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N° 245
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Cruelle obstination

Ahmed R. Benchemsi
Qu’on permette aux familles des otages de pleurer leurs morts. C’est le devoir d’humanisme qui le dicte.


Cela fait un an que la branche irakienne d’Al Qaïda, dirigée à l’époque par Abou Moussab Zarqaoui, a déclaré avoir condamné à mort Abdelkrim Mouhafidi et Abderrahim Boualem, “partisans des tyrans et des membres du régime apostat du Maroc”. Cela fait six mois que Ziad Khalaf al-Karbouli, un Irakien capturé en Jordanie, a confirmé avoir lui-même enlevé les deux Marocains et les avoir livrés à Zarqaoui. Depuis, aucune nouvelle. Plus le temps passe, plus il paraît évident que nos
deux compatriotes sont morts. Pourtant, 2M continue de décompter, à chaque journal télévisé, leurs “jours de captivité”. Ce samedi, cela en fera 373. Quant au ministère des Affaires étrangères, il s’en tient toujours à son communiqué officiel d’il y a six mois, selon lequel “il n’y a aucune preuve formelle de leur mort”.

Jusqu’à quand va-t-on attendre une telle preuve ? Et d’abord, quel genre de preuve espère-t-on encore ? Une vidéo de l’exécution ? S’il y en avait une, elle aurait été diffusée il y a longtemps – sinon, pourquoi la tourner ? Qu’espère-t-on d’autre ? Que les dépouilles des deux Marocains soient découvertes ? On en est aujourd’hui à 650 000 morts, depuis l’invasion américaine de l’Irak. Autant chercher une aiguille dans une grange à foin. Et il y a d’autres raisonnements, encore plus accablants : contrairement aux ravisseurs des otages finalement libérés (la Française Florence Aubenas, l’Italienne Giuliana Sgrena…), Zarqaoui n’a jamais demandé de rançon pour ses otages – ni les Marocains, ni les autres. Selon un diplomate européen en poste à Amman, que TelQuel avait contacté en mai dernier, “le poids politique et financier des deux otages marocains est quasi-nul. Il est extrêmement improbable que les ravisseurs aient couru autant de risques en les maintenant en vie aussi longtemps”. Et en supposant même qu’ils l’aient fait, il serait utopique de croire qu’ils ont survécu à leur ravisseur. Zarqaoui est en effet mort le 7 juin 2006, après que les Américains aient enfin localisé sa base secrète et l’aient… massivement bombardée. Les derniers indices ont disparu ce jour-là, sous un tapis de bombes.

Malgré tout cela, l’Etat continue à entretenir le doute. Il a suffi qu’un ambassadeur du Maroc dise “leur mort n’est pas prouvée” au frère de l’un des otages, pour que ce dernier déclare aux médias : “Ils sont toujours en vie, l’ambassadeur nous l’a assuré”. On ne peut humainement pas le blâmer pour une telle déformation des propos du diplomate. Quand on est bouleversé comme cet homme doit l’être, on s’accroche à la moindre illusion. Mais en s’obstinant à en distiller, l’Etat n’est-il pas inutilement cruel ?

Quand l’exécution de deux de ses ressortissants a été annoncée, le gouvernement algérien en a pris acte officiellement, sans qu’il dispose pour cela ni de vidéo ni de cadavres. Il a décrété une minute de silence à travers tout le pays et organisé des funérailles nationales. Les familles ont ainsi pleuré librement leurs morts, et fait leur (nécessaire) travail de deuil. Qu’on permette donc aux familles Boualem et Mouhafidi d’en faire de même. C’est le devoir d’humanisme qui le dicte.

Bien sûr, il se trouvera toujours quelqu’un pour objecter : “et si un miracle se produisait ?”. Eh bien il n’y aurait aucun mal à dire, alors, que le gouvernement s’est trompé, et que parfois, il est des erreurs qu’on est heureux d’avoir commises. En attendant, l’erreur, c’est de continuer à laisser tourner le compteur officiel des “jours de captivité”. Un beau jour, il disparaîtra subrepticement des écrans – comme il a disparu de la Une du Matin, il y a quelques mois : sans commentaires. Et ça, pour le coup, ce serait vraiment une insulte à la mémoire de nos deux compatriotes.

 
 
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