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N° 245
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Société. Hijabphobie

Le port du Hijab n’est pas
toujours bien vu au sein
de l’entreprise.
(AFP)

La peur du voile a-t-elle gagné l'entreprise marocaine ? La question se pose depuis que les rumeurs de licenciements pour port de hijab se répandent dans tous les secteurs de l’économie. Débat.


“Les employés qui veulent prier sur leur lieu de travail n'ont plus le droit de le faire. Et pour ce qui est des femmes voilées, c'est tout juste si on ne leur arrache pas le voile à l'entrée du bureau !” s'indigne cet employé, syndicaliste de la Royal Air Maroc. “Rumeurs sans fondements, rétorque toutefois un cadre de la direction. Depuis qu'on a
découvert un CD faisant l'apologie de l'islamisme, circulant au sein de la compagnie, la direction de la RAM a effectivement pris quelques mesures tout à fait banales pour éviter toute dérive islamiste. Mais ces décisions internes ont été montées en épingle par des employés proches d'Al Adl Wal Ihsane”.

Ce qui n'a pas empêché le Centre marocain des droits de l'homme (CMDH), une ONG de sensibilité islamiste, de publier le 18 octobre un communiqué virulent, dans lequel il dénonce les “violations commises à l'encontre des employés de la RAM en matière de libertés individuelles”. L'organisation, présidée par Khalid Cherkaoui Semmouni, y cite notamment la fermeture des lieux de prière, la circulaire adressée le 22 septembre 2006 au personnel navigant, lui interdisant de jeûner durant les vols, mais aussi la pression exercée sur les femmes voilées. Des mesures constituant, au regard de l'association, une violation de l'article 6 de la Constitution marocaine, garantissant à tout citoyen la liberté d'exercer ses convictions religieuses.

Interdire, mais pas ouvertement
Le refus du voile et de tout signe religieux ostentatoire au sein de l'entreprise s'explique en premier lieu par des motivations sécuritaires. Du côté de la RAM, on ne veut pas trop s'étendre sur le sujet. Une source proche des services de sécurité, qui font de la compagnie aérienne l'une de leurs priorités du moment, assure que l'affaire est liée au démantèlement de la cellule Ansar El Mehdi, dans laquelle furent impliquées deux épouses de pilotes. “On suit de près la poussée islamiste dans les entreprises publiques comme privées. En général, les islamistes se tiennent tranquilles tant qu'ils sont minoritaires. Mais il faut tirer la sonnette d'alarme dès qu'ils commencent à remettre en question certaines règles de fonctionnement de l'entreprise, pour tenter d'imposer leurs valeurs. Les exemples sont fréquents, mais vous ne trouverez pas une entreprise ou un patron pour s'en plaindre ouvertement”, fait remarquer notre enquêteur qui travaille, entre autres, sur le dossier Ansar El Mehdi.

Relativement récente, la phobie du voile remonte au choc des attentats de 2003. C'est au lendemain de ces évènements que se sont multipliées les rumeurs sur l'interdiction du voile dans des entreprises marocaines. Le PJD est d'ailleurs le seul parti à suivre de près ce phénomène et ses députés ne se privent pas de soulever de temps à autre la question devant le Parlement. Le quotidien Attajdid revient tout aussi régulièrement sur les cas d'entreprises privées marocaines qui interdiraient aux femmes le port du voile.

Toutefois, malgré ces nombreuses interpellations, ni le parti ni le titre de presse n'ont été dans la capacité de citer un seul cas d’employée officiellement licenciée pour “port du foulard”. “Il existe cependant des professions où le voile est interdit, en raison de l'obligation du port de l'uniforme, comme celui d'agent de police ou d'hôtesse de l'air”, précise-t-on néanmoins du côté du ministère du Travail. “Mais le Code du travail interdit l'introduction dans le règlement intérieur de clauses discriminatoires. Seules les conséquences du comportement du salarié sur l'exécution du contrat de travail peuvent légitimer la restriction d'une pratique religieuse. Et pour cela, il faut démontrer clairement que le salarié trouble, de manière volontaire ou non, la bonne marche de l'entreprise”, précise ce juriste.

En clair, dans les entreprises lambda, un tel motif de licenciement ne saurait exister. “Les patrons qui considèrent le port du voile comme contraire aux valeurs de leur entreprise ne vont jamais jusqu'à l'interdire formellement. On suggère plutôt qu'on n'interdit”, soutient Asmaa, licenciée en juillet 2004 par une société de courtage. Pour elle, la cause de ce licenciement était limpide, même si d'autres justifications ont été couchées sur le papier.

Dans les médias aussi
Dans la même veine, au lendemain du 16 mai 2003, la BMCE Bank aurait tenté d'inciter discrètement ses employées à abandonner le voile. Devant la réaction des intéressées, soutenues de plus par leur syndicat, la direction a décidé de faire marche arrière. “Pour l'anecdote, la direction a non seulement abandonné cette option, mais dans la semaine qui suit, toutes celles qui portaient le voile ont reçu un foulard griffé, offert par la direction”, rappelle un cadre de la banque.

Paradoxalement, c'est dans le monde des médias que l'on semble avoir le plus de mal à accepter le voile. “À la télévision, même si rien n'interdit à une jeune fille voilée de se présenter pour un entretien, il est quasiment sûr qu'elle ne sera pas rappelée”, précise une jeune lauréate de l'ISJ (Institut supérieur de journalisme), qui a fait l'amère expérience de postuler à 2M en arborant son foulard. Dans la rédaction du défunt Maroc Soir, le règlement intérieur interdisait tout simplement le port du voile. “Mais il n'y a jamais eu de problème, parce qu'on n'a jamais eu de candidates en foulard”, rappelle une ancienne journaliste du quotidien.

Elle cite par contre le cas plus problématique de Meriem Yafout, responsable de la section féminine de l'association islamiste Al Adl Wal Ihssane. Celle-ci avait confié au journal français Le Monde que sa candidature à un poste de journaliste au sein d'un magazine marocain a été éconduite formellement pour “port du foulard”.

De toute évidence, les cas déclarés, officialisés, demeurent extrêmement rares. Car le plus souvent, même quand un patron se passerait volontiers de femmes voilées comme d'hommes barbus, il n'est pas pour autant prêt à le déclarer ouvertement. “Depuis que j'ai fait une petite remarque sur le temps que prenaient mes ouvriers à faire leur prière, je suis l'objet de sous-entendus accusateurs”, raconte ce jeune entrepreneur.

Alors, le port du voile correspond-il à un débat réel qui secouerait la société marocaine, ou ne serait-ce qu'une tempête dans un verre d'eau ? “Prenons l'exemple de la France et celui tout récent de la Tunisie, interpelle le chercheur Mohamed Darif. On a d'une part un pays qui interdit le voile à l'école au nom de la laïcité, socle de la démocratie, et dans l'autre, un Etat qui l'interdit même dans la rue, recourant à un concept de la laïcité qui n'a rien de démocratique. Au Maroc, la légitimité du pouvoir étant essentiellement religieuse, il est peu probable que l'on puisse arriver un jour à un débat de ce genre”.



Fashion. Le hijab “tendance”

S’il a rempli les rues françaises et animé les parlements européens, le débat sur le port du voile semble chez nous une chasse gardée du PJD (et du CMDH, qui lui est proche) et des téléprêcheurs du Golfe. L'influence d'un Amr Khaled et d'autres prédicateurs nouvelle formule, prêchant un islam tolérant et une pratique moins rigoriste a été particulièrement déterminante. Ces prédicateurs qui sévissent à longueur de journée sur les chaînes satellitaires orientales font campagne pour un islam qui s'accommode d'un hijab plutôt tendance. Résultat, on voit de plus en plus de jeunes filles arborer un voile plutôt moderne, parfaitement assorti avec le jean ou le tailleur de luxe. Des islamistes en puissance ? “Le voile ne symbolise pas forcément l'islamisme. Aujourd'hui, bon nombre de jeunes filles optent pour le foulard, sans que cela soit forcément le signe d'un islamisme rampant”, tranche le chercheur Mohamed Darif. Espérons...

 
 
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