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N° 245
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par
Hassan Hamdani

Patrimoine. Voir Nafoura et mourir

Nafoura le soir de l’Aïd El Fitr,
le 24 octobre.
(AIC PRESS)

La fontaine du boulevard Hassan II est un lieu incontournable pour le lumpen prolétariat casablancais. Il s'y rend en pèlerinage profane à chaque fête religieuse chômée. Non pas pour y faire ses ablutions rituelles, mais pour prendre le vert et… draguer. Histoire d'un lieu mythique.


Le taxi blanc dépasse la kissaria du Hay Mohammadi à Casablanca, ignorant les trônes pour prince d'un jour qui ornent les allées commerçantes, sièges pour photos souvenir, pris d'assaut par les fesses populaires des enfants du quartier, à chaque aïd. A bord du tacot, un
couple et ses trois rejetons. Ils avaient prévu d'aller pique-niquer en famille à Sidi Massoud, autre grand lieu de rassemblement populaire, les jours fériés. L'absence de transport les a poussés à se rabattre sur un grand classique casablancais : Nafoura, ses pigeons, ses photographes, ses neqqachate (tatoueuses au henné), ses guerraba (porteurs d'eau) et sa drague à ciel ouvert ( siyyada bidoune pritch). “Il n'existe aucune autre place publique à Casablanca. Il est presque inévitable qu'elle soit prise d'assaut par les Bidaouas les week-ends et les jours fériés” explique Abderrahim Ariri, directeur de l'hebdomadaire arabophone Al Watan, et bon connaisseur de la ville blanche, à force de l'arpenter à pied depuis son enfance. Oui, mais quels Casablancais ? “Les habitants de l'ancienne médina qui fuient la promiscuité” affirme Mohamed Tanji, collectionneur de documents en tout genre sur Casablanca. A tous ceux-là, il faut ajouter les habitants des quartiers à la lisière du vieux centre pour qui ce dernier a gardé son aura d'antan. Par contre, mythique ou pas, dans l'imaginaire collectif de la ville, “Nafoura ne signifie plus rien pour d'autres Casablancais des quartiers populaires. Ils préfèrent fréquenter le Maârif des grands magasins”, nuance Abderrahim Ariri.

Surnommé Rotana par ces transfuges, le Maârif a pris le dessus sur Nafoura “jugé cheap, trop populo, trop beldi”, assène Hicham Abkari, responsable de l'animation culturelle de la ville de Casablanca. Trop marocaine cette fontaine, en somme. Et malheureusement pour les snobs honteux de leurs origines, c'est la seule qui marche à Casablanca. La fontaine à l'entrée du passage piéton Prince Moulay Abdallah fonctionne à merveille aussi, “mais un plongeur fou s'amusait à se jeter nu dans le bassin depuis la sculpture qui le surplombe” raconte Hicham Abkari. Les agents de l'ordre ont eu beau le rhabiller à chaque fois, bien au chaud dans l'estafette direction le pavillon 36, le plongeur s'est montré plus obstiné qu'eux. Au énième plongeon, ce fut la goutte qui a fait déborder le vase. Les autorités ont fermé le robinet, la fontaine du Prince est à sec depuis.

La fontaine de bonne gouvernance
Nafoura fait, quant à elle, mentir chaque jour le vieil adage local : “fi casa ta nafoura ma khedama” (à Casa, aucune fontaine ne marche). C'est politique. “Quand Nafoura marche, c'est signe de bon fonctionnement de l'Etat. Une fontaine en panne, cela ne fait pas très sérieux alors que les symboles du Pouvoir l’entourent de toutes parts: la wilaya, la mairie, le tribunal, la Banque du Maroc, etc.” analyse Hicham Abkari. “à l'époque de certains walis, elle marchait de temps en temps à l'image de leur gestion de la ville”, ironise pour sa part Abderrahim Ariri. La place était un thermomètre du Pouvoir avant même que Nafoura n’y atterrisse dans les années 60, signée par un architecte catalan. Rebaptisée Place des Nations Unies après l'indépendance puis Mohammed V récemment, elle s'appelait Place Lyautey au temps du protectorat et avait vocation à asseoir l'occupation française. Les Français y avaient d'ailleurs posé quelques signes extérieurs parlants sur le rapport des forces en présence : “Chaque fois que je passais par la place, j'étais frappé par la statue du soldat français et de ce spahi marocain qui se congratulaient. La tête inclinée du cheval du spahi était pour nous un signe de soumission”, se souvient le poète Mostapha Nissaboury. “Un résistant m'a raconté avoir attaché une bombe à la queue du cheval avant de le faire exploser”, confie Mohamed Tanji, pas dupe de cette fanfaronnade. La statue censée sceller “l'amitié franco-marocaine”, devenue sujet de discorde le jour même de son inauguration en 1922 par Lyautey, a fini à Senlis en France après l'Indépendance du Maroc.

La grande histoire n'habite plus vraiment la place de la fontaine. Même si Hassan II s'en servit pour décorer des vétérans de la Marche verte, c'est la petite histoire quotidienne qui y règne désormais en maître. “C'est un rendez-vous pour les amoureux. La drague y est incessante et répond à des règles précises”, relève Abderrahim Ariri. Endimanchées, les filles tournent seules ou en famille autour de Nafoura comme si c'était la Kaâba, sous les yeux des garçons qui leur parlent avec les yeux. Un pèlerinage très profane, soutenu spirituellement par les pigeons (voir encadré) : “Pour donner leur numéro de téléphone en toute discrétion, les jeunes ont inventé un code. Ils jettent devant la fille qui leur plaît un nombre de grains précis à la barbe de sa famille. 6 grains pour un 6, etc.” explique Abderrahim Ariri, ethnologue ès-drague. “C'est le bluetooth du pauvre” conclut-il. Un mystère demeure cependant, comment fait-on pour le zéro ?



Drôles d’oiseaux. Le pigeon, ce héros méconnu

Nafoura sans ses pigeons ne serait pas Nafoura. La population volatile, considérée comme patrimoine de la ville, a d'ailleurs droit à une case dans le budget alimentation du Zoo de Aïn Sebaâ. “Les pigeons sont nourris par la ville 2 à 3 fois par semaine” explique le Docteur Abdelaziz Draam, ex-chef du service vétérinaire de Casablanca. Les volatiles ont même droit à du rab les jours où la ville traite à l'insecticide ses espaces verts pour leur éviter d'aller y picorer… et mourir dans la foulée. Pourtant, il y a une dizaine d'années, Casablanca a voulu introduire des rapaces pour réguler la population des pigeons qui corrodaient les monuments casablancais avec leur fiente acide. Le projet a vite été enterré bien que les pigeons de Nafoura continuent de troubler la vie artistique trépidante casablancaise : “A chaque exposition à l'église du Sacré-Cœur (proche de Nafoura), nous sommes obligés de tendre des grandes bâches au plafond pour protéger les œuvres de la fiente des pigeons installés dans la nef”, explique Hicham Abkari. Des couches-culottes géantes pour volatiles, il fallait y penser. Si bien qu'aujourd'hui les pigeons roucoulent en paix, faisant halte chaque jour à ce “point d'eau” salvateur qu'est devenu pour eux Nafoura, menacés par un unique danger : les braconniers qui les chassent la nuit venue. “Le braconnage est un mal nécessaire, il permet de réguler la population des pigeons casablancais”, avoue le Docteur Draam. A condition de ne pas devenir le dindon de la farce. C'est la mésaventure arrivée à un braconnier arrêté il y a 3 ans et condamné à la prison ferme pour atteinte au patrimoine de la ville. On ne plaisante pas avec les pigeons de Nafoura...

 
 
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