USFP. Les "nouveaux socialistes" arrivent
Religion. Les chasseurs de lune
Mohamed Aït Kaddour. "Quand nous étions révolutionnaires"
Police. Bye bye les GUS !
Portrait. Qotbi show
Casablanca. Le Parc des princes de Bourgoune
Muhammad Yunus. Le prêteur d'espoir
Israël. Un président dans la tourmente
Polémique. Eau, chère eau
Mohamed Habachi. On l'appelait Miloud
Ali Essafi. La quête des héros perdus
N° 244
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Portrait.
Ali Essafi. La quête des héros perdus



8 dates.

1963.
Naissance à Fès.
1983. Part étudier en France.
1997. Général, nous voilà !
1998. Le Silence des champs de betteraves.
1999. Au bonheur des ménages.
2001. Ouarzazate movie.
2004. Le Blues des Chikhate et Al Jazeera, des voix arabes.
2006. Monte la société de production Cinemaat.


Ali Essafi
(C.M / TELQUEL)

Réalisateur de documentaires sensibles et à contre-courant, Ali Essafi, cinéaste berkani autodidacte, rend justice aux héros anonymes et milite pour un art négligé. Regard sur un œil grand ouvert.


Des anciens combattants marocains, le visage usé, attendant leur pension dans un foyer de Bordeaux. Des familles du Sud, vivotant de la figuration sur des tournages internationaux, pour lesquels elles ne sont que bétail bon marché. Deux chikhates de Safi racontant l'âge d'or d'un art méprisé et bientôt perdu. Entre eux, aucun lien a priori. Sauf
cette désillusion dans les yeux, cette humiliation sur le sourire défait, mais aussi une fierté, têtue, d'être ce qu'ils sont. Des points communs mis en lumière par un même regard : celui de Ali Essafi.

T-shirt blanc et barbe broussailleuse, Ali Essafi porte le camouflage de la simplicité. Réalisateur de documentaires, ce Berkani fait des films en forme de quête. “Je suis à la recherche de mes véritables héros, ceux que l'on a rendus anonymes”. A l’instar des vieillards fatigués mais déterminés de Général, nous voilà !, des Chikhates - “Pour moi, elles savaient tout faire” - ou des protagonistes de Ouarzazate Movie, “des figurants qui méritent d'être plus que le lumpenprolétariat du cinéma”, déplore le cinéaste.

Un pur autodidacte
“J'aime la poésie du petit peuple”, affirme Essafi. Et le peuple, il en vient. Son père policier ne trouvant pas de boulot à Oujda, la famille s'installe à Berkane, ville balafrée par l'exode rural. De ses sept frères et sœurs, Ali est le seul à évoluer dans le milieu artistique. “Pour mes parents, c'était quelque chose de bizarre. Mais ils ne m'ont jamais rien dit, du moment que je suis devenu indépendant financièrement”. Sans être pris au sérieux pour autant. “Kaydir chouia dial cinima”, le présente son frère “intello et ex-détenu politique” à ses amis, quand Ali vient en repérage à Meknès pour Général, nous voilà !

De fait, Ali Essafi est un pur autodidacte. “J'ai eu la chance de faire des études supérieures à une époque où les gens y croyaient encore. Ma mère était analphabète, mais elle veillait à ce que je sorte mes cahiers”. Il eut également la chance d'appartenir à la dernière promotion bénéficiant de bourses d’études à l'étranger. Ali part étudier la psychologie à Tours, mais découvre sa passion cinéphilique, aux Studios des Ursulines, une salle d'art et d'essai où ça cause Orson Welles dans la cafet'. Le langage de l'image devient un repère et un refuge pour l'étudiant immigré un peu perdu. Ali s'achète sa première caméra Super 8 et la revend plus tard pour “monter à Paris faire du cinéma, en stop avec un sac pourri”. Il tente la FEMIS qu'il rate “de trois quarts de points”. “J'ai su alors que je ne délirais pas totalement !”.

“Et vogue la galère”, entre stages et petits boulots (dont celui de veilleur de nuit dans un hôtel de passe Place Clichy). C'est en tant qu'assistant réalisateur, pour un documentaire sur la guérilla au Salvador, qu'Ali découvre son “école”. Et propose son premier sujet : les juifs berbères du Maroc. Mais il butte sur le financement. “C'était politiquement incorrect de parler des juifs sans être soi-même juif”. L'expérience tombe à l'eau.

Politiquement incorrect
Mais le politiquement incorrect devient une constante du cinéma d’Essafi. Ainsi, alors qu'il assiste à un tournage dans la campagne française, il est saisi par l'histoire de ce père de famille maghrébin, victime d'une ratonnade. À nouveau, il choisit un thème peu orthodoxe, le racisme ordinaire, à l'heure où l'on préfère stigmatiser le méchant FN. “J'ai commencé le tournage sans fonds”, explique le cinéaste, qui sera enfin appuyé par un petit réseau de professionnels. “C'est le film dans lequel j'ai senti le plus de liberté”.

Le Silence des champs de betteraves ne sortira que deux ans plus tard. Car entre-temps, Ali est rattrapé par les anciens combattants. “À l'époque, avec un tel sujet, ce n'était pas faisable politiquement de passer par une coproduction de type institutionnelle, avec une chaîne de télé”. Ali contacte IO, une petite société de production indépendante. Avec 150 000 FF de budget (environ 180 000 DH), il doit tout faire. Et vite : une semaine de tournage au Maroc, trois en France, dont deux consacrées à gagner la confiance de ses protagonistes.

Malgré ces difficultés, les films de Ali Essafi se font systématiquement remarquer. Général, nous voilà !, son premier à aboutir en 1997, est montré aux Etats généraux du documentaire de Lussas, rendez-vous des professionnels du documentaire. Il reçoit aussi le prix spécial du jury à Namur, passe sur Planète et sur Arte. Le Silence... est de toutes les rencontres du genre. Ali est ensuite sollicité pour participer à la série “Paris mois par moi” avant que Quark Prod ne s'enthousiasme pour l'idée de Ouarzazate Movie. Un mois de repérage, cinq semaines de tournage, deux mois de montage : les conditions ont été bien meilleures que d'habitude, “même si les Américains nous ont foutu dehors au bout de deux heures”, rit Ali.

Deux ans plus tard, pour Le Blues des Chikhate, son producteur s'appelle Youssef Chahine. En parallèle, il tourne au Qatar Al Jazeera, des voix arabes, qui s'offre un voyage au Chicago International Documentary Festival. Mais si le premier trouve un réel écho au Maroc, le second demeure quasi inconnu. “2M en a une copie depuis plus de deux ans. Mais elle ne l'a jamais diffusée”, confie Ali, désabusé par le désintérêt des télés marocaines. “Même pendant la Masterclass de Marrakech, dont la SNRT a produit trois courts-métrages, la TVM n'a même pas eu la curiosité de visionner mon travail”.

Depuis son retour au Maroc en 2002, Ali milite “pour que le documentaire se trouve une place dans le cinéma national”. Pour lui, cette dynamique est à créer : “Tous les grands cinémas se sont faits avec une production documentaire en parallèle. Au Maroc, les archives nous font défaut. Nous ne savons même pas comment nous étions, il y a un siècle. Sans arrière-plan visuel et sonore de notre réalité, on ne peut se projeter dans la fiction. Si plus de cinéastes marocains avaient vu Général, nous voilà !, ça aurait peut-être inspiré un Indigènes, avant Indigènes”, poursuit, un peu amer, celui qui a filmé le drame des tirailleurs dix ans avant Rachid Bouchareb. “Il ne m'a pas contacté, mais je suis pratiquement sûr qu'il a vu mon documentaire avant de faire son film”.

Une chose est certaine : Ali aimerait “qu'il y ait plus de professionnels avec qui travailler”. Aussi fait-il de la formation cinématographique un cheval de bataille, depuis son retour au pays pour s'occuper de ses parents. Les deux dernières années, affectivement douloureuses avec la perte de sa mère, lui ont malgré tout permis de “refaire le monde”. Ali couve mille projets. Quand il ne voyage pas, notamment au Brésil où vit son “amoureuse”, il s'investit dans Cinemaat, la boîte de prod' montée à Casa avec son ami réalisateur Hakim Belabbès. Quant à son prochain film, il devrait parler du thème de l'attente. Lui-même aime prendre le temps. “La vie d'abord, le cinéma ensuite”.



Engagement. Mission : formation

Depuis 2002, Ali s'engage sur le front de la sensibilisation et de la formation cinématographique. D'abord via un atelier aux Beaux-Arts de Casablanca, puis au sein du Goethe Institut, avant d'encadrer la Masterclass de Marrakech/Tribeca en novembre 2005 auprès de Kiarostami et Scorsese. “Les participants ont appris à trouver les ressources et le courage d'un cinéma personnel”. Une expérience malheureusement non reconduite, d'où la déception du réalisateur. Mais il en faut plus pour décourager Ali : il finit actuellement l'écriture d'un projet de formation au sein de sa boîte de prod' Cinemaat.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés