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N° 245
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Chadwane Bensalmia

Enquête. Le flic est une femme

Les femmes-flics sont plutôt bien
appréciées par leur hiérarchie.
(AL WATAN)

Elles sont inspectrices, commissaires, officiers de police ou gardiennes de la paix. Depuis l'ouverture de la carrière policière aux femmes, un millier d’entre elles ont déjà rejoint les rangs de la DGSN.


Tout le monde l'appelle “chef”. Mais son vrai titre est Mademoiselle la commissaire, auquel elle préfère tout simplement “Commissaire Boucetta”. Cette appellation élude sa féminité, renforce son autorité et, pense-t-elle, fait plus sérieux aux yeux des citoyens. Mademoiselle fait très “femme active”, avec jeans, chaussures soigneusement cirées
et cheveux sobrement ramassés en chignon. Du reste, les talons-aiguille ne sont franchement pas l'idéal dans un tel métier. “Si je veux faire mon travail correctement, je dois parfois oublier que je suis une femme. Cela fait partie du contrat. Je dois pouvoir parler le langage d'un chef pour commencer, mais aussi celui d'un drogué, d'une prostituée ou d'un criminel”, résume-t-elle, sourire complice au coin des lèvres. Sur l'organigramme de la DGSN, Fatema-Zahra Boucetta est chef du 3ème groupe d'enquête à la Brigade criminelle préfectorale de Rabat. C'est en quelque sorte une pionnière, lauréate de la première promotion de femmes commissaires de l'Institut royal de police.

Une première fournée composée d'une quinzaine de dames, qui ont entamé, depuis deux ans, la féminisation d'un monde farouchement attaché à sa masculinité.

Respect, mesdames les commissaires
“À l'école de police, la présence de femmes dans les cours amusait plus qu'autre chose. À notre sortie, ça s'est transformé en émulation. On nous surveillait, on nous observait. Et puis, l'occasion venue, nous avons fait nos preuves”. Fatema-Zahra se souvient encore de l'affaire. C'était il y a deux ans, quelques semaines à peine après son affectation. Elles étaient deux commissaires à enquêter sur les déplacements de deux mafieux européens en fuite au Maroc. Mission : localiser et appréhender les deux fuyards en une journée “top chrono”. “Nous sommes arrivées sur les lieux de l'arrestation, avec nos équipes, en même temps que les autres. Cela nous vaudra une première marque de reconnaissance. À partir de ce jour, ils sont cessé de nous considérer comme des curiosités”, raconte-t-elle. Les deux femmes se sont fait une sacrée réputation à la préfecture de Rabat. “En vérité, aujourd'hui, ce ne sont pas tant nos collègues que les citoyens qui ont du mal à intégrer l'idée d'une femme commissaire. Dans leur esprit, on ne peut représenter l'autorité ou la loi. Nous sommes des femmes, nous restons pour eux des êtres vulnérables. Mais ça viendra, le temps de s'y habituer”.

Intégration, reconnaissance… voire aussi quelques galanteries lancées à l'occasion par Abdelaziz Samel, directeur des ressources humaines à la DGSN, commentant l'arrivée du deuxième sexe parmi ses effectifs : “Leur rendement n'a rien à envier à celui de leurs collègues masculins. Il est même parfois jugé supérieur, en ce sens que leur comportement se distingue par une rigueur et, surtout, une discipline exemplaires”. Résultat, on n'hésite pas à leur confier quelques postes de commande. Chef d'arrondissement ou encore Chef de brigade à la police judiciaire… Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Pas vraiment. Il y a toujours un petit bémol pour ternir le tableau. Mesdames les commissaires ne portent leurs “attributs de service” qu'en cas de nécessité. En termes plus clairs, elles ne peuvent s'équiper d'armes à feu sans autorisation expresse de la hiérarchie. Et ceci, qu'elles soient commissaires ou simples agents de la circulation !

Des gardiennes à garder
Retour en arrière. Nous sommes en 2004, les femmes agents de la circulation investissent les carrefours. À Casablanca, au croisement des boulevards Zerktouni et Al Massira Al Khadra, la dame en uniforme fait plus parler de son rouge à lèvres écarlate que de ses coups de sifflets. On la taquine, on la drague parfois et on grille souvent le feu sous ses yeux. “Par défi ou pour le plaisir, peu importe finalement, nous raconte un de ses collègues à la préfecture de police. La direction a fini par lui assigner un binôme de sexe masculin. Il y a des postes qu'une femme ne peut pas vraiment occuper. C'est notre société qui le veut et il faut faire avec”. Amen, aurait-on répondu. Quelques jours plus tard, le carrefour a retrouvé son exclusivité masculine. Et aujourd'hui encore, la solution du binôme est d'usage dans quelques endroits jugés délicats.

Deux ans après cet épisode, alors que leurs consoeurs commissaires avancent sous l'œil approbateur de la hiérarchie, les 315 gardiennes de la paix ont plus de mal à trouver grâce au yeux de leurs collègues masculins. “Incompétence, incompatibilité avec la nature du travail, trop de ‘f'chouch’ (caprices)”… Les critiques et les quolibets pleuvent, quand il ne s'agit pas d'ironie de mauvais goût. “Quand je pense qu'elles sont en plus indemnisées pour se faire belles. Je ne savais pas que ça faisait partie du boulot !”, glisse cet inspecteur de la Police judiciaire casablancaise, en référence à la “prime de maquillage” dont bénéficieraient ces dames.

Le message est on ne peut plus clair : “Les femmes ne sont pas faites pour ce job”. On serait d'ailleurs tenté de le croire au vu des chiffres. En effet, à côté des 315 gardiennes de la paix, seules deux femmes ont accédé au statut d'officier de la paix. Un poste de responsabilité autrement plus sensible que celui de commissaire, dont les titulaires ont à gérer des unités entières, notamment pendant la mise en place du cordon de sécurité royale. Et à la tête de la DGSN, on ne prend aucun risque sur ce chapitre, quitte à être taxé de sexisme.

Les Miss Columbo assurent
Une accusation qui ne tient plus lorsqu'on examine l'effectif des inspecteurs, le poste le plus féminisé au sein de la DGSN avec ses 501 inspectrices, affectueusement surnommées “Miss Columbo”. Voilà qui impose le respect et se prête beaucoup moins aux railleries des collègues du sexe opposé. D'autant que les concernées n'ont rien du petit bout de femme fragile : une musculature de judoka, un sérieux glacial, une fermeté métallique et, à en croire les indiscrétions d'un formateur de l'Institut Royal de Police, de véritables dons de tireuses d'élite, “souvent meilleures au tir que les hommes”.

Des qualités qui ont valu à quelques-unes d'entre elles, une fois sur le terrain, une rapide promotion au grade d'inspectrice principale, amenant l'effectif global de ce poste à 125 femmes, réparties sur les grands centres urbains. “Il y en a auxquelles je n'aimerai pas trop avoir affaire”, commente, un peu blagueur, notre inspecteur casablancais.

Commissaires, inspectrices, officiers de police ou de la paix, depuis l'ouverture de la carrière policière à la femme (lire encadré), 1057 paires d’escarpins ont rejoint le corps de la DGSN. La majorité d'entre elles bouclent à peine leurs deux ans de métier. Et l'ascension continue. Cependant, ramené à l'effectif global de la DGSN (plus de 45 000 éléments), le terme “féminisation de la police” ressemble plutôt à une figure de style. Mais, comme le suggère la commissaire Boucetta, qu'importe le nombre, si la qualité est là. “L'idée que nous soyons plus compétentes dans des postes de responsabilité que dans des postes exécutifs me plaît. Je veux bien qu'on nous inonde de responsabilités”.


Source : DGSN
Répartition des femmes au sein de la DGSN
Poste
Effectif féminin
Commissaires de police
17
Officiers de police principales
16
Officiers de police
95
Officiers de la paix
2
Inspectrices principales
125
Inspectrices de police
501
Gardiennes de la paix
315



Statut. Une ouverture au compte-gouttes

Des femmes dans la police, il y en a toujours eu, depuis la création même de la Direction générale de la sûreté nationale. Sauf qu'elles n'occupaient que des postes de secrétaires ou de simples agents affectées à des tâches subalternes. Surtout, leur statut administratif comme leur carrière n'obéissaient pas aux dispositions du Statut particulier de la sûreté nationale de 1973, mais au statut général de la fonction publique.
Légalement donc, elles n'étaient pas «flics», mais fonctionnaires. Il faudra attendre 1975 pour que le nouveau statut de la Sûreté nationale les intègre. Par la même occasion, le règlement leur ouvre également le concours d'accès au grade d'assistante de police. La «dérogation» leur confère un peu plus d'autorité, des rémunérations équivalentes à celles des hommes, mais ces femmes restaient des «sous-flics». Et pour cause. Leurs aspirations de carrière étaient limitées à trois niveaux de promotion : assistante de police principale, auxiliaire de police principale ou auxiliaire de police tout court. Un plafond de verre qui restera solidement verrouillé pendant une quinzaine d'années.
Ce n'est qu'en 2001, après l'amendement du fameux statut particulier, que le facteur féminin a pu enfin prétendre à une véritable carrière au sein de la police. Cette année, le législateur a abrogé les cadres d'assistante et d'auxiliaire imposés jusque-là. Et à ces dames, on a finalement ouvert la porte des autres concours de la DGSN… et donné la possibilité de porter l'uniforme. Gardienne de la paix, inspectrice de police, officier de police, officier de la paix ou commissaire de police. Depuis, plus d'un millier de recrues féminines ont rejoint le corps de la police.

 
 
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