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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdeslam Kadiri

Muhammad Yunus. Le prêteur d'espoir

Des Bangladais se sont réunis
pour fêter le Prix Nobel de la
Paix décerné à Muhammad Yunus.
(AFP)

Le banquier bangladais Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank, a obtenu le 13 octobre le Prix Nobel de la Paix. Pionnier du microcrédit, il a permis à des millions de pauvres de créer leur activité et de sortir de la misère.


À l'appellation “banquier des pauvres” de laquelle on l'affuble volontiers, il préfère le terme poétique et humaniste de “prêteur d'espoir”. C'est à lui, Muhammad Yunus, 66 ans, et à la Grameen Bank qu'il a fondée en 1976, que le comité Nobel a décerné son prix, le plus prestigieux.

Le comité Nobel a déjoué tous les pronostics en décernant le 13 octobre la suprême distinction à cet artisan de la lutte contre la pauvreté, alors que l'ex-chef de la diplomatie australienne Gareth Evans et le médiateur Martii Ahtisaari faisaient figure de favoris, parmi les 191 candidats en lice. Une nouvelle fois, les Cinq Sages norvégiens ont étendu le champ couvert par le prix de la paix, qui a déjà élargi ses frontières ces dernières années aux droits de l'homme et à la défense de l'environnement. Yunus - que beaucoup auraient préféré voir “nobelisé” en économie - succède à l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique) et à son directeur général, Mohammed El Baradeï.

Surprenant, vraiment ? Pas tant que ça, si on suit le raisonnement, logique, du Norvégien Ole Danbolt Mjoes, le président du Nobel : “Une paix durable ne peut être obtenue sans qu'une partie importante de la population trouve les moyens de sortir de la pauvreté (...) Le microcrédit est un de ces moyens”.

L'économiste de Chittagong, deuxième ville du pays, a accueilli la récompense avec un bonheur non dissimulé : “Je suis ravi, vraiment ravi. Vous soutenez un rêve pour former un monde débarrassé de la pauvreté. Cela va donner une bonne dose d'énergie au mouvement du microcrédit tout entier. Nous n'en sommes qu'au commencement”, a réagi le lauréat sur les ondes de la radio NRK. “Je suis aussi fier pour tout le pays”.

Le déclic de la famine
Comment ce petit homme (il ne mesure qu'1 m 65), aux allures de shaman et qu'on croise aux colloques sur la pauvreté en habit traditionnel, a-t-il créé en quelques années le microcrédit, un système d'aide aux démunis, capable selon lui de “renvoyer la pauvreté dans les musées” ?

Muhammad Yunus est né à Chittagong en 1940. Fils de bijoutier, troisième enfant d'une famille de quatorze enfants - dont cinq sont morts en bas âge- Yunus a la chance d'aller jusqu'en fac d'éco. A 21 ans, il crée une entreprise high-tech d'emballage et d'impression au Pakistan Oriental mais en laisse la gestion à ses jeunes frères. En 1965, brillant étudiant, il décroche une bourse Fullbright et s'envole pour les Etats-Unis pour passer un doctorat de troisième cycle. Il y apprend l'économie de développement jusqu'en 1969. Diplôme en poche, il devient professeur à l'Université du Tennessee. Pourtant, en 1971, lorsque le Pakistan Oriental devient le Bangladesh, Yunus rejoint son pays nouveau-né et l'université de Chittagong.

Trois ans plus tard, une terrible famine s'abat sur le pays, tuant 1,5 million de personnes. Cet événement va bouleverser sa vie. Il emmène ses étudiants sur le terrain, dans les campagnes désolées, pour mesurer l'ampleur du désastre. “J'ai été saisi d'un vertige en voyant que toutes les théories que j'enseignais n'empêchaient pas les gens de mourir autour de moi”, dit-il. Au village de Jobra, il découvre que les gens sont pris dans un cercle vicieux infernal. Considérées insolvables, les femmes empruntent à des usuriers des sommes dérisoires à des taux d'intérêts excessifs. “Il aurait suffi à chacun d'elles d'un dollar - et un seul - pour pouvoir s'en sortir”, assurait-il.

27 dollars
L'économiste se démène alors comme un beau diable. Il frappe à la porte des banquiers. En vain. L'homme met la main à la poche et prête 850 Thakas (27 dollars), sans garantie, à 42 femmes pauvres. Il ne le sait pas encore mais le microcrédit est né. Avec ces micro-prêts, les pauvres lancent des activités de toutes sortes : cordonnerie, outils, maraîchage, etc. “L'objectif était de les faire rentrer dans un cycle économique et d'amorcer un changement de mentalité”.

Devant le refus des banques locales de l'aider, le prêteur d'espoir monte sa propre structure et duplique le modèle. La Grameen Bank, ou banque du village, naît en 1977 et s'étend comme une traînée de poudre dans 20, 40 puis 100 bourgs du district. Capital de départ : 27 dollars ! Yunus prête de petites sommes sans aucune garantie aux plus démunies pour qu'elles créent une activité. Seule condition : se regrouper par cinq et s'entraider pour les remboursements. “Je vous les prête, avec intérêt, et vous me les rembourserez quand vous pourrez. Mais vous êtes collectivement responsables de chacune d'entre vous”, raconte l'économiste au quotidien français Libération. Le succès a été immédiat ; au Bangladesh tout d'abord, où la Grameen Bank obtient le statut d'établissement bancaire en 1983, puis dans d'autres pays où le “modèle” s'exporte à partir de 1989, de l'Ouganda aux Etats-Unis.

Trente ans après la création de la Grameen Bank, les résultats sont éloquents. La banque est présente dans 43000 villages du Bangladesh. Elle a déjà prêté 5,7 milliards de dollars de micro-crédit à 6,5 millions de personnes, presque en totalité des femmes (“plus sûres et responsables que les hommes”, d'après Yunus…). Les taux de remboursements dépassent les 95%… Son capital est détenu à 94% par les emprunteurs, le gouvernement contrôlant le reste.

Là où Yunus est au moins aussi fort que monsieur Nobel avec sa nitroglycérine, c'est que son invention a dynamité un peu plus le mur de l'argent et dément le fameux adage : “On ne prête qu'aux riches”. Sa découverte donne un honneur et une dignité aux bénéficiaires de ces micro-crédits. Une reconnaissance à ses promoteurs et à l'économie solidaire des ONG, qui deviendra selon Jacques Attali, président de Planet Finance, “sans doute plus importante que l'économie capitaliste. Elle représente déjà 10 à 12% du PNB mondial”.



Microcrédits. Quel impact au Maroc ?

Noureddine Ayouche, le président de la fondation de microcrédits Zakoura, s'est réjoui de la nouvelle : “Je suis ravi et j'attendais depuis longtemps une telle distinction pour Yunus. Il aurait dû recevoir le Nobel d'économie avant”, a-t-il déclaré à TelQuel.
Le microcrédit est très bien implanté au Maroc. L'expérience marocaine fait référence dans le pourtour méditérranéen et ailleurs dans le monde. “Nous avons même obtenu le prix international du microcrédit en novembre 2005”, poursuit Noureddine Ayouche. Le prix onusien avait été remis, à New York, à Abderrahim Harouchi, ministre du Développement social et à Rida Lemrini, président de la Fnam (Fédération des associations de microcrédits).
Le microcrédit a connu son boom au Maroc à partir de la deuxième moitié des années 1990. Le Roi, sensible à cette question, a fait don de 100 000 dh au Fonds Hassan II. Aujourd'hui, les douze associations agréées, parmi lesquelles Amana et Zakoura, servent 800 000 personnes pour une enveloppe globale de 7,5 milliards de dirhams. Elles prévoient d'aider dans les prochaines années 3 millions de personnes exclues ou pauvres.
A elle seule, Zakoura envisage de servir, 400 000 personnes en accordant des prêts allant de 1000 à 50 000 dh. “Nous avons tiré exemple de la Grameen Bank de Yunus, ainsi que des caisses de village en Afrique et des ONG de développement en Amérique latine”, confie Noureddine Ayouche, qui ne verse pas dans l'angélisme : “le microcrédit n'est qu'une des solutions efficaces pour sortir de la pauvreté. Il ne remplace pas les investissements en infrastructures, l'école et la santé”.

 
 
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