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N° 243
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Cet ongle à angle aigu a donné à Zakaria Boualem une conscience politique.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem tente de se couper les ongles. Il s’acharne sur sa main gauche depuis plusieurs minutes, sans obtenir de résultat satisfaisant. Le coupe-ongles machouille l’ongle, le plie, le fend mais refuse de le couper. C’est un coupe-ongles qui ne coupe pas les ongles, on a même du mal à penser qu’il essaie. Un coupe-ongles sans orgueil… Tout le monde le sait, il n’y a rien de plus énervant qu’un coupe-ongles qui refuse de faire son boulot. Zakaria Boualem entérine l’échec, puis s’intéresse à l’objet du litige. Il a acheté cet objet inutile sur un trottoir du centre-ville, au prix ridicule de quatre dirhams. Il en a même acheté deux, grâce à une offre inespérée du commerçant qui lui a vendu la paire à 7 dirhams. Ledit commerçant avait repéré l’estafette qui arrivait au coin de la rue et avait réussi à convaincre Zakaria Boualem que deux coupe-ongles étaient nécessaires pour une bonne hygiène générale, et aussi pour gagner du temps. Ce commerçant brillant, sous d’autres cieux, aurait pu fonder une start-up ou un truc du genre. Du coup, Zakaria Boualem se retrouve avec ces deux coupe-ongles inoffensifs. En observant de plus près, il constate qu’il s’agit d’un produit chinois, et cette découverte va entraîner notre héros dans une enquête maniaque dont il s’est fait le spécialiste depuis déjà plusieurs années dans ces mêmes colonnes, et merci, au fait. LA question est : comment peut-on vendre un coupe-ongles qui vient de Chine à quatre dirhams ? Comment payer le producteur, l’ouvrier, le transporteur, le grossiste et le commerçant ambulant avec un prix aussi
dérisoire ? Après une enquête inexorable, voici les découvertes de l’inspecteur Boualem :

Découverte 1 : le coupe-ongles quitte l’usine chinoise au prix de 25 centimes marocains. Oui, oui, cinq riyals pour les nostalgiques. Cela donne une idée assez précise du niveau de vie de l’ouvrier chinois, qui bosse pour environ 400 dirhams par mois sans la moindre protection sociale. Si, si, c’est pire que chez nous… C’est difficile à croire, mais il se trouve qu’un ouvrier marocain, à côté de son collègue chinois, a l’air d’un Suisse.

Découverte 2 : Comme les chinois sont nombreux, ils doivent produire plein de coupe-ongles. Du coup, le prix de revient baisse. Rendez-vous compte, ils sont plus d’un milliard… Cela fait deux milliards de mains, et il faut ajouter les pieds. Il doit y avoir tellement de coupe-ongles en Chine qu’il est bien possible que les Chinois n’aient plus d’ongles. Il sont peut-être obligés de payer des gens pour les débarrasser de tous leurs coupe-ongles.

Découverte 3 : Les Chinois n’ont pas le moindre scrupule à faire travailler leurs prisonniers gratuitement. Le problème, c’est qu’ils sont trente millions, soit l’équivalent de la population du Maroc. C’est une découverte fondamentale. Imaginez un instant un Maroc entier consacré à la production de coupe-ongles - gratuitement… Du coup, le fait que le coupe-ongles ne coupe rien devient logique : on ne va tout de même pas laisser des prisonniers jouer avec des lames !

En ajoutant tous ces facteurs, on comprend mieux pourquoi le coupe-ongles est presque gratuit, et d’aussi mauvaise qualité. Zakaria Boualem nage dans la perplexité. En observant son ongle à moitié coupé, qui accroche tout ce qu’il touche, il comprend qu’il est une victime de la mondialisation. Il réalise qu’à force de vouloir faire baisser les prix, on construit un monde pourri. Pour battre les Chinois, il faudrait rétablir l’esclavage, tout simplement. Cet ongle à angle aigu lui a donné une conscience politique. Reste à traduire cette nouvelle conscience en action concrète. Il décide qu’en 2007, il votera pour le parti qui défend les mêmes convictions. Bon, comment vous dire… il a bien cherché, mais il a pas trouvé de parti avec les mêmes convictions, il a même pas trouvé de conviction du tout. Du coup, il apparaît comme de plus en plus évident que nous sommes dans une très sale situation...

 
 
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