Amazighs. Les raisons d'un désenchantement
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Par Nadia Lamlili

Amazighs. Les raisons d'un désenchantement

En 2007, l’enseignement du
tamazight sera introduit dans
1141 écoles supplémentaires.
(DR)

Soumis à une pression politique, le gouvernement s'est engagé dès 2001 à réhabiliter le tamazight. Aujourd'hui, il admet qu'il n'en a pas les moyens. Trop tard. Le mouvement berbère est en ébullition.


Même s'il s'agit d'une volonté royale, la promotion de la langue et de la culture Amazigh s'est révélée un véritable parcours de combattant. Depuis quelques semaines, les défenseurs du tamazight sont sur le pied de guerre pour dénoncer “le laxisme”, voire “la mauvaise foi”, de certains responsables dans la réalisation de leurs engagements. “La
volonté politique existe au sommet de l'Etat mais pas chez les directeurs chargés de l'exécution”, s'emporte Ahmed Assid, chercheur à l'Institut royal de la culture amazighe (IRCAM).

Le projet amazigh, proclamé en grande pompe en 2001 à Ajdir, est arrivé à un stade critique. Les belles idées ont été couchées sur le papier. L'Etat a donné sa bénédiction pour leur réalisation. Mais de sérieuses failles retardent l'avancement de la machine. Y a-t-il réellement des blocages prémédités comme le laisse croire le mouvement berbère? Ou s'agit-il juste d'un excès de zèle militant qui pousse les berbères à aller plus vite que la musique ?

La télévision aux abonnés absents
Dernier contentieux en date : le retard accusé dans les productions audiovisuelles amazighe qui a failli engendrer un mouvement de protestation. En janvier dernier, le gouvernement a signé une convention avec l'IRCAM soumettant 2M et TVM à un cahier des charges corsé. Chacune des deux chaînes de télévision devait produire une émission hebdomadaire de 26 minutes, une quotidienne de 13 minutes, deux heures de chansons et d'art berbères, 12 téléfilms par an ainsi qu'un journal télévisé en berbère. Tout cela devait être prêt à la diffusion six mois après la signature, c'est-à-dire en juin dernier. Fin octobre, rien de tout cela n'a été fait. Le ministre de la Communication et le patron de la SNRT attribuent ce retard à des considérations purement techniques.

“Nous n'avons pas de sociétés de production capables de préparer un produit de qualité. L'amazigh est un secteur nouveau. La production d'une grande quantité d'émissions et de téléfilms ne peut pas se faire du jour au lendemain”, justifie un responsable de 2M. “Nous avons besoin de professionnels, de scénaristes, d'acteurs, de producteurs... Mais le fait est qu'il n'y en a pas, ou pas assez”. Cette justification ne plaît pas à un mouvement amazigh très susceptible à la domination de l'arabe et du français dans le paysage audiovisuel. “Si les responsables de la chaîne sont soucieux de la qualité, pourquoi autorisent-ils des émissions arabophones médiocres ?”, tonne Abdallah Hitous, président de l'association Tamaynut, une association pour la promotion de l’amazigh.
Ce n'est pas toujours une simple question de susceptibilité. Car il y a bien un cahier des charges avec quotas et “deadline”, et il n'a pas été respecté. A qui en incombe la responsabilité ? Aux chaînes qui ont traîné les pieds car la qualité faisait défaut ? Au gouvernement qui a signé par obligation politique sans mesurer l'ampleur du travail qui l'attend ?

L'école à la traîne
De toute évidence, la promotion de l'amazigh est un terrain encore largement inexploré, où tout le monde n'avance pas au même rythme. La route est longue, elle demande du temps, des moyens et sans doute de la prudence. Mais il est difficile de freiner les ardeurs de ceux qui supervisent la marche, à savoir les amazighs eux-même. Y'a-t-il de quoi conclure, déjà, à l'échec de la promotion du tamazight ? Pas forcément puisque les membres de l'IRCAM et une grande partie des militants amazighs modérés conviennent que le gouvernement a consenti certains efforts. C'est juste si, de temps en temps, ils le “titillent” pour le pousser à faire plus.

Dans l'enseignement, toutefois, la situation dépasse le simple “titillement”. Les protestations fustigent un schéma de pensée unique qui refuse le pluralisme identitaire. “Les directeurs des écoles font de la résistance. Les livres n'ont pas été distribués en même temps que ceux du français ou de l'arabe. La formation des profs laisse à désirer. Sur papier, tout est bien. Mais dans la pratique, rien n'est fait”, se désole Assid.

Et les 1901 écoles mobilisées pour l'enseignement du tamazight ? Et les 5016 enseignants et 466 inspecteurs qui y officient ? Tout cela n'est-il que poudre aux yeux ? “La réalité n'est pas aussi rose que le laissent entendre ces chiffres. Les cours de tamazight sont perçus comme facultatifs. Souvent, ils sont remplacés par d'autres matières en cas de manque d'enseignants”, répond Abdallah Hitous de Tamaynut.

Les responsables du ministère de l'Education nationale renvoient à un autre son de cloche. “On ne peut pas prétendre que tout fonctionne parfaitement dans toutes les écoles. Mais on ne peut pas rayer, non plus, tout ce qui a été fait depuis quatre ans. Même l'enseignement de l'arabe et du français ne marchent pas comme on le souhaite !”, se défend Mohamed Khellaf, directeur de l'évaluation.

Pour le ministère, la difficulté majeure relève d'un manque de moyens. Le rythme de création des “antennes amazighes” dans les écoles va crescendo. En plus de l'existant, le ministère entend introduire l’enseignement du tamazight dans 1141 écoles, avec à la clé 4179 nouveaux enseignants et 46 nouveaux inspecteurs. Or, pour former un millier d'enseignants aux normes imposées par l'IRCAM, il a fallu débourser environ 9 millions de dirhams (déplacements, hébergement, indemnités…). Trop coûteux pour un département qui absorbe déjà le tiers du budget de fonctionnement de l'Etat.

L'administration en retard d'une ère
Aujourd'hui, c'est un certain flou institutionnel, né de la supposée “insuffisance demoyens”, qui l'emporte, exacerbant au passage des dissensions idéologiques, voire politiques, déjà considérables. “Les principaux adversaires de la cause amazighe sont les partis politiques panarabistes comme l'Istiqlal et le PJD qui ont des influences sur l'appareil administratif de l'Etat”, accuse Ahmed Assid, qui cite l'organe de presse istiqlalien Al Alam.

Au flou institutionnel s'ajoute, très clairement, un problème de mentalités difficile à résoudre. L'interdiction des prénoms amazighs en est un exemple édifiant. La liste des prénoms “autorisés”, remontant à l'époque Driss Basri, a montré ses limites. Un prénom qui n'y figure pas doit être validé par un jugement du tribunal. Les officiers d'état civil homologuent des prénoms, mais sans remettre en cause une liste aujourd'hui caduque. Pis, elle permet des abus de pouvoir. “J'ai pu enregistrer mes enfants avec des prénoms amazighs sans problème dans la commune d'Agdal à Rabat. Mais les mêmes prénoms ont été refusés ailleurs”, témoigne un militant. De quoi entretenir, dans tous les cas, la colère -justifiée- de nombreux militants amazighs.



Constitution. Mettons-nous d'accord, mon frère !

Une armada d'associations amazighes travaille sur le projet de réforme de la Constitution depuis avril 2005. Les ONG ne demandent pas uniquement l'officialisation de la langue mais aussi une séparation claire des pouvoirs et la consécration des droits de l'homme. En pratique, aucun résultat ne se profile à l'horizon. “La coordination est en panne”, se désole un militant “modéré”. Une des causes derrière le blocage de la promotion du berbère est due aux dissensions que connaît le mouvement amazigh lui-même. Pour des considérations idéologiques et souvent même personnelles, nombre de militants ont adopté des positions hostiles par rapport à l'action de l'institut royal de la culture amazigh. A l'instar d'autres institutions du pays, l'IRCAM a ses refuzniks, voire ses jaloux et ses iznogouds. Et que fait-il pour tempérer toutes ces ardeurs ? “Il fait de la politique en reportant toute la pression sur le gouvernement”, clame un responsable dans une chaîne de télé. Pourvu que cela finisse par payer, un jour.

 
 
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