Piratage. L'impossible combat ?
Reportage. Secouristes de fortune
Presse régionale. Tanger et les 40 canards
Nostalgie. Les années radio
Réaction. À propos de Mehdi Ben Barka
États-Unis. L'Irak au centre des élections
11 septembre. Faut-il croire au complot ?
Cotation. Le bug boursier d'IB Maroc
Imghrane. La famille du blues amazigh
Underground. Le Stoune du Halazoune
Audiovisuel. S.O.S techniciens
N° 246
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Jean Berry

Musique.
Imghrane. La famille du blues amazigh


Abdellah Habou, recevant le prix
national pour l'enseignement de la
culture amazighe décerné
par l’Ircam.
(DR)

Instituteur récemment décoré par l'Ircam, Abderrahmane Habou, entouré de deux de ses frères, est à l'origine du groupe Imghrane, qui mêle la chanson amazighe à des sonorités modernes et au patrimoine transmis par leur père Lahcen, figure de l’Ahouach dans la région de Tiznit. Rencontre.


C’était à la mi-octobre, au siège de l'Institut royal de la culture amazighe (Ircam). Dix instituteurs venus des quatre coins du royaume recevaient une distinction toute particulière, le prix national pour l'enseignement de la culture amazighe. Près du tiers des Marocains
pratiquent la langue berbère, si ce n'est plus, alors que les mesures ambitieuses sur sa réhabilitation à l'école et dans les médias se heurtent à un certain immobilisme. Parmi les enseignants décorés se trouvait Abderrahmane Habou. Agé de 32 ans et père de deux enfants, il représentait l'école Mighormane de la petite commune rurale de Ouijjane, tout près de Tiznit.
La musique, Abderrahmane et ses frères sont tombés dedans quand ils étaient tout petits, suivant leur père, maître de l’Ahouach, de fêtes en moussems. Originaire du petit village d'Assaka où ses enfants sont nés, Dda Lahcen, 68 ans, potier depuis plus d'une trentaine d'années, dirige toujours la troupe de la région. “C'est lui le grand maître et pendant les représentations il peut être entouré de 30 à 50 personnes”, raconte son fils. “Il est sévère avec les danseurs : l’ Ahouach nécessite une grande discipline. Mais il est très respecté”. Quand il ne fait pas la leçon aux élèves de sa classe de troisième (âgés de 8 à 10 ans), le fils aîné du maestro se consacre, entouré de deux de ses frères, Larbi et Boujmaâ, à l'héritage transmis par son père et au patrimoine musical de sa région, à travers le quintet Imghrane (“invités” en tamazight). Bendirs, naqouss et lotar, tam-tam, banjo et guitare, claviers, etc. Au rebab à leurs côtés, on retrouve Hassan Hajj Belaïd, petit-fils du célèbre poète et musicien.

De Tiznit à Pékin
L'histoire du groupe a démarré en 1991 quand, inspiré par la “nouvelle vague de groupes amazighs” comme Oudaden ou Inerzaf, et après quelques expériences avec des musiciens de Tiznit, Abderrahmane Habou décide de monter Imghrane, avec à ses côtés celui qui tient toujours le banjo, Mohamed Essalk. Après un premier disque, son frère Boujmaâ le rejoint en 1995, puis Larbi quatre ans plus tard. Depuis, c'est ce dernier qui écrit les poèmes qui alimentent les paroles du groupe, au rythme d'un album par an… Aujourd'hui le cadet Larbi, qui se consacre à la musique, est donc la plume et la première voix d'Imghrane, et il gère la société de production familiale. Boujmaâ, potier, aide son père à l'atelier. Et Abderrahmane, en plus de l'école, s'occupe de la communication du groupe.

Musicalement, le style d'Imghrane laisse entrevoir les liens finalement pas si lointains entre la tradition du Souss et certaines sonorités celtique ou sud-américaines. Un “amarg blues” du Sud marocain, doux et presque planant, à l'image de ce far-west maghrébin. “Pour moi, ils sont l'un des grands espoirs de la musique amazighe dans le Souss, ils puisent dans le passé, chez les grands, pour enrichir leur travail, qui est contemporain et rigoureux. C'est aussi ça leur force. Ils sont déjà connus mais je parle d'espoirs car je pense qu'ils iront très loin”, confie Brahim El Mazned, directeur du festival Timitar, à Agadir, où Imghrane s'est produit cet été, de retour d'une tournée d'une quinzaine de jours en Chine qui les a conduits, entre autres, à représenter le Maroc sur la scène du Théâtre national populaire de Pékin.

70 000 exemplaires en trois mois
Avec ce voyage et bientôt ses premiers clips, tournés tout récemment à Tafraoute, l'année 2006 sonne comme un tournant dans l'histoire du groupe, qui a également réalisé trois disques depuis janvier. Le dernier en date, un hommage en forme de reprises par Larbi Habou des compositions du chanteur gadiri Bizmaoune, authentique star amazighe des années 70 et 80, s'est écoulé en trois mois à plus de 70 000 exemplaires, chez les grossistes des quatre coins du Maroc. Un exploit. Preuve qu'au fil des festivals et émissions télé, le groupe a su conquérir un public. Un succès néanmoins inespéré, dans un paysage musical dominé par le piratage, que le groupe a toujours du mal à s'expliquer. “C'est vrai que pour la première fois nous avons enregistré dans un certain confort technique avec le son que l'on voulait. Et puis il y a la voix de Larbi qui colle bien aux chansons de Bizmaoune, dont le répertoire est connu de tous” explique Abderrahmane.

Connu pour son engagement en faveur de la cause amazighe, Abderahmane Habou est également le directeur artistique du nouveau festival Tifaouine, à Tafraoute, où il a invité, cet été pour douze jours de concerts, Cherifa, Archache et une pléiade d'artistes berbères… Dans le même temps, la première édition de l'événement initiait, en journée, un volet éducatif consacré aux jeunes, baptisé les “Olympiades du Tifinagh”, avec au menu dictée et autres exercices éducatifs. Coïncidence, c'est l'un de ses élèves, le petit Abdellah Abahmane, qui a remporté le premier prix. Une grande fierté pour l'instituteur, qui a trouvé là une manière ludique et originale de promouvoir l'enseignement de sa langue. Alors bien sûr, à la fête de fin de semestre ou pour la journée nationale de l'école, c'est au son des cassettes d'Imghrane que chantent et dansent les élèves d'Abderrahmane, qui ne ratent pas une apparition télé ou un nouveau disque de leur maître. “Certains parmi mes élèves vont jusqu'à apprendre les textes de nos chansons, ce qui me rapproche davantage d'eux”. Et c'est tant mieux.



Paroles. Une langue, un message

“La préoccupation identitaire est toujours présente chez les artistes du Souss”, témoigne Hicham Bahou, du Boulevard, originaire de Tanant. “Et c'est aussi à travers la poésie et la musique que l'information identitaire a été relayée”. Au fil de huit disques en une douzaine d'années, Imghrane, qui chante aussi l'amour, s'est bien sûr intéressé à l'évolution de la condition berbère. “Pendant les années 90 les associations et intellectuels ont commencé à défendre notre cause, de manière organisée”, se souvient Abderrahmane Habou.
Un peu plus tard, à la création de l'Ircam, le groupe, qui montre ainsi sa fibre politique, se moque des “arrivistes qui ont déclaré leur amazighité sur le tard, pour accéder à un poste (…) On appelle tout le monde à marcher main dans la main pour promouvoir nos vrais droits”. Parmi ces droits, bien sûr, l'enseignement du tamazight, qu'Abderrahmane pratique depuis trois ans : “Je n'ai jamais rencontré une telle envie d'apprendre chez mes élèves. Le tamazight devrait être enseigné partout, au Maroc et en Afrique du Nord. Il représente notre culture et notre spécificité”.
Plus récemment, le groupe a choisi de rendre hommage à la femme berbère. “Elle est au centre de notre culture, c'est elle qui nous a appris notre langue et permet sa transmission”, poursuit l'artiste. Les deux derniers disques d'Imghrane, édités cette année, s'intitulent donc Immi Henna (maman) et Dihiya, du nom d'une reine amazighe, à qui Larbi Habou, qui signe les paroles du groupe, a dédié ce vers : “Elle était une vraie légende, pourquoi ne veulent-ils pas la reconnaître dans l'Histoire ?”.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2008 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés