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Saïd Naciri. Star sans système
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N° 247
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Propos recueillis par Hassan Hamdani

cinéma.
Said Naciri. Star sans système


Arrivée en grande pompe de
Saïd Naciri (en jellaba) et des
acteurs de Abdou et les
Almohades, lors de
l’avant- première du film.
(AIC PRESS)

Le nouveau Saïd Naciri est sorti sur les écrans. Abdou et les Almohades, superproduction grand public, s'annonce déjà comme un succès. Rencontre avec un faiseur de “blockbusters” à la sauce marocaine.


Pour Abdou et les Almohades, vous êtes producteur, réalisateur, scénariste, acteur principal et distributeur du film. Ce n'est pas trop pour un seul homme ?
Si, mais c'est par défaut car je n'ai pas le choix. La réalisation de Ould derb, que j'avais confiée à Hassan Benjelloun, n'a pas été à la hauteur.
Car comme metteur en scène, ce dernier a un registre différent de celui de la comédie. Nous nous sommes opposés durant le tournage sur plusieurs points. Et le résultat final était presque raté, comparé à l'idée que j'en avais au départ. Ould derb a ensuite été confié à un distributeur qui ne m'a jamais payé. J'ai vécu la même mésaventure avec Les Bandits. Depuis, j'ai décidé de tout prendre en charge moi-même.

Vous avez déclaré avoir appris la mise en scène par correspondance. C'est efficace comme méthode ?
Je n'ai jamais dit ça. J'ai déclaré avoir appris la réalisation sur le tas, en assistant à des courts-métrages étrangers. J'ai également suivi un stage avec Bill Cosby du fameux Cosby Show. J'ai aussi lu beaucoup de livres traitant de la mise en scène. J'ai réalisé ensuite quelques courts-métrages pour me faire la main. Mais j'ai bien conscience que cette situation ne peut pas durer. Je rêve de trouver un bon réalisateur pour me diriger.

Vous jouez tout de même sur du velours. En adaptant votre pièce de théâtre à succès Les Bandits au cinéma, vous êtes assuré de faire un carton au box-office.
Et alors ? Je fais des films à voir. Après, que l'on me considère comme un mauvais réalisateur n'est pas vraiment un problème pour moi, tant que l'on ne remet pas en cause mes talents de comédien. J'ai parfaitement conscience de ne pas faire des films cultes ou du cinéma d'auteur, mais étant acteur avant tout, j'ai besoin d'abord de me mettre en valeur, de me “manager” en quelque sorte.

C'est justement un peu cela que l'on vous reproche, vous vous “managez”, voire vous “markettez” tout.
Ecoutez, j'ai passé plus de temps à étudier le management qu'à jouer la comédie. C'est le contexte marocain qui vous oblige à faire attention aux questions d'argent et à la manière de vendre votre cinéma. Tous les films marocains sortis qui font “chouia dial alfalsafa” ont tenu à peine deux semaines en salle. Ensuite, le réalisateur range son œuvre sous le bras et entame le tour des festivals. Mes films, quant à eux, restent programmés quatorze semaines. Or, le cinéma marocain est en train de mourir parce que le public le fuit, car il n'y comprend pas grand-chose. C'est comme un article de journal que l'on doit lire avec un dictionnaire dans les mains. Ce n'est pas ce que je recherche. Je veux que mes films plaisent à votre mère ou à votre tante, par exemple, pour qu'elles prennent l'habitude d'aller au cinéma.

Abdou et les Almohades a un budget de plus d'un milliard de centimes. Comment fait-on pour réunir autant d'argent dans un secteur sinistré ?
Le fonds d'aide du Centre cinématographique marocain m'a subventionné à hauteur de 3,2 millions de dirhams. J'ai mis deux millions de dirhams de ma poche en tant que coproducteur. Le complément a été apporté par des sponsors. J'ai convaincu Maroc Telecom de participer au financement des Bandits, et Méditel pour celui-là. Ce sont là deux marques qui misent sur l'effet de masse Saïd Naciri. J'économise aussi sur les frais de production en faisant de l'échange de bons procédés. Par exemple, des hôteliers ne nous font pas payer car le fait d'héberger notre production leur fait de la pub.

Avec autant d'argent, vous auriez pu tout de même faire attention aux sandales de l'actrice principale du film, Sanaa Akroud. Certains les ont trouvées plus “Mâarif” qu'almohades.
Vous ne les trouverez pas au Maârif, je vous rassure. Ces sandales ont été faites spécialement pour Sanaa Akroud car elle était beaucoup plus petite de taille que sa partenaire de scène. À la caméra, le rendu n'était pas satisfaisant. J'ai donc demandé qu'on y rajoute des talons. Dans la presse, on m'a reproché certains de ces petits détails. Mais après tout, Abdou et les Almohades est une fiction ; et non pas un documentaire historique où l'on doit reconstituer fidèlement une époque et ses costumes, au bouton près.

Vous avez eu maille à partir avec Aziz Salmi, le réalisateur de la pièce de théâtre Ould derb. Que s'était-il passé ?
Aziz Salmi m'a réclamé des droits d'auteur quand j'ai adapté la pièce de théâtre pour le cinéma. La justice a tranché. Aziz Salmi a été condamné à 3 mois de prison avec sursis et 20 000 DH de dommages et intérêts en ma faveur. Il n'était que réalisateur de la pièce Ould derb, dont je suis le créateur. Pourquoi aurais-je dû lui verser de quelconques droits d'auteur ?

Vous cumulez les bisbilles tout de même. Pour Abdou et les Almohades, l'historien qui a servi de conseiller au film dit ne pas avoir touché son argent.
J'ai pour règle de tout mettre noir sur blanc et par contrat. Ce professeur universitaire crie partout que je ne lui ai pas versé les 60 000 DH que je lui aurais promis pour l'écriture du scénario. Or, ce n'est pas ce que nous avions convenu. Primo, il n'a pas participé à l'écriture du scénario. C'est moi qui m'en suis occupé, alors que ce monsieur n'était en charge que des recherches historiques sur le règne de Yacoub Al Mansour, époque où se déroule l'intrigue du film. Et ceci au même titre que la personne qui s'occupait des costumes, par exemple. Il s'est chargé, par contre, des dialogues en arabe classique. Secundo, il a refusé les 5000 DH que je lui proposais pour ce travail et m'a exposé un autre deal : à sa demande, nous avons stipulé qu'il participerait à la promotion du film et que je partagerais avec lui tous les prix que pourrait remporter Abdou et les Almohades dans des festivals.

Ceci étant, vous étiez certain de ne jamais remporter de prix.
Bien entendu. Où a-t-on vu qu'un film comique remportait des prix ? Mais c'est lui qui l'a voulu ainsi. Je n'allais quand même pas m'y opposer ! D'ailleurs, alors que rien ne m'y obligeait, je lui ai donné 15 000 DH quand il est venu me voir, après avoir appris que mon film avait été retenu par le fonds d'aide du CCM. Pour l'anecdote, il m'avait même demandé à jouer le rôle principal du film, à la place de Driss Roukh. Ce que j'ai, bien évidemment, refusé. Je suis plutôt étonné de le voir aujourd'hui se répandre dans les médias en criant à l'injustice.

Vous avez justement des rapports un peu tendus avec la presse marocaine. Pourquoi ?
On a affirmé que j'avais accusé certains journalistes de toucher des enveloppes lors d'une avant-première. En réalité, ce n'est pas ce que j'avais exactement dit. J'avais appris que trois journalistes boycotteraient l'évènement suite à un accrochage que j'avais eu avec un de leurs confrères. Quand ils ont quitté la salle, j'ai affirmé, et cela a été filmé par des caméras, que “je ne donnerais pas d'enveloppes pour que les gens restent”. On a monté cette affaire en épingle. Je m'en suis d'ailleurs expliqué en long et en large et j'ai aussi présenté mes excuses à la télévision. Que veut-on de plus ? Pensez-vous d'ailleurs que, en tant qu'homme de communication, je me mettrais à dos les journalistes avec des accusations aussi graves ? Considérer que je puisse faire une chose aussi stupide est une insulte à mon intelligence.

L'avant-première de Abdou et les Almohades a tourné au show Saïd Naciri. Vous faites dans la soirée strass et paillettes désormais ?
Ce type de soirée paillettes fait partie du marketing de l'artiste. Je voulais donner une aura davantage glamour au cinéma marocain, en arrivant en limousine avec les acteurs du film. J'ai fait également dérouler un tapis rouge pour les artistes marocains et des stars du football invitées, tous accueillis par des photographes pour compléter le dispositif “people”. Tous les publics du monde, y compris celui du Maroc, préfèrent avoir affaire à des artistes bien habillés qui font le spectacle dans des évènements comme une soirée d'avant-première. Quand on déroule le tapis rouge au festival de Marrakech pour les stars étrangères, personne ne trouve cela choquant. Quand c'est Saïd Naciri, cela donne tout de suite lieu à une polémique. Jusqu'à quand continuera-t-on à véhiculer cette image de l'artiste forcément misérable, mal habillé, qui crève la dalle ?

Nous sommes assis au café depuis une bonne heure, les gens qui passent vous saluent sans protocole, et feraient de même avec d'autres vedettes marocaines. Cette proximité avec le public, n'est-ce pas l'antithèse du star-system ?
Il est temps justement de créer ce star-system. C'est le seul moyen de faire rêver les gens et de rendre attractif le cinéma marocain pour les investisseurs. Les acteurs doivent avoir des managers, des attachés de presse et savoir maintenir une distance avec le public à l'occasion de certains évènements. Les Américains ne font pas autre chose. Vous pouvez parfaitement croiser Tom Hanks dans un aéroport et vous faire photographier avec lui, mais lors de soirées d'avant-première, plus question de l'approcher. C'est la règle du star-system. Je vous donne un exemple : quand j'ai voulu engager le comique Mustapha pour ma sitcom R'bib sur 2M, on m'a demandé de contacter son agent. Il est moins connu que moi. Mais il avait déjà compris le fonctionnement du système, car il vit en plein dedans. Nous, pas encore.



Profil. De la banque au cinéma

Si l'on en juge par le succès commercial de son premier film de metteur en scène, Les Bandits, Saïd Naciri est le champion incontesté du box-office marocain, celui qui a pu rassembler le plus de monde au cinéma. Un exploit qui devrait être réédité, sauf accident, par Abdou chez les Almohades, actuellement en salles, où l'acteur-réalisateur recycle les allers-retours dans le temps, et les voyages présent-passé, déjà exploités par le cinéma américain (Retour vers le futur, de Robert Zemeckis), voire français (Les Visiteurs, de Jean-Marie Poiré). Mais avant d'être un comique apprécié par le grand public et plutôt décrié par la presse, Saïd Naciri a d'abord été… un banquier. Formé aux Etats-Unis, l'homme a été directeur de banque à Mohammedia quand il s'est découvert une vocation : le rire. À la télévision, au théâtre, ensuite au cinéma, Naciri, au-delà de ses qualités intrinsèques de comédien, a sans doute adapté des règles de marketing et de management apprises à la banque. C'est un homme à recettes, tant dans la confection d'un “produit” que dans sa commercialisation. Que l'on adhère ou pas, il est un fait que sa recette, au moins depuis Les Bandits, a pris. Dans son genre, le comique, il est pratiquement le seul.

Karim Boukhari

 
 
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