Cruelle obstination
Quon permette aux familles des otages de pleurer leurs morts. Cest le devoir dhumanisme qui le dicte.
Cela fait un an que la branche irakienne dAl Qaïda, dirigée à lépoque par Abou Moussab Zarqaoui, a déclaré avoir condamné à mort Abdelkrim Mouhafidi et Abderrahim Boualem, partisans des tyrans et des membres du régime apostat du Maroc. Cela fait six mois que Ziad Khalaf al-Karbouli, un Irakien capturé en Jordanie, a confirmé avoir lui-même enlevé les deux Marocains et les avoir livrés à Zarqaoui. Depuis, aucune nouvelle. Plus le temps passe, plus il paraît évident que nos |
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deux compatriotes sont morts. Pourtant, 2M continue de décompter, à chaque journal télévisé, leurs jours de captivité. Ce samedi, cela en fera 373. Quant au ministère des Affaires étrangères, il sen tient toujours à son communiqué officiel dil y a six mois, selon lequel il ny a aucune preuve formelle de leur mort.
Jusquà quand va-t-on attendre une telle preuve ? Et dabord, quel genre de preuve espère-t-on encore ? Une vidéo de lexécution ? Sil y en avait une, elle aurait été diffusée il y a longtemps sinon, pourquoi la tourner ? Quespère-t-on dautre ? Que les dépouilles des deux Marocains soient découvertes ? On en est aujourdhui à 650 000 morts, depuis linvasion américaine de lIrak. Autant chercher une aiguille dans une grange à foin. Et il y a dautres raisonnements, encore plus accablants : contrairement aux ravisseurs des otages finalement libérés (la Française Florence Aubenas, lItalienne Giuliana Sgrena
), Zarqaoui na jamais demandé de rançon pour ses otages ni les Marocains, ni les autres. Selon un diplomate européen en poste à Amman, que TelQuel avait contacté en mai dernier, le poids politique et financier des deux otages marocains est quasi-nul. Il est extrêmement improbable que les ravisseurs aient couru autant de risques en les maintenant en vie aussi longtemps. Et en supposant même quils laient fait, il serait utopique de croire quils ont survécu à leur ravisseur. Zarqaoui est en effet mort le 7 juin 2006, après que les Américains aient enfin localisé sa base secrète et laient
massivement bombardée. Les derniers indices ont disparu ce jour-là, sous un tapis de bombes.
Malgré tout cela, lEtat continue à entretenir le doute. Il a suffi quun ambassadeur du Maroc dise leur mort nest pas prouvée au frère de lun des otages, pour que ce dernier déclare aux médias : Ils sont toujours en vie, lambassadeur nous la assuré. On ne peut humainement pas le blâmer pour une telle déformation des propos du diplomate. Quand on est bouleversé comme cet homme doit lêtre, on saccroche à la moindre illusion. Mais en sobstinant à en distiller, lEtat nest-il pas inutilement cruel ?
Quand lexécution de deux de ses ressortissants a été annoncée, le gouvernement algérien en a pris acte officiellement, sans quil dispose pour cela ni de vidéo ni de cadavres. Il a décrété une minute de silence à travers tout le pays et organisé des funérailles nationales. Les familles ont ainsi pleuré librement leurs morts, et fait leur (nécessaire) travail de deuil. Quon permette donc aux familles Boualem et Mouhafidi den faire de même. Cest le devoir dhumanisme qui le dicte.
Bien sûr, il se trouvera toujours quelquun pour objecter : et si un miracle se produisait ?. Eh bien il ny aurait aucun mal à dire, alors, que le gouvernement sest trompé, et que parfois, il est des erreurs quon est heureux davoir commises. En attendant, lerreur, cest de continuer à laisser tourner le compteur officiel des jours de captivité. Un beau jour, il disparaîtra subrepticement des écrans comme il a disparu de la Une du Matin, il y a quelques mois : sans commentaires. Et ça, pour le coup, ce serait vraiment une insulte à la mémoire de nos deux compatriotes. |