Amtar char
Au Maroc, la météo met à nu lincurie et la corruption des élus locaux
Il a plu un peu partout au Maroc, ces dernières semaines. Amtar lkhaïr (les pluies bienfaisantes) a aussitôt commenté la télévision, comme par réflexe. Et vas-y que je te filme des agriculteurs heureux, des paysans qui remercient le ciel, etc. Mais il y a eu dautres reportages, nettement moins heureux, ceux-là, montrant de pauvres gens écumant leau qui avait envahi leurs gourbis. Dans la province dEssaouira, on a compté quatre morts et plusieurs disparus. Les |
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habitants du quartier Lalla Amina se sont retrouvés les pieds dans leau pendant près dune semaine. Personne ne sest risqué à estimer les dégâts, mais on les imagine considérables pour les concernés. Dautres habitants dEssaouira ont vécu une situation tragi-comique. En 1995, ils avaient tout perdu dans les inondations qui avaient dévasté le quartier du Mellah. Ils avaient fini par être relogés au lotissement Sqala, plus sécurisé, leur avait-on dit. Cest pourtant ce même lotissement qui a été inondé cette année, et ils ont tout perdu une deuxième fois. Les bidonvillois, comme toujours, sont les premières victimes de ce quil faudra bien appeler un jour amtar char (les pluies malfaisantes). Un peu partout au Maroc (et notamment à Tanger), ils se sont retrouvés à patauger dans la boue, à écoper tant bien que mal, nuit et jour, et à empiler leurs meubles les uns au-dessus des autres pour sauver ce qui pouvait encore lêtre. Dans la région de Ouarzazate, certains villages sont toujours coupés du monde à lheure où ces lignes sont écrites, alors quil a cessé de pleuvoir depuis plus de deux semaines.
Chaque année, cest la même histoire. Les pluies arrivent, les défavorisés écopent. Et les officiels invoquent la fatalité. Un phénomène qui se reproduit chaque année est pourtant tout sauf une surprise. Prévenir les inondations est une mesure de salut national, qui concerne des millions parmi nos concitoyens. Certes, de temps en temps, on entend que Sa Majesté a inauguré un barrage par-ci, un réseau dassainissement par-là, dans le but de prévenir les inondations. Cest bien, mais cest très largement insuffisant. Même sil est animé de la meilleure volonté du monde, le roi ne peut pas tout faire tout seul. Cest à chaque collectivité locale, prise séparément, de diagnostiquer létat de ses infrastructures dassainissement, et de faire le nécessaire pour les mettre en conformité avec les normes internationales de sécurité, quitte à demander des rallonges budgétaires et tout cela, en priorité absolue. La saison des pluies ne fait que commencer ; chaque jour, on risque un nouveau drame.
Au Maroc, la météo ne fait pas que déterminer les performances agricoles. Elle met aussi à nu lincurie et, souvent, la corruption des édiles. Combien de projets dassainissement ont été annoncés en grande pompe par des présidents de commune avant dêtre tout bonnement oubliés, noyés dans de douteuses considérations administratives et budgétaires ? Il est temps de frapper un grand coup. La moralisation puisque cest le grand souci du ministère de lIntérieur depuis la rentrée devrait passer par la gestion des collectivités locales. Coffrer des barons de la drogue et mettre en examen des députés soupçonnés de fraude électorale, cest bien, très bien, même. Mais cela reste des affaires entre puissants, loin des préoccupations des citoyens lambda et notamment ceux qui maudissent tous les officiels confondus depuis deux semaines, seau deau à la main. Puisque cest la saison des campagnes, suggérons à MM. Benmoussa et El Himma den lancer une nouvelle : des audits surprises dans des collectivités locales, et un ministère public impitoyable à légard de tous les édiles accusés de dilapidation et/ou de détournement de deniers publics. Le tout dûment médiatisé, pour donner lexemple et faire peur aux autres. On verra alors des milliers de gens, de leau jusquaux genoux, lâcher leurs seaux et applaudir avec ferveur. Jolis reportages télé en perspective... |