Cet ongle à angle aigu a donné à Zakaria Boualem une conscience politique.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
Zakaria Boualem tente de se couper les ongles. Il sacharne sur sa main gauche depuis plusieurs minutes, sans obtenir de résultat satisfaisant. Le coupe-ongles machouille longle, le plie, le fend mais refuse de le couper. Cest un coupe-ongles qui ne coupe pas les ongles, on a même du mal à penser quil essaie. Un coupe-ongles sans orgueil
Tout le monde le sait, il ny a rien de plus énervant quun coupe-ongles qui refuse de faire son boulot. Zakaria Boualem entérine léchec, puis sintéresse à lobjet du litige. Il a acheté cet objet inutile sur un trottoir du centre-ville, au prix ridicule de quatre dirhams. Il en a même acheté deux, grâce à une offre inespérée du commerçant qui lui a vendu la paire à 7 dirhams. Ledit commerçant avait repéré lestafette qui arrivait au coin de la rue et avait réussi à convaincre Zakaria Boualem que deux coupe-ongles étaient nécessaires pour une bonne hygiène générale, et aussi pour gagner du temps. Ce commerçant brillant, sous dautres cieux, aurait pu fonder une start-up ou un truc du genre. Du coup, Zakaria Boualem se retrouve avec ces deux coupe-ongles inoffensifs. En observant de plus près, il constate quil sagit dun produit chinois, et cette découverte va entraîner notre héros dans une enquête maniaque dont il sest fait le spécialiste depuis déjà plusieurs années dans ces mêmes colonnes, et merci, au fait. LA question est : comment peut-on vendre un coupe-ongles qui vient de Chine à quatre dirhams ? Comment payer le producteur, louvrier, le transporteur, le grossiste et le commerçant ambulant avec un prix aussi |
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dérisoire ? Après une enquête inexorable, voici les découvertes de linspecteur Boualem :
Découverte 1 : le coupe-ongles quitte lusine chinoise au prix de 25 centimes marocains. Oui, oui, cinq riyals pour les nostalgiques. Cela donne une idée assez précise du niveau de vie de louvrier chinois, qui bosse pour environ 400 dirhams par mois sans la moindre protection sociale. Si, si, cest pire que chez nous
Cest difficile à croire, mais il se trouve quun ouvrier marocain, à côté de son collègue chinois, a lair dun Suisse.
Découverte 2 : Comme les chinois sont nombreux, ils doivent produire plein de coupe-ongles. Du coup, le prix de revient baisse. Rendez-vous compte, ils sont plus dun milliard
Cela fait deux milliards de mains, et il faut ajouter les pieds. Il doit y avoir tellement de coupe-ongles en Chine quil est bien possible que les Chinois naient plus dongles. Il sont peut-être obligés de payer des gens pour les débarrasser de tous leurs coupe-ongles.
Découverte 3 : Les Chinois nont pas le moindre scrupule à faire travailler leurs prisonniers gratuitement. Le problème, cest quils sont trente millions, soit léquivalent de la population du Maroc. Cest une découverte fondamentale. Imaginez un instant un Maroc entier consacré à la production de coupe-ongles - gratuitement
Du coup, le fait que le coupe-ongles ne coupe rien devient logique : on ne va tout de même pas laisser des prisonniers jouer avec des lames !
En ajoutant tous ces facteurs, on comprend mieux pourquoi le coupe-ongles est presque gratuit, et daussi mauvaise qualité. Zakaria Boualem nage dans la perplexité. En observant son ongle à moitié coupé, qui accroche tout ce quil touche, il comprend quil est une victime de la mondialisation. Il réalise quà force de vouloir faire baisser les prix, on construit un monde pourri. Pour battre les Chinois, il faudrait rétablir lesclavage, tout simplement. Cet ongle à angle aigu lui a donné une conscience politique. Reste à traduire cette nouvelle conscience en action concrète. Il décide quen 2007, il votera pour le parti qui défend les mêmes convictions. Bon, comment vous dire
il a bien cherché, mais il a pas trouvé de parti avec les mêmes convictions, il a même pas trouvé de conviction du tout. Du coup, il apparaît comme de plus en plus évident que nous sommes dans une très sale situation... |