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Propos recueillis par
Karim Boukhari
Politique.
Interview Mohamed Aït Kaddour. "Quand nous étions révolutionnaires"
Ancien blanquiste, impliqué dans le coup d'Etat manqué de 1972, Mohamed Aït Kaddour nous livre sa vérité sur l'histoire d'un fiasco, celui de la révolution armée. Il revient aussi sur la culture du tabou qui enveloppe encore les années de plomb.
Vous venez de publier un texte ponctué de questions sur les assassinats politiques dans l'histoire du Maroc indépendant. A qui sont-elles destinées : au parti (USFP) ? Au régime ?
À tout le monde. Tous ceux qui savent quelque chose doivent le communiquer. Il est temps de parler, de tout déballer. Ceux qui |
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gardent le silence ne font peut-être pas confiance au Maroc d'aujourd'hui. Dans ce cas, qu'ils le disent ! Quant à l'USFP, il est temps que ce parti s'ouvre réellement aux jeunes et qu'il restitue aux moins jeunes la place qui leur est due.
À quel genre de silence faites-vous allusion ?
Au silence des hommes sur leur vécu, leur expérience personnelle. Autant les hommes n'ont pas de tabou politique, autant ils pratiquent la culture du silence sur tout ce qui les concerne individuellement, humainement. Peut-être pour ne pas faire peur aux autres, pour ne pas perdre la face.
La culture du tabou s'applique-t-elle aux souffrances endurées dans les années de plomb ?
Oui, largement. L'UNFP a subi une grande campagne de répression en plusieurs étapes et celle de 1963 a été probablement la plus terrible. Les militants et les dirigeants étaient enlevés, séquestrés, torturés. Sans parler des compagnes et parents de Cheikh El Arab, suppliciés bien avant la mort de ce dernier en 1964. Qui sait ce qu'on leur a fait subir ? Il est pourtant important de savoir, pour l'histoire et pour la vérité sur ce pays. Moi, en quittant la terrible Dar El Mokri, personne ne m'a interrogé sur ce que j'y ai connu. Il n'y a eu que mon père pour le faire. Il m'a d'ailleurs arrêté avant que je ne dise tout
Au parti, personne ne m'a jamais rien demandé et je n'ai jamais rien dit. Je me souviens que seul le regretté Omar Benjelloun (ndlr : assassiné en 1975) s'était un jour ouvert à moi sur le sujet, il m'a quand même précisé : Ce que je te dis reste entre nous. Peu de gens osaient parler des sévices dont leur corps portait la trace, peut-être à jamais. Il arrivait qu'entre militants, l'un se jette sur l'autre pour lui arracher sa chemise pour vérifier les marques de torture, peut-être dans le but de se rassurer. Mais les mots, eux, étaient tabous.
Vous avez vécu 18 ans en exil, comment s'est passé votre retour en 1989 ?
J'avais décidé, de mon propre chef, de retourner voir ma famille. Et j'ai choisi, pour le timing, de faire coïncider ce retour avec le 5ème congrès de l'USFP. Contre l'avis du ministre de l'Intérieur français, Pierre Joxe (ndlr : en exil à Paris, Aït Keddour avait le statut de réfugié politique). Mais aussi contre l'avis des principaux dirigeants de l'USFP, les Bouabid, Youssoufi et Elyazghi, qui avaient tous essayé, d'une manière ou d'une autre, de m'en dissuader. C'était délicat. En rentrant au pays, je risquais de me faire arrêter, ce qui aurait mis dans l'embarras mon propre parti, qui traversait à l'époque une phase de dialogue et de conciliation avec la monarchie. Elyazghi, une fois, m'avait dit, résigné à me voir rentrer au pays : Eh bien, tu feras comme faisaient les Marocains avant !. Je lui ai répondu, avec une pointe d'humour : Disons alors que je suis un traditionaliste !.
En rentrant au pays, vous vous êtes quand même fait arrêter ?
À l'aéroport même. Mohamed Elyazghi et Abdelhadi Khairat m'attendaient, mais Abdelaziz Allabouch (ndlr : adjoint de Driss Basri à la DST à l'époque) aussi était là. On m'a emmené dans une villa près de Dar El Mokri où j'ai passé neuf jours. Des équipes de tous les services, militaires et civils, se relayaient pour me poser des questions qui allaient dans tous les sens : Pourquoi rentrer aujourd'hui? Êtes-vous communiste ?. Un jour, l'un de mes anges-gardiens est venu me voir : Enlève ton haut, on veut prendre tes mensurations pour te tailler deux costumes à ta mesure !. Cela voulait dire que j'allais être reçu par quelqu'un, ou alors qu'ils voulaient juste me prévenir qu'une séance de torture était toujours envisageable. Une autre fois, on m'a emmené au siège de la DGSN pour me laisser, seul, dans une chambre d'interrogatoire et de torture avec plein de traces de sang sur le mur. On m'en a sorti sans m'avoir touché et, à l'aller comme au retour, on ne m'a pas adressé un seul mot.
Comment avez-vous retrouvé vos camarades du parti après cette mésaventure ?
J'ai bénéficié, en fait, d'une grâce amnistiante. Ma condamnation à mort a été effacée mais j'ai quand même purgé quelques mois de prison à Rabat, ensuite à Salé. Comment j'ai retrouvé mes amis ? Comme d'habitude, comme si de rien n'était ! J'ai été jeté dans une cellule des mois durant et personne ne s'est inquiété de savoir, après coup, ce qui m'était exactement arrivé. Toujours cette culture du tabou !
Beaucoup de légendes ont circulé sur l'argent du Tanzim, organisation armée montée clandestinement autour d'éléments de l'UNFP, sur les achats et ventes d'armes, etc. Qu'en est-il ?
Ma brouille avec Fqih Basri (ndlr : grande figure du Tanzim) est due à ces transactions et, d'une manière générale, à son rapport à l'argent que je n'appréciais guère. Ce n'était pas très sain. Est-il normal de retrouver le nom d'un résistant parmi les principaux dépositaires d'argent chez un joaillier de la place Vendôme à Paris, juste derrière Hassan II ? Est -il normal de s'entendre dire : Il (Hassan II) verra qu'il n'est pas le seul à pouvoir disposer d'argent comme il le veut?
Avec le recul, comment évaluez-vous Fqih Basri, l'homme et son action ?
Le Fqih est parti, comme tout le monde d'ailleurs, d'une bonne intention : celle de changer le Maroc en mieux. C'était un élan général, collectif ; ce même élan qui avait permis la conquête de l'indépendance. Un prolongement d'espoir et d'enthousiasme en quelque sorte. Le Fqih et les autres se sont rendu compte, après l'indépendance, que le Maroc n'allait pas bien et, pour ainsi dire, que ce n'était pas ça. Mais les choses se sont compliquées par la suite, il y a eu des problèmes d'ego, de compétence, de moyens
Et l'action armée proprement dite ?
Quand ce n'était pas de l'affairisme, c'était du n'importe quoi pur et simple. Fqih Basri était au départ un grand résistant (à l'occupation française), cela personne ne pourra jamais le nier. Mais ensuite, il avait touché à la politique et il était devenu à la fois manipulateur et manipulé. Il était très fort pour diviser les hommes, pas pour les fédérer ni pour les former. La grande scission de l'Istiqlal (ndlr : qui allait donner naissance à l'UNFP de Ben Barka et Bouabid en 1959), c'était lui, mais par personnes interposées. Le Fqih faisait tout à distance avec des mots bien tournés. Il disait constamment aux uns et autres : Va voir Mohammed V pour lui dire que
, Va voir untel pour le prévenir que
. Il pouvait jouer Abdellah Ibrahim contre Abderrahim Bouabid ou vice-versa et ainsi de suite, finissant par créer la zizanie parmi les siens, dans son propre clan. C'était, sous un jour sombre mais lucide, un grand manipulateur.
En quoi le grand manipulateur était-il à son tour manipulé ?
La nébuleuse Fqih Basri était introduite et infiltrée de partout. Pour reprendre l'expression imaginée un jour par un ministre du trône, du temps du gouvernement de Abdellah Ibrahim : le seau était percé et l'eau fuyait de partout. Les dès étaient pipés et les actions entreprises menaient droit au mur
Le fqih, le Tanzim, la gauche : étaient-ce, à vos yeux, des révolutionnaires ?
Ils l'étaient. Mais laissez-moi vous poser cette question : qu'est-ce qu'un révolutionnaire ? En ce temps, dans le Maroc de la post-indépendance, être révolutionnaire se limitait à vouloir la chute de ce qui est en haut, c'est-à-dire le roi. Cette volonté était là. Mais le reste, tout le reste, ne suivait pas.
La révolution armée ne pouvait pas réussir au Maroc ?
Bien sûr que si : la position historico-géographique du royaume le permettait en tout cas, il n'y a aucun doute là-dessus. Mais il fallait pour cela avoir de vrais révolutionnaires. Et c'est là que le bât blessait.
Les révolutionnaires ont échoué faute de moyens, d'argent, de baraka ?
Ils ont échoué parce qu'ils ont fait dans l'artisanal. Et, en face d'eux, il ne faut pas oublier qu'il y avait un Etat constitué, quelque chose de fort et qui faisait bloc. Nos révolutionnaires n'avaient pas de commandement véritable, ils manquaient pour ainsi dire de tout : organisation, distribution des rôles, formation des troupes au combat, etc. C'était un problème d'hommes, nous étions un corps sans cerveau. La moindre ébauche de coup d'Etat était débusquée avant même que le plan véritable n'en fut arrêté. Il y avait toujours des surprises de ce genre et le résultat, dans ces conditions, était le même : envoyer les hommes au combat revenait à les envoyer à la tuerie pure et simple, sans aucune chance de renverser le régime ni de réaliser quoi que ce soit.
Vous avez été condamné à mort (en 1973) pour avoir comploté contre le roi. Vous considérez-vous comme un ancien révolutionnaire ? Avez-vous la sensation, avec le recul, davoir été trompé, berné ?
Pas du tout. J'y ai vraiment cru et je me suis totalement investi, comme d'autres d'ailleurs. Je me considère partie prenante d'une opération complexe, militaro-civile (ndlr : le putsch manqué de 1972). En un mot, j'assume.
La participation de la gauche au putsch n'a-t-elle pas été exagérée ? Ce putsch n'était-il pas, d'abord, le fait des militaires (Amokrane, Oufkir, etc) ?
Les militaires ont établi des contacts avec les politiques, voilà tout. J'ai peut-être servi à relier les uns aux autres, en coordination avec Fqih Basri. Cela ne sert à rien de mêler, aujourd'hui, des noms d'illustres leaders politiques à ce fameux putsch. Ce serait malsain et injuste. À l'époque, j'agissais d'abord en tant qu'individu, c'était avant tout pour épargner le parti. Je le répète, tout le monde (politique) n'a pas comploté mais beaucoup comprenaient.
Vous avez choisi d'appeler l'un de vos fils Amokrane. Pourquoi ?
La même question m'a été posée, en 1989, quand j'ai été séquestré dans la villa près de Dar El Mokri. J'avais répondu : Amokrane signifie l'aîné dans mon village de l'Atlas. Ils sont quand même allés chercher un policier originaire de l'Atlas pour me contredire : Non, c'est Amkour qui désigne l'aîné, pas Amokrane
Mais oui, c'est bien en pensant à Amokrane, le militaire, que j'ai choisi ce prénom. J'avais le plus grand respect pour Amokrane, un officier et un homme droit, courageux, qui avait honte de l'état dans lequel se trouvait le Maroc à l'époque.
Comment avez-vous accueilli le retour d'un autre révolutionnaire, Moumen Diouri, il y a quelques semaines ?
Je salue vivement ce retour. Moumen Diouri, que j'avais l'occasion de voir à Paris durant notre exil, était un homme blême. Aujourd'hui il a le teint rose
Je suis d'ailleurs allé le voir, en compagnie d'autres militants de l'USFP et d'anciens révolutionnaires comme vous dites. L'homme que j'avais en face de moi me semblait épanoui, revigoré par le fait de revoir enfin les siens. |
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Profil. Un résistant nouveau
Je suis ce que j'appelle un résistant nouveau, quelqu'un qui milite pour la démocratie et les droits de l'homme. Mohamed Aït Kaddour, qui se définit par cette formule laconique, a 67 ans. Ingénieur de formation, il a intégré très tôt les rangs de l'UNFP, sans doute sous l'influence de son père, un résistant connu et respecté. Plusieurs fois arrêté par la police hassanienne, il a été condamné, en 1973, à la peine de mort par contumace pour son rôle (en gros, celui d'un agent de liaison) dans le putsch manqué de 1972. Avant de quitter le Maroc pour un exil de 18 ans en France, il avait occupé le poste de Directeur des ports de Safi et Kénitra, nouant ainsi plusieurs contacts utiles tant chez les militaires (Amokrane) que dans les milieux d'opposants. Sa proximité avec Fqih Basri, leader incontesté de la lutte armée de l'UNFP contre le pouvoir, a duré jusqu'en 1987. Depuis son retour au Maroc, en 1989, Aït, comme l'appellent ses proches, est un homme rangé. Réputé proche de Abderrahmane Youssoufi, il a toujours entretenu des rapports versatiles, si l'on en croit certaines confidences, avec les autres leaders de l'USFP : Elyazghi aujourd'hui, Bouabid hier. Aït Kaddour est aujourd'hui cabinard dans un département ministériel. |
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