?, ironise un journaliste étranger, invité au sommet de la Francophonie de Bucarest.
Elégantes, belles et habillées à la dernière mode, les Roumaines n'ont rien à envier à leurs consoeurs parisiennes. Une grande majorité s'est occidentalisée, pour reprendre le terme d'un Roumain pas du tout content des excès libéraux. L'ombre du communisme plane toujours sur les mentalités, entraînant un conflit de générations qui va en s'exacerbant, entre des vieux désabusés par des lendemains qui déchantent, et des jeunes qui n'ont jamais connu la dictature communiste.
En politique, en société comme en économie, ce conflit de générations, valable pour toutes les sociétés en transition, y compris le Maroc, explique pourquoi la Roumanie post-Ceausescu n'arrive pas à en finir avec son passé. Ma mère veut que je me marie avec un homme riche. Je la laisse dire. J'ai un petit ami que j'aime beaucoup et nous allons nous marier une fois nos études terminées, lâche une jeune provinciale, venue habiter à Bucarest avec son Jules. Malgré le clivage générationnel, le mariage reste une référence dans la société. Les unions libres ne sont pas tolérées en province. Mais dans les villes, on ferme les yeux
Car contrairement à l'Europe occidentale, une remontée religieuse est très perceptible en Roumanie. Les portraits de la Vierge et de l'Enfant sont partout. Les gens se sont rués sur les églises après la Révolution à la recherche de réconfort, témoigne Mariana, journaliste. Indéniablement, le Patriarcat de Bucarest doit un grand merci à Ceausescu. Les étudiants viennent en masse le dimanche, affirme ce prêtre.
Il n'est pas surprenant de voir des jeunes, en journée, accomplir le geste de la trinité chaque fois qu'ils passent devant une église orthodoxe et de les voir, la nuit, se déhancher dans un de ces clubs branchés
Paradoxale Roumanie ! |
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Années de plomb (là-bas aussi). Les Roumains, tous des ex-taupes ?
La Roumanie est saisie par une véritable folie dénonciatrice. Le Conseil d'étude des archives de la Securitate (CNSAS), organe dont la mission est de dénoncer les anciens collabos de Ceausescu, a étudié 12 kilomètres de dossiers ! Des personnalités insoupçonnables, des députés, un présentateur télé et même un vice-premier ministre ont dû démissionner lorsque leurs noms ont été cités parmi les anciens membres de la police politique. Des doutes planent même sur Basescu, l'actuel président, lorsqu'il était capitaine dans la Marine marchande. Les gens en ont marre. Les révélations ne sont pas régulières. De temps à autre, un nom est jeté en pâture. Il y a beaucoup de règlement de comptes dans ces dénonciations, fait remarquer Alexandra, journaliste à Bucarest. La Securitate regroupait quelque 500.000 informateurs, dont beaucoup occupent aujourd'hui de hautes fonctions. Cela fait six ans que la Roumanie a créé cette commission
sans résultat définitif. Le Maroc, à travers l'IER, a choisi de se limiter au redressement des torts sans balancer de noms. Mais lequel des deux pays s'est véritablement réconcilié avec son passé ? |
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