|
Par Nadia Lamlili
Reportage. Secouristes de fortune
|
Le gros des interventions
du Samu social se font sur
les enfants de la rue.
(TNIOUNI / NICHANE)
|
Un curieux fourgon blanc sillonne les rues de Casablanca depuis un mois, à la recherche de personnes en situation précaire à soigner. C'est celui du Samu social, que TelQuel a suivi pendant un jour et une nuit
Il est minuit passée. Le fourgon avance lentement dans les coins obscurs du port de pêche de Casablanca. Il s'arrête au niveau du quai. Une bande d'enfants de la rue de différents âges s'agglutine autour de Si Mohammed, l'animateur social. Ils demandent tous à être soignés. Salaheddine boîte parce qu'il s'est foulé la cheville. Brahim Hamaka |
|
(c'est son surnom) a une méchante toux. Le troisième, qui a refusé de dévoiler son prénom, souffre d'une blessure au crâne. Sous l'effet du Silissioune, ils baragouinent tous en même temps.
Doucement, doucement
nous ne sommes pas un hôpital ambulant. Nous ne prodiguons que les soins d'urgence, explique Si Mohammed. Les soins d'urgence, ce sont de la Bétadine et des pansements pour ceux qui sont blessés, en plus d'un zeste d'assistance psychosociale. Quant aux cas les plus graves, comme les fractures, les crises de bronchite ou les grandes entailles, ils sont transportés à l'hôpital, explique Afifa Belghiti, directrice du Samu.
Au terme d'un mois d'activité, le Samu social, une ONG créée sous l'égide du secrétariat d'Etat à la Famille, a pu se faire une idée du terrain. Au 17 octobre dernier, il avait effectué 82 tournées, 45 de jour et 37 de nuit. Les résultats montrent une prédominance d'enfants entre 13 et 18 ans. C'est ce qui explique la limitation de la population cible pour le moment à deux catégories : les moins de 18 ans et les mères célibataires. Les adultes errants, les mendiants et les prostituées ne sont pas pris en charge, sauf en cas d'urgence nécessitant l'intervention du Samu.
Rondes de nuit
Les rondes de nuit se font une fois tous les deux jours. De 21 heures à 5 heures du matin, une équipe mobile de trois personnes sillonne les zones de Casa-port, le port de pêche, Place Verdun, l'Ancienne Médina, Mers Sultan, Derb Omar et le quartier Korea. Elle s'achemine ensuite vers la gare Oulad Ziane et ses environs, qui connaissent une grande concentration de mères célibataires, avant d'aller inspecter le marché de gros et quelques quartiers obscurs de Sidi Othmane. La nuit, ce sont souvent les jardins publics qui servent de dortoirs pour les enfants. Mais la consigne est claire : il ne faut jamais réveiller un enfant qui dort. Sa réaction peut être brutale.
Pour approcher un enfant de la rue, la première étape consiste à gagner sa confiance en lui expliquant la nature de l'intervention du Samu. Avec ses inscriptions en vert et en rouge, notre fourgon était souvent pris pour un véhicule de police, rappelle Ahmed, le chauffeur. A 3 heures du matin, Derb Omar baigne dans la pénombre et le calme. Dans la rue, on n'entend que les cris des chats qui se livrent bataille dans les grosses poubelles. L'équipe du Samu scrute les coins obscurs, à la recherche de petits corps endormis. Bientôt, deux enfants se manifestent. En apercevant l'estafette, ils prennent la fuite. Ne craignez rien. Nous voulons juste vous parler !, crie Si Mohammed. Les gamins avancent prudemment. Après quelques saluts et des présentations, la tension baisse d'un cran. Nous croyions que vous étiez de la police, sourient-ils. L'animateur social en déduit qu'ils sont nouveaux dans le quartier, puisqu'ils n'ont jamais eu affaire au Samu. Rachid, 15 ans, est originaire de Salé. Cela fait un an et demi qu'il habite dans la rue, parce qu'il n'a pas les moyens de louer une chambre. Le jour, il travaille dans un café de lAncienne Médina à 100 DH la semaine. Le soir, il dort dans les jardins publics, quand la police ne (l)'embête pas. Son ami Lahcen a 19 ans et il vient de Tiznit. Quoi, un chleuh dans la rue ?, plaisante le chauffeur Ahmed. Les gamins rient à pleines dents et disent n'avoir besoin de rien. Et s'il accepte de bonne grâce des biscuits et une bouteille de soda, Rachid refusera de suivre l'équipe au centre du Samu Social qui se trouve à Bourgogne.
Un centre où les enfants sans domicile fixe sont hébergés pour une durée maximale de trois jours, sauf ceux nécessitant un suivi plus long. Logés, nourris et blanchis, ils sont pris en charge par une assistante sociale qui fait sa propre enquête et les dirige vers des associations-relais : les femmes célibataires vont à Solidarité féminine, Insaf ou Basma. Les enfants sont orientés vers l'AMESIP ou Bayti. Parfois, il arrive même que le Samu intercède pour ceux qui veulent regagner le foyer familial.
La rue, c'est mon choix...
L'enquête sociale est déterminante. Très souvent, les enfants mentent sur leurs origines et leurs prénoms. C'est le même scénario qui se répète. La plupart s'appellent Achraf ou Ayoub et ils ont été chassés de la maison par leurs belles-mères, précise Afifa Belghiti. La règle est claire : pas d'obligations, pas de fausses promesses. Tout se fait dans le consentement. Si l'enfant ne prend pas lui-même la décision de quitter la rue, aucune aide ne donnera ses fruits. Beaucoup développent une accoutumance qui les empêche de se laisser prendre en charge. Au quartier Verdun, l'équipe du Samu a ainsi rencontré un enfant parmi un groupe de vagabonds adultes. Un fugueur de 13 ans, originaire de Hay Mohamadi, et qui n'est que depuis deux semaines dans la rue. Il est nouveau. Il faut le sauver le plus tôt possible, martèle Afifa Belghiti. L'équipe du Samu lui propose de le ramener chez lui et d'intercéder en sa faveur auprès de ses parents. Il refuse. Elle l'invite à intégrer une association, avec un métier qui lui permettra de gagner sa vie. Toujours niet. Omar, c'est son prénom, veut rester avec ses nouveaux copains. Je ferai un peu de Jkir (ndlr : terme de la rue signifiant littéralement harceler les passants pour leur soustirer de l'argent), avant de rentrer chez moi, dit-il. C'est dommage. Les adultes qu'il fréquente ont une grande influence sur lui. Il ne nous reste plus qu'à le suivre, quitte à revenir le voir chaque jour, chaque soir, regrette l'équipe.
Cette nuit-là, le Samu a pu convaincre quand même deux cas de les accompagner : une femme et son bébé malade, rencontrés dans la gare Oulad Ziane et un adolescent de 16 ans qui souffrait d'une grave infection à cause d'une plaie mal soignée. La maladie et le froid poussent souvent un enfant à suivre les secouristes. Mais une fois guéri, il retourne là où il était.
Cette nuit-là, Casablanca n'a pas dévoilé toute sa misère. À elle seule, la métropole abriterait entre 2500 et 3000 enfants de la rue. A loccasion de chaque visite royale, la police en conduit une grande partie au centre de Tit Mellil, un de ces nombreux dépotoirs de la pauvreté. On y trouve pêle-mêle des malades mentaux, des mères célibataires, des orphelins, des prostituées, des handicapés, des personnes âgées
Et le jour même où le roi quitte ce Casablanca aseptisé, ces détenus sont aussitôt lâchés dans la nature. Les enfants de la rue regagnent leurs taudis et les mendiants leurs feux rouges. Les deux populations qui ont la chance de n'être jamais inquiétées restent celles squattant l'hôtel Lincoln et l'ancien immeuble de la Soread, place Zellaqa. Nous ne nous aventurons jamais là-dedans. Les bandes qui s'y trouvent sont armées et très agressives, se contente de commenter l'animateur social.
La nuit, Casablanca est un monde hybride, où l'exclusion extrême jouxte le plaisir marchand. A 4h30 du matin, les prostituées de Bab Marrakech déambulent tranquillement, au nez des fourgons de police qui traversent le boulevard désert à tombeau ouvert. Cette population, aussi précaire soit-elle, ne fait pas partie du champ d'action du Samu. Elles ont choisi leurs vies, nous répond-on laconiquement.
Un autre jour commence
Avec le soleil, c'est un autre monde qui se réveille. La ronde du Samu, qui commence à 14h00, rencontre des profils différents, même si l'itinéraire et la population-cible restent les mêmes. S'ils ne dorment pas encore à cette heure-ci, les enfants travaillent ou mendient pour pouvoir manger ou sniffer (dans le langage de la rue, Ydabbar âla rassou). Ils ne se manifestent vraiment qu'à la tombée de la nuit. Mais le travail du Samu consiste à aller chercher les populations là où elles sont, surtout celles qui n'osent pas ou ne peuvent pas demander de l'aide.
Après une inspection du centre-ville, direction gare Oulad Ziane. Les voyageurs attendent leurs autocars au milieu du bruit assourdissant des cassettes de chikhate et des courtiers qui se disputent le chaland. Même si les personnes en situation de rue se mélangent avec le reste de la population, Mourad, l'animateur social de service cette après-midi, arrive à les repérer. Normal, c'est un ancien agent de l'association Bayti ! Sur un banc isolé, des femmes habillées proprement dormaient à côté de leurs bébés. Qui l'aurait cru? Ce sont des mères célibataires SDF, qui ont atterri dans la gare parce qu'il y a de l'animation, ce qui peut nous protéger contre les agresseurs.
Et pourtant, elles refusent de suivre le Samu. Fatim-Zahra, enceinte de 8 mois, veut rester là où elle est. Les difficultés de l'accouchement et l'hiver qui arrive ne la feront pas changer d'avis. Cette adolescente de 18 ans a déjà été hébergée par le Samu. Mais elle en est sortie peu de temps après, pour retourner à la gare. Emmenez-là, crie une autre jeune mère célibataire, elle ne veut pas quitter parce que des vagabonds viennent la chercher chaque nuit. Une forte rumeur circule à propos de l'existence d'un réseau de prostitution dans la gare.
Mais Fatim-Zahra reste de marbre. Qu'a-t-elle derrière la tête ? A-t-elle promis son futur bébé à quelqu'un ? L'équipe du Samu n'en sait rien. Elle se contentera de faire du suivi, puisque la concernée n'a pas la volonté de s'en sortir. Il ne faut surtout pas faire appel à la police. Car nous perdrons sa confiance et celle des autres filles. Et c'est notre capital le plus précieux, précise Mourad. Les mères célibataires vivent en bande comme les enfants de la rue. Elles ont toujours une confidente, une âachira qui garde leurs bébés quand elles vaquent à d'autres occupations.
Dans la rue, la notion de âachir est pleine de sens. C'est un pacte qui lie deux êtres réunis par la misère et le combat pour la survie. Sinon, qu'est ce qui pousserait Hamid à pleurer à chaudes larmes lorsque son pote lui demande d'aller avec le Samu pour se faire soigner et recoller les morceaux de sa vie ? Arrête de pleurer a Khouya. Tu seras mieux avec eux, lui explique t-il en le serrant contre lui. La rue est dangereuse et cruelle, mais elle ne manque pas, parfois, de tendresse et d'entraide.
Et de l'affection aussi, qui peut virer au chantage. Plusieurs enfants errent ainsi dans les rues, pour subvenir aux besoins de leurs familles nécessiteuses. Dans le marché de gros, Ismaïl ramasse les légumes qui tombent des camions et les vend aux particuliers. Le soir, il ramène sa maigre bourse à sa famille qui habite Derb Chichane (Lhraouiyine). Béni par sa mère, il regagne ensuite le marché de gros, son vrai foyer. Ici, il dort à la belle étoile au milieu des détritus avec pour seule compagnie un chiffon imbibé de colle, qui l'éloigne, pour un temps, de la dure réalité de ce monde. |
 |
Hommage. Les soldats de l'ombre
Le Samu se compose de trois équipes d'aide mobiles, qui vont chaque jour à la rencontre des personnes en difficulté. Ces secouristes courageux ont développé un flair remarquable et des talents insoupçonnables de contact humain. Ils savent repérer les leaders des bandes, parlent leur langage et arrivent même à en faire des amis. La récupération des petits garçons qui vivent sous leur protection devient facile par la suite. La violence ? Visiblement, ces secouristes n'ont pas peur d'être agressés par ceux qu'ils espèrent aider. Heureusement que la police nous facilite la tâche, se félicite un animateur social. Confiants dans leur approche, ils ne portent aucune arme, ni sur eux ni dans leur fourgon. Même pas un gourdin ? Pourquoi faire ? Tout peut se résoudre dans le dialogue, répondent-ils. Chapeau bas, Messieurs Dames ! |
|
|