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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Nostalgie. Les années radio

La famille se rassemblait autour
du poste radio, pour suivre ses
émissions préférées. Depuis, c’est
la télévision qui a pris le relais.
(DR)

Jusqu'au milieu des années 80, la radio était le média populaire par excellence : une audience nombreuse et fidèle, des animateurs passionnés et des émissions prisées. Retour sur une période à jamais révolue.


Bien avant Internet, les antennes paraboliques ou la télé, il y avait la radio. Le premier média de masse à se déployer dans les villes marocaines et à rencontrer un succès monumental. Une fièvre des ondes qui ne s'arrêtait pas aux foyers, envahissant même les espaces publics. Ainsi, les cafés équipés de postes radio se retrouvaient bondés
de clients, moins attirés par le goût du thé à la menthe que par les rebondissements de leur feuilleton radiophonique préféré.

Et pour cause. Nous sommes dans les années soixante. Le poste radio était encore un équipement de luxe, dont seuls les plus nantis pouvaient se permettre l'acquisition. Mais un luxe qui transformait définitivement votre quotidien : “Du jour au lendemain, non seulement vous devenez la star de la famille et du quartier, mais votre salon se transforme en véritable QG, rassemblant des personnes… que vous ne connaissiez pas forcément”, ajoute Najib Salmi.

Dans les internats des écoles, l'extinction des feux coïncidait avec la mise en marche d'un poste radio, soigneusement caché sous une couverture, pour délivrer un inestimable moment d'évasion. Dans les bureaux de tabac, on se bousculait pour acquérir la légendaire carte postale “spéciale dédicace” de la RTM, préalablement affranchie. Il suffisait alors de la remplir avant de l'expédier, en spécifiant la chanson désirée, son nom et celui de la personne à qui on désirait la dédicacer. Et puis, faute de posséder des tourne-disques, stimuler sa sensibilité de mélomane se faisait au son de quelques émissions musicales largement prisées. Sans oublier ces fameux après-midi dominicaux, durant lesquels toute la gent masculine du pays était scotchée à son récepteur, à l'écoute des directs du championnat de football.

Des animateurs stars
Dans ce contexte, forcément, tout ce qui entourait la radio fascinait. L'animateur Ali Hassan se souvient de ces purs moments de bonheur, lorsque la RTM ouvrait, une fois par semaine, ses portes aux auditeurs. “Toujours très nombreux, les auditeurs étaient aux anges. C'était pour eux l'occasion de visiter le 'lieu de fabrication' de leurs émissions favorites, mais aussi de rencontrer leurs animateurs préférés. Personnellement, c'était un rendez-vous que je ne manquais pour rien au monde”.

Ces flash-back nostalgiques des “anciens” en disent long sur la place qu'occupait la radio et son impact sur toute une génération de Marocains. D'ailleurs, ce n'est pas pour rien que les mutins du coup d'Etat de 1971 l'ont choisie -plutôt que la télé inaugurée neuf ans plus tôt par Hassan II- pour annoncer “la fin du régime monarchique”. Ce jour-là, Hosni Benslimane, alors gouverneur de Tanger, optera également pour la radio (celle de Tanger) pour avertir la population de la bonne santé du roi. Bien avant, les nationalistes avaient profité du statut international de la ville du détroit pour revendiquer ouvertement l'indépendance du Maroc et envoyer des messages cryptés à la résistance.

Bien évidemment, durant ces années de gloire, ne devenait pas animateur qui le voulait. C'était un véritable parcours du combattant qui attendait les postulants aux ondes : concours écrit et oral puis, en cas de réussite, trois mois d'essai… ainsi qu'un passage obligé par les bancs du conservatoire, histoire de parfaire la diction et le timbre de la voix. Et il n'était pas rare que cette classe un peu particulière accueille périodiquement des animateurs expérimentés.

Au terme de la sélection, les heureux élus finissaient par intégrer la radio, pour bénéficier d'un salaire misérable. “Ce n'était pas pour l'argent que l'on devenait animateur, mais par passion pour ce métier. D'ailleurs certains parmi nous étaient des cadres, voire des chefs de PME. Il y avait même parmi nous l'épouse d'un général”, raconte cet ancien animateur. Hafid Alifi, le célèbre maître de cérémonie de la fameuse émission Boogie : «certains animateurs musicaux allaient même jusqu'à acheter des disques de leurs propres poches, tellement ils étaient passionnés par ce qu'ils faisaient». Et quand l'argent manquait, le Système D prenait le relais. Ainsi, le même Alifi usait d'un subterfuge plus ou moins légal pour s'approprier les derniers tubes de l'époque. “J'enregistrais ce qui passait sur les ondes de la radio interne d'une base américaine installée en Espagne, avant de les diffuser à mon tour. La qualité n'était pas irréprochable. Mais qu'importe, les auditeurs adoraient !”.

Mais il n'y avait pas que la passion : la radio, c'était également un titre de prestige. S'ils n'étaient que rarement reconnus dans la rue, il suffisait aux animateurs et animatrices de s'annoncer pour recevoir un flot de compliments… et quelques petits passe-droits à l'occasion. “C'était plutôt pratique pour ne pas faire la queue partout, se souvient, avec un sourire, un ancien présentateur. Et pour draguer, il n'y avait pas mieux”. Hafid Alifi, l'un des rares à avoir accédé au statut de star de la radio, était particulièrement demandé : “Quand je partais en déplacement, il me suffisait de le faire savoir pour recevoir des invitations à la pelle”, se rappelle-t-il. Et il n'était pas rare qu'une petite bande de groupies attende son animateur préféré à la sortie des studios El Brihi.

Certains animateurs musicaux, très écoutés à l'époque par la bonne société, se voyaient même offrir des cadeaux en tout genre. La légende, plus ou moins confirmée, veut que l'un d'entre eux recevait régulièrement des disques directement du Palais royal, envoyés par Hassan II lui-même, inconditionnel de Cha Cha Cha.

Programmation en vogue
Certes, la radio n'avait tout simplement pas de concurrence. Mais à en croire ses “vétérans”, la radio marocaine devait surtout son succès à la qualité de ses émissions. Et il faut dire que, hormis les très officielles informations, certaines ne manquaient pas de créativité, surtout pour l'époque.

Et il y en avait pour tous les goûts.Du très populaire “Rokn El Moutaghayibine”, sorte de “Moukhtafoune” radiophonique, à “Raghabate Al Moustamiine”, un programme musical entièrement réservé aux dédicaces, en passant par la légendaire “Saïda Leïla”, dont les conseils étaient religieusement suivis par les ménagères du pays.

De son vrai nom, Malika Meliani, elle avait gagné ses galons en animant dès 1958, “Dounia Al Maraa” puis “Ana Andi Mouchkila”, deux émissions féminines qui faisaient exploser l'audimat. Quelques années plus tard, feu Malika allait ratisser plus large en se tournant vers des émissions plus familiales. «Quand Saïda Leïla était sur les ondes, toute la famille se réunissait pour l'écouter. Elle avait ce don de donner à chaque auditeur l'impression qu'elle ne s'adressait qu'à lui», se souvient l'animateur, toujours vert, Mohamed Bhiri. Les sportifs n'étaient pas en reste.Les commentaires enflammés de feu Noureddine Guedira, animant son “Al Aalam Riadi” (appellation d'origine contrôlée), sont toujours dans les esprits.

Ces années-là avaient également vu fleurir un genre aujourd'hui disparu, celui des feuilletons radiophoniques. Des émissions qui virent notamment les débuts de quelques légendes du théâtre marocain. On se rappelle notamment des fameux “Mi El Harnounia”, “Nhar El Khmiss”, “Saïf Dou Lyazal” ou “Al Kitto Al Aswad” (“Le chat noir”), un feuilleton policier dont le suspense tenait en haleine des milliers d'auditeurs. Malgré sa popularité, ce dernier allait disparaître inopinément des ondes à la mort de Mohammed V. “A l'époque, beaucoup de gens superstitieux répétaient que c'est à cause de lui que Mohamed V est mort”, se souvient Abdellah, un septuagénaire qui regrette toujours de n'avoir jamais connu le dénouement du feuilleton.

Oui, il fut un temps où la radio marocaine était le média le plus populaire, faisant réellement partie du quotidien des Marocains. La récente libéralisation des ondes, avec le foisonnement de nouvelles stations qui en a résulté, réussira-t-elle à reproduire cette magie ? Rien n'est moins sûr. Malheureusement...

 
 
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