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N° 247
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Amtar char

Ahmed R. Benchemsi
Au Maroc, la météo met à nu l’incurie et la corruption des élus locaux


Il a plu un peu partout au Maroc, ces dernières semaines. “Amtar l’khaïr” (les pluies bienfaisantes) a aussitôt commenté la télévision, comme par réflexe. Et vas-y que je te filme des agriculteurs heureux, des paysans qui remercient le ciel, etc. Mais il y a eu d’autres reportages, nettement moins heureux, ceux-là, montrant de pauvres gens écumant l’eau qui avait envahi leurs gourbis. Dans la province d’Essaouira, on a compté quatre morts et plusieurs disparus. Les
habitants du quartier Lalla Amina se sont retrouvés les pieds dans l’eau pendant près d’une semaine. Personne ne s’est risqué à estimer les dégâts, mais on les imagine considérables pour les concernés. D’autres habitants d’Essaouira ont vécu une situation tragi-comique. En 1995, ils avaient tout perdu dans les inondations qui avaient dévasté le quartier du Mellah. Ils avaient fini par être relogés au lotissement Sqala, plus sécurisé, leur avait-on dit. C’est pourtant ce même lotissement qui a été inondé cette année, et ils ont tout perdu une deuxième fois. Les bidonvillois, comme toujours, sont les premières victimes de ce qu’il faudra bien appeler un jour “amtar char” (les pluies malfaisantes). Un peu partout au Maroc (et notamment à Tanger), ils se sont retrouvés à patauger dans la boue, à écoper tant bien que mal, nuit et jour, et à empiler leurs meubles les uns au-dessus des autres pour sauver ce qui pouvait encore l’être. Dans la région de Ouarzazate, certains villages sont toujours coupés du monde à l’heure où ces lignes sont écrites, alors qu’il a cessé de pleuvoir depuis plus de deux semaines.

Chaque année, c’est la même histoire. Les pluies arrivent, les défavorisés écopent. Et les officiels invoquent la fatalité. Un phénomène qui se reproduit chaque année est pourtant tout sauf une surprise. Prévenir les inondations est une mesure de salut national, qui concerne des millions parmi nos concitoyens. Certes, de temps en temps, on entend que Sa Majesté a inauguré un barrage par-ci, un réseau d’assainissement par-là, dans le but de prévenir les inondations. C’est bien, mais c’est très largement insuffisant. Même s’il est animé de la meilleure volonté du monde, le roi ne peut pas tout faire tout seul. C’est à chaque collectivité locale, prise séparément, de diagnostiquer l’état de ses infrastructures d’assainissement, et de faire le nécessaire pour les mettre en conformité avec les normes internationales de sécurité, quitte à demander des rallonges budgétaires – et tout cela, en priorité absolue. La saison des pluies ne fait que commencer ; chaque jour, on risque un nouveau drame.

Au Maroc, la météo ne fait pas que déterminer les performances agricoles. Elle met aussi à nu l’incurie et, souvent, la corruption des édiles. Combien de projets d’assainissement ont été annoncés en grande pompe par des présidents de commune avant d’être tout bonnement oubliés, noyés dans de douteuses considérations administratives et budgétaires ? Il est temps de frapper un grand coup. La “moralisation” – puisque c’est le grand souci du ministère de l’Intérieur depuis la rentrée – devrait passer par la gestion des collectivités locales. Coffrer des barons de la drogue et mettre en examen des députés soupçonnés de fraude électorale, c’est bien, très bien, même. Mais cela reste des affaires “entre puissants”, loin des préoccupations des citoyens lambda – et notamment ceux qui maudissent tous les officiels confondus depuis deux semaines, seau d’eau à la main. Puisque c’est la saison des “campagnes”, suggérons à MM. Benmoussa et El Himma d’en lancer une nouvelle : des audits surprises dans des collectivités locales, et un ministère public impitoyable à l’égard de tous les édiles accusés de dilapidation et/ou de détournement de deniers publics. Le tout dûment médiatisé, pour donner l’exemple et faire peur aux autres. On verra alors des milliers de gens, de l’eau jusqu’aux genoux, lâcher leurs seaux et applaudir avec ferveur. Jolis reportages télé en perspective...

 
 
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