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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

Casablanca. Le Parc des princes de Bourgoune

(R.A / TELQUEL)

À Derb Loubila, la vie du quartier s'est construite autour d'un terrain de foot mythique. Il est pourtant menacé de disparition.


Nous sommes à Derb Loubila, à deux pas de la mosquée Hassan II, et il est déjà largement plus de minuit. Plusieurs milliers de personnes sont toujours dehors, agglutinées autour du petit terrain de quartier, à se passionner pour un match opposant Sidi Maârouf au Chabab Al Madina. Lorsque les rouges marquent leur deuxième but, les derboukas entrent en scène et déclenchent la fête. On se croirait au complexe Mohammed V… Youssef, au premier rang, rectifie : “Vous plaisantez ?
... Mais c'est largement mieux que la première division ! Vous avez déjà vu un but pareil en première division ? Vous avez déjà vu un but en première division, vous ?”. Satisfait de son effet, Youssef retourne au match qu'il commente en direct à haute voix. Il n'a loupé aucun match depuis le début du ramadan, et il n'est pas le seul. Il suffit de demander à n'importe qui pour avoir droit à la même réponse : “ici, on vient tous les jours. On vient ‘ramener’ le f'tour, puis on ‘ramène’ le s'hour”. Le tournoi du ramadan à Derb Loubila, c'est quelque chose ! Jugez plutôt : 44 équipes en tout, réparties en quatre groupes, soit cinq matches par jour, des récompenses pour le meilleur buteur, le meilleur joueur, un trophée du fair play… A la fin de ce marathon, les vainqueurs auront droit à un jeu complet de tenues alors que les seconds se contenteront des seuls maillots. Pour les troisièmes et quatrièmes, un ballon et une coupe. Bref, c'est une petite coupe du monde, une petite coupe du monde jouée… sur un seul terrain !

Berceau de stars
Le terrain Ben Brahim, c'est bien entendu le cœur de cette affaire. Depuis trente ans, il abrite les matches du quartier, et bien plus. Plusieurs générations se sont succédé ici, des joueurs aussi brillants que Benabicha, Breija, Fakhreddine, Nejjari, Fouhami ont usé leurs baskets ici. Sans parler de Aziz Bouderbala, un véritable gamin parti du quartier pour devenir un mythe national. Ce terrain a une âme, c'est une évidence. Une grande banque ne s'est pas trompée en venant tourner ici un spot de publicité avec la participation de Hadji entouré des gosses du quartier. Cette fameuse âme, c'est peut être ce qui pousse une bonne partie de ces anciens joueurs à revenir régulièrement taper le cuir à Derb Loubila. Rachid Daoudi, l'ancien canonnier du WAC, participe au tournoi du ramadan cette année, avec visiblement un plaisir énorme. A le regarder se défoncer contre d'illustres inconnus, on a du mal à imaginer qu'il s'agit d'un joueur chevronné, qui a participé à une coupe du monde. Comme lui, ils sont nombreux à revenir avec plaisir, pour, disent-ils, garder le contact avec le football, le vrai. C'est que dans ce genre de matches, comme on aime à le répéter autour du terrain, “celui qui est mauvais est vite démasqué”, parce que la technique est primordiale. Pas de hors-jeu, huit joueurs de champ et une nécessité impérieuse, celle de faire vivre la balle sans temps mort. Avec comme culture commune celle du beau jeu, du geste spectaculaire. Mais ce qui se passe autour du terrain est au moins aussi important que le jeu lui-même. Avec le temps, le terrain de Derb Loubila est devenu le ciment du quartier. On y retrouve tous les soirs vendeurs de cigarettes, de café, de nougat, de bonbons. Le café situé à deux pas ne désemplis pas. Le Derb respire le football. Il y a quelques jours, une panne d'électricité a annulé les matches, mais elle n'a pas empêché plusieurs centaines de riverains de se réunir jusque tard le soir, juste pour partager un moment ensemble. Comment arrive-t-on à un tel succès ? Abdellatif, que tout le monde ici appelle Toto ou le Blatter bronzé, nous livre les clés du succès : “C'est simple, on accepte la participation de tout le monde, même des équipes qui viennent de loin, comme Sbata ou Bernoussi”. A côté de lui, Abdelouahed acquiesce. Il officie comme arbitre dans ce tournoi, et il perçoit à ce titre 20 dirhams par rencontre. Il tient à compléter : “Il y a aussi le niveau des matches, qui est élevé. Sincèrement, certains joueurs ont largement leur place en première division”. En tout, ils ne sont pas plus qu'une demi-douzaine à officier bénévolement pour le tournoi du ramadan. Lorsqu'on leur demande pourquoi ils se dévouent ainsi, ils parlent de passion, de destin, et la conversation repart sur tel ou tel joueur. Ils ont tous le même profil, celui d'anciens joueurs - certains ont même tâté de la première division - qui ne peuvent tout simplement pas se passer du foot de quartier. Abdelouahed, l'arbitre, se souvient : “j'ai été repéré sur un terrain juste à côté par les dirigeants du WAC. Ils m'ont pris dans leur voiture, m'ont donné un peu d'argent et je me suis retrouvé le week-end suivant à jouer en équipe première avec les juniors”. Le terrain en question, c'est celui que tout le monde appelle “Mexique”. Situé juste en face de la mer, il n'a pas résisté à l'appétit des promoteurs. On trouve aujourd'hui en lieu et place du terrain une de ces nouvelles résidences qui peuplent Bourgoune, inflation immobilière oblige.

La “Foot Academy”
Le même sort menace de terrain Ben Brahim. Un promoteur a déjà racheté le terrain aux multiples héritiers qui bloquaient tout projet, et il compte bien rentabiliser son investissement. Alors les riverains se mobilisent contre la catastrophe annoncée. “Mais vous vous rendez compte que ce simple terrain a sauvé des vies. S'ils veulent vraiment lutter contre le karkoubi et l'insécurité, il faut commencer par maintenir ce que nous avons construit”, lance un habitant du quartier. Il exagère à peine. Il y a autour de Derb Loubila pas moins de cinq écoles, qui viennent toutes s'entraîner ici. Mieux, une véritable école de football a été créée, qui regroupe quelque 200 gamins.

Pour faire fonctionner cette football Academy, les donateurs ne manquent pas. Cela va du simple riverain qui héberge les locaux de l'école, au traiteur à succès qui équipe toutes les équipes sans exception. On peut lire “Rahal” sur tous les maillots. Les gamins de Rahal, comme on les appelle ici, ont participé à un tournoi en France, qu'ils ont remporté haut la main. Redouane, qui gère l'école, explique sa philosophie: “On demande à tous les joueurs leur bulletin scolaire, pour vérifier qu'ils suivent correctement leurs cours. S'il y en a un qui est largué, il ne joue pas dans l'équipe. Je vous assure que ça les motive”. Du coup, il n'est pas exagéré de dire que la disparition du terrain serait une catastrophe pour plusieurs centaines de personnes. Au passage, on constate que chez nous, un simple terrain engendre des vocations. En l'absence d'un système de formation organisé, ce sont ces terrains de quartier en voie de disparition qui constituent le vivier pour approvisionner le haut niveau. Redouane est ainsi fier d'expliquer que le WAC a recruté plusieurs de ses joueurs, pour aller défier chez elles des équipes japonaises. Avec très peu d'investissement, on obtient des résultats extraordinaires. A Derb Loubila, les équipes payent 400 dirhams pour s'inscrire au tournoi du ramadan. L'éclairage ? On achète les spots, puis on s'arrange avec la Lydec. L'eau pour arroser la terre battue ? On détourne celle du jardin voisin et la municipalité ferme les yeux. Mais voilà, les habitants aujourd'hui demandent plus que des yeux fermés. Ils exigent des pouvoirs publics de racheter le terrain au promoteur, unique façon de permettre à cette aire mythique de ne pas mourir. Et c'est loin d'être gagné. Il y a les promesses électorales, bien sûr, mais rien de bien concret. Même pas d'interlocuteur pour prendre en charge le problème.

Retour au match. Le Chabab Al Madina fait un festival et Youssef et ses potes n'ont pas bougé d'un centimètre. Ils perpétuent la légende de Derb Loubila, sans que l'on puisse démêler le mythe de la réalité. Ils racontent qu'un recruteur de Galatasaray, le prestigieux club d'Istanbul, est venu ici superviser un joueur. Il racontent comment un match s'est poursuivi bien après l'heure du f'tour parce que les joueurs refusaient d'abandonner la partie. Normalement, le coup de sifflet final est donné par le muezzin. Mais ce jour là, la pression du résultat était plus forte que celle de l’estomac. Ils vous montrent un joueur, en expliquant que, normalement, le trophée du Qadam eddahabi lui était promis, s'il avait été plus sérieux en dehors de l'aire de jeu. Ils racontent le football à l'infini, exhibent leur fierté pour leur quartier : “Quand on pense que la fédération a dit qu'on ne pouvait pas jouer contre le Malawi par manque d'éclairage... Ils n'avaient qu'à venir jouer ici !”.

Bref, vous l'avez compris, le foot est à Derb Loubila ce que la pétanque est à Marseille vu par Pagnol, un véritable pan de culture populaire. En acceptant de la laisser disparaître, on laisse mourir quelque chose de précieux, quelque chose comme l'essence du sport.



Abdelkbir Tissir. “Je suis un gosse du quartier”

“Je suis un gosse du quartier, j'ai grandi ici dans une famille de footballeurs. Mon grand frère s'appelait Brahim, c'est lui qui a donné son nom au terrain. J'ai commencé avec l'équipe du port, la RAPC, en deuxième division. J'ai été repéré puis vendu à Tétouan, avant de jouer aux FAR et au Raja. C'est Just Fontaine qui m'a le premier convoqué pour la sélection nationale, avec Timoumi et Zaki, juste après le désastre contre l'Algérie. J'ai participé aux éliminatoires de la Coupe du monde 1982, on a été éliminé au dernier tour contre le Cameroun. C'étaient de grands joueurs, les Camerounais, il y avait Milla, Abega, une très belle équipe. à l'époque, on touchait 4000 dirhams comme prime de match. Tu sais que j'ai été désigné meilleur ailier gauche d'Afrique ?... J'ai tenté une expérience en France mais ça s'est mal passé, j'étais déjà trop vieux. C'était le règlement de l'époque qui nous interdisaient de partir jeunes… J'ai connu des moments difficiles là-bas, j'ai même dormi dans la rue. Quand je disais aux gens que j'avais joué au Parc des Princes, et même marqué un but contre Joël Bats, personne ne voulait me croire. Tu me demandes ce que j'ai gagné à jouer au football ? Rien du tout. J'ai même perdu mon boulot au port. Quand j'ai arrêté, je n'ai même pas eu droit à un jubilé. Tu te rends compte ? Ils ne veulent pas me donner la carte d'ancien international pour pouvoir entrer au stade. C'est malheureux. Mon copain Samba a très mal vécu ce manque de gratitude, il a fini dans la misère alors qu'on lui organisait justement ici un tournoi pour lui rendre hommage. Mes deux filles font de l'athlétisme. Elles collectionnent les titres arabes et africains sur 100 et 200 mètres. Mais elles sont aujourd'hui dans des universités américaines, heureusement…”

 
 
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