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N° 245
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Youssef Aït Akdim

France. Un fauteuil pour trois

Entre les trois candidats
socialistes (de g. à d., Laurent
Fabius, Ségolène Royal et
Dominique Strauss-Kahn)
un échange de sourires polis
précède l’affrontement cathodique.
(AFP)

Fabius, Royal et Strauss-Kahn sont dans la dernière ligne droite avant le choix du candidat socialiste aux présidentielles. Alors que Royal accapare les médias, ses concurrents semblent perdre pied contre la favorite des sondages.


C’est une première en France. La désignation du candidat du Parti socialiste à l'élection présidentielle de 2007 est précédée de débats publics. Sur le modèle des primaires américaines, les trois «candidats à la candidature» animeront trois directs, diffusés par la Chaîne Parlementaire. À un traditionnel face-à-face, la direction du parti a
préféré un format hybride. Derrière leurs pupitres, ils répondent successivement aux questions des journalistes, sur la base de messages envoyés par les militants. Toute confrontation directe est rendue impossible par un agencement longtemps négocié par les conseillers de chacun, où les candidats font face à leur auditoire et ne se regardent pas en principe. Rien n'est laissé au hasard, ou presque. C'est un tirage au sort qui détermine l'emplacement de chacun, comme l'ordre des interventions.

Round 1 : on s'observe...
Pour la première soirée consacrée aux questions économiques, mardi 17 octobre, Laurent Fabius et Ségolène Royal encadrent Dominique Strauss-Kahn. Sur le plateau, chacun des candidats a pu se faire accompagner par dix invités, les groupes s'épient, s'ignorent et grelottent sur le plateau. L'ambiance, aussi, est glaciale et reflète la raideur des candidats. Ambiance Questions pour un champion ou grand oral de Sciences Po, c'est selon.

“Je suis candidate pour faire gagner la gauche et ensuite pour faire réussir la France”. Tailleur crème et coiffure impeccable, Ségolène Royal ouvre le bal pour exposer les raisons de sa candidature à l'investiture socialiste. La favorite des sondages en oublie toute règle de bienséance, elle ne salue pas Laurent Fabius, ni Dominique Strauss-Kahn. Son leitmotiv est de rassembler, même si elle admet ne pas avoir “aujourd'hui réponse à tout”. Son voisin de droite est plus direct, il dit vouloir mettre en œuvre “les solutions d'une social-démocratie moderne”. Se voulant rassurant, DSK rappelle que les candidats ne sont pas venus pour “vaincre l'autre comme on le fait quand on est dans un combat contre la droite”. Quant à Laurent Fabius, ce qui l'a décidé, ce sont “des situations, des inégalités, des injustices qu' [il] n'accepte pas, qui doivent changer et qui peuvent changer”.

Rien de nouveau. Les positions de chacun sont connues et la prudence est de mise. Pour Dominique Strauss-Kahn, il faut effacer une image de technicien et imposer celle d'homme d'Etat. Laurent Fabius, lui, peine à élargir la base de ses soutiens. Depuis la défaite d'avril 2002, il veut moins de libéralisme économique dans le parti, même s'il défend le bilan social du gouvernement de Lionel Jospin. “Il ne faut pas laisser dire que les 35 heures ont été un échec”, avant de promettre : “Si je suis élu président de la République, dès les premiers jours, il y aura une augmentation de 100 euros du SMIC”.

“Chouchoute” des médias, Ségolène Royal est attendue au tournant. Ses partisans se méfiaient des coups bas de ses compétiteurs, ils furent déçus. Au contraire, ce sont surtout Strauss-Kahn et Fabius qui, à quelques rares reprises, se sont opposés, en particulier sur l'augmentation de 100 euros du SMIC proposée par M. Fabius. à la fin du débat, Laurent Fabius lance : “Je ne suis pas candidat pour être ministre de l'Economie. Je l'ai déjà été. Je suis candidat pour être président de la République”. Ce à quoi DSK répond du tac au tac qu'“il ne faut s'engager à promettre que ce qu'on pourra tenir”.

Royal est la plus à l'aise et se limite à des généralités, au risque d'épuiser la patience des journalistes. Par exemple sur la question des 35 heures, point sur lequel elle a tenu des positions controversées, elle ne répond qu'après qu'on lui ait posé la question trois fois pour l'entendre les qualifier “dans certains cas, et pour une minorité, [de] régression sociale”. Emaillant son discours de ses formules favorites, “ordre juste” ou “désir d'avenir”, elle a eu le mot de la fin. “Ce qui fait ma différence, c'est déjà aux autres de le dire. Il y en a une qui est visible, sur laquelle je n'insisterai pas” a-t-elle lancé, un petit sourire aux coins des lèvres. Match nul donc, sauf que Royal a de l'avance.

Round 2 : Ségolène mène aux points
Mardi 24 octobre, le deuxième débat sur les problématiques de société est moins coincé que le premier. Le contexte a changé en une semaine. Auparavant discrète, Ségolène Royal s'est - volontairement ? - exposée à la critique de ses concurrents, depuis qu'elle a proposé de créer des jurys de citoyens pour évaluer l'action politique des élus. Une majorité de la classe politique, à droite mais surtout dans son propre camp, s'est élevée contre ses propos jugés populistes.

Comme prévu, Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn attaquent. C'est d'abord l'ancien premier ministre qui estime qu'il faut “surtout ne pas épouser une espèce de populisme qui serait extrêmement dangereux et qui ferait le lit de l'extrême droite”, accusant même Ségolène Royal d'“introduire une méfiance à l'égard des élus”. DSK n'en pense pas moins. “Je ne fais pas partie de ceux qui pensent qu'on peut bâtir une société sur la suspicion généralisée”, concluant par la nécessité de “créer une société de confiance et pas une société de défiance”.

La présidente de la région Poitou-Charentes ne semble pas atteinte par ce tacle appuyé. Elle ne se renie pas et maintient son diagnostic d'“une crise démocratique profonde”. Pour elle, “les citoyens ne veulent plus attendre sans rien faire entre deux mandats”, n'hésitant pas à rendre les coups : “Moi, je suis quelqu'un qui ne veut pas revivre le 21 avril 2002”. On assiste à une rupture de ton, rupture consommée lorsque Laurent Fabius évoque le droit de vote des étrangers aux élections locales. Alors qu'il défend la possibilité, pour eux, de participer à des conseils municipaux, elle l'interrompt par un “ou à des jurys citoyens...”. Pourtant, les candidats étaient censés ne pas s'interpeller. Avis à ceux qui critiquaient un premier débat morne, aseptisé.

“Pas besoin de hausser la voix”, réagit alors DSK, un peu excédé par le plaidoyer de Mme Royal sur la “réalité” de la société et les leçons du 21 avril 2002. Les sujets polémiques ne manquent pas. Sur la sécurité, Ségolène Royal avait provoqué un tollé au printemps dernier en proposant de placer des délinquants “dans un service à encadrement militaire”. Lors du débat, elle a rectifié sa position : “Je n'ai pas parlé d'encadrement militaire, ni de camps militaires”, s'est-elle justifiée.

Où en est-on alors du naufrage prédit par les partisans de DSK et Fabius avant les débats télévisés ? Force est de reconnaître que les questions ont tourné autour des prises de position plutôt iconoclastes de Ségolène Royal. Ses concurrents, qui devaient la contrer sur ses contradictions avec le projet socialiste, se sont retrouvés piégés par son habileté à retourner la situation à son avantage. La tactique est limpide : occuper l'espace, au besoin par des déclarations-chocs, adoucir son propos ensuite. Maîtresse du tempo et de l'agenda, elle s'est placée aux devants de la scène. Le décor est posé. Et pour le sprint final, Ségolène Royal semble bien installée. A un mois de l'investiture du candidat du PS, les couloirs de la rue de Solférino bruissent de rumeurs de “deals”. Ses compétiteurs prépareraient déjà la suite, avec une seule devise : “Ne pas insulter l'avenir”.

 
 
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