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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Bennani

Années de plomb. Tortionnaires en blouse blanche

Le premier rôle du médecin était
d’orienter la torture, pour éviter
le décès des détenus.
(DR)

Dans les années 70 et 80, des médecins et des infirmiers ont collaboré, à différents degrés, avec les services de répression. Certains sont présentés par des victimes, aujourd'hui, comme de “véritables conseillers en torture”. Qui étaient-ils ? Quel a été leur rôle ? TelQuel a enquêté.


Comme chaque automne, la famille Tahani - Charaf commémore un triste anniversaire. Celui de la disparition, il y a 21 ans de cela, d'Amine Tahani, brillant ingénieur et dirigeant d'Ilal Amam, décédé mystérieusement le 6 novembre 1985. Arrêté quelques jours plus tôt,
le militant gauchiste est transféré à Derb Moulay Cherif. Avec ses camarades (dont son épouse, Maria Charaf), il subit les pires tortures : coups de bâton, étouffement au chiffon, immersion de la tête dans de l'eau souillée, etc. L'ingénieur asthmatique ne supporte pas le traitement qui lui est infligé et perd connaissance à plusieurs reprises. Son état s'aggrave au fil des jours et c'est pratiquement mourant qu'il est transféré à l'hôpital Averroès à Casablanca. Malgré les séquelles qu'il porte sur tout le corps, il est normalement admis en service de réanimation sous l'appellation de X ben X, “une technique utilisée à l'époque pour masquer l'identité des détenus politiques admis dans les hôpitaux publics”, explique ce militant associatif. Reprenant ses esprits, Tahani crie alors sa véritable identité, ce qui embarrasse sérieusement les policiers en charge de sa surveillance. Sèchement, ils demandent au médecin de garde de le calmer, à n'importe quel prix. Un étudiant stagiaire de l'époque raconte qu'à ce moment, “le médecin administre à Tahani un cocktail neuroleptique, fortement déconseillé en cas d'insuffisance respiratoire”. Le jeune ingénieur décède quelques heures plus tard… d'un “arrêt cardiaque”, selon les documents officiels.

Deux jours plus tard, les camarades de Tahani (toujours détenus à Derb Moulay Cherif) reçoivent la visite d'un médecin qui les ausculte à tour de rôle. “Il devait traiter mon œil malade et m'a donc enlevé le bandeau. Je l'ai tout de suite reconnu puisqu'il était mon enseignant à la faculté de médecine”, se rappelle avec amertume Moulay Ahmed Douraïdi, ancien détenu politique. Et alors, ce médecin n'était-il pas dans son rôle, celui de soigner des patients et de panser les plaies de détenus affaiblis par des semaines de torture ? “Non, proteste Douraïdi. Le médecin nous a auscultés pour établir des fiches et conseiller nos bourreaux sur les méthodes à éviter avec certains d'entre nous. Quelque part, il était leur conseiller en torture. D'ailleurs, Tahani est décédé parce que la machine n'a pas bien fonctionné. Parce que son asthme n'a pas été détecté à temps et que son traitement a traîné”.

En fait, “la machine” prévoyait la présence systématique de personnel “soignant” dans les grands centres de détention (Derb Moulay Cherif, Dar El Mokri, etc.). Son rôle ? Orienter et gérer la torture pour éviter le décès des détenus, et réparer les dégâts avant la remise en liberté ou la présentation devant le parquet. “Cela ressemblait, explique Douraïdi, à un jeu macabre qui consistait à explorer les limites de chaque détenu. Beaucoup ont, à un moment ou un autre, frôlé la mort”. “Depuis l'holocauste, on sait que la médecine peut être utilisée pour faire du mal. Que les médecins peuvent être des deux bords et qu'on peut parler de médecins résistants comme de médecins tortionnaires”, explique Omar Jbiha, médecin et militant des droits de l'homme. Au Maroc, la thématique est encore nouvelle. “Malgré le grand travail qui a été fait sur la mémoire collective, le dossier de la complicité du corps médical reste à approfondir”, reconnaît un membre de l'IER. Une chose est déjà sûre : tous les détenus gardent, dans un recoin de leur mémoire, le souvenir d'un infirmier ou d'un médecin qu'ils ont croisé à un moment ou un autre de leur descente en enfers…

“Lghazal Ould Derb”
Un homme a particulièrement marqué l'esprit de ceux qui sont passés par Derb Moulay Cherif dans les années 80. Surnommé Lghazal, il était l'infirmier attitré du célèbre centre de détention casablancais. Un homme intrigant, à la fois affable et diabolique. “Il assistait personnellement à certaines séances de torture et intervenait pour suspendre ou prolonger le supplice”, se rappelle Abdelmoumen Chbari, ex-militant d'Ilal Imam et ancien pensionnaire de Derb Moulay Cherif. “La première semaine, poursuit-il, il n'intervenait pas parce que j'étais encore frais. à un moment je ne pouvais plus marcher, je m'évanouissais dès qu'on me suspendait. à chaque fois, il y avait cet infirmier pour me ranimer. Il m'appliquait une pommade spéciale et me faisait faire, avec beaucoup d'application, des mouvements bien étudiés pour que je reprenne des forces. Et pour que reprennent les séances de torture... à la limite, j'aurais aimé qu'il me laisse souffrir dans mon coin. Ça m'aurait épargné quelques séances d'humiliation et de violence”.

Le rôle de “Lghazal” ne s'arrêtait pas là. Bien souvent, l'infirmier du Derb prolongeait l'interrogatoire sur sa table de soins. “Tout en appliquant de la pommade ou en pansant une plaie, il nous posait les mêmes questions que nos bourreaux ou nous conseillait de tout leur déballer parce qu'il ne nous soignerait pas éternellement”, raconte Chbari. Dans la tête du détenu, encore sous le choc, tout s'embrouille... Est-il devant un médecin à qui il peut confier toutes ses peines ou devant un auxiliaire des flics, aux méthodes plus troubles ?

La confusion est encore plus grande quand la complicité entre le corps médical et les tortionnaires a lieu dans un hôpital public. En 1985, six grévistes de la faim (le groupe de Marrakech) sont admis en réanimation à l'hôpital Averroès, alors que deux de leurs camarades sont déjà décédés des suites de leur grève. Il fallait donc maintenir en vie les six restants, coûte que coûte. Mais pas question d'accéder à leurs revendications : bénéficier des droits d'habitude réservés aux détenus d'opinion. Un bras de fer macabre est enclenché. Il durera six longues années (de 1985 à 1991) pendant lesquelles six personnes seront gavées de force, et attachées à leur lit d'hôpital, au sous-sol du CHU casablancais. “Le médecin chef de service à l'époque a mis au point un procédé machiavélique pour maintenir les six grévistes en vie, raconte Moulay Ahmed Douraïdi. Quand leur état empirait, il leur administrait un cocktail neuroleptique (NDLR : un mélange de trois puissantes drogues utilisées en réanimation) qui provoque un état presque comateux chez le patient. Les grévistes étaient ensuite attachés à leur lit et gavés à l'aide d'une nutri-pompe durant 12 heures au moins. C'est ainsi qu'ils sont restés vivants et qu'ils détiennent aujourd'hui le record de la grève de la faim la plus longue de l'histoire, six ans”. Soit, mais quelque part, ces médecins n'ont-ils pas ainsi sauvegardé des vies humaines ? “à la base de tout acte médical, explique Omar Jbiha, il y a le consentement du patient. Dans le cas extrême de perte de connaissance, une décision collégiale est alors prise en attendant que le patient reprenne toutes ses facultés mentales. Utiliser un cocktail de drogues sans que ce ne soit nécessaire scientifiquement va à l'encontre de toute déontologie, de même que le traitement d'un patient dans une cave d'hôpital. C'est une ségrégation qui est à 100% condamnable”.

De qui parle-t-on ?
“Il n’y a pas de doute à avoir, affirme Mohamed Sebbar, président du Forum vérité et justice (FVJ). Des médecins ont, partout dans le monde, accompagné les expériences de répression et de torture. Les Marocains qui l'ont fait sont tout aussi condamnables que les autres”. Au Maroc, le personnel médical qui avait un contact direct avec les détenus était essentiellement constitué d'infirmiers. Certains ont même acquis une notoriété qui a dépassé les frontières comme le célèbre Boubker Hassouni, impliqué dans l'enlèvement puis l'assassinat de Mehdi Ben Barka, et qui officiait à Dar El Mokri. Ceux là, des permanents, étaient en fait des policiers ou des agents de renseignement qui avaient une formation en infirmerie et en soins d'urgence. Les médecins, eux, restaient assez loin et ne se montraient qu'en cas d'extrême urgence. Travaillant pour la plupart dans les hôpitaux publics, ce sont ce qu'on appelait à l'époque des “médecins conventionnés”. “Durant ces années noires, se rappelle ce praticien, le ministère de l'Intérieur approchait les médecins du secteur public et leur faisait des offres alléchantes. Il sollicitait leur intervention, dans un premier temps, dans les prisons légales et les commissariats, puis petit à petit, les ramenait dans les centres secrets de détention et les lieux de torture. Beaucoup ont franchi le pas. Ceux-là ont été généreusement récompensés par la suite et certains ont occupé de grands postes de responsabilité”. Entre les deux, il y avait le personnel des hôpitaux. A Avicenne par exemple, le cinquième étage était exclusivement réservé aux détenus politiques. Sans être forcément conventionnés, certains médecins cédaient aux pressions des sécuritaires pour masquer l'identité des patients ou délivrer de faux certificats de décès. “D'autres résistaient, mais ils étaient peu nombreux et étaient obligés de soigner les patients et de les soulager en cachette, au péril de leur carrière”, affirme Omar Jbiha.

Puis il y avait les militaires, qui obéissaient aux ordres, sans plus. Dans un témoignage archivé par l'AMDH, l'avocat Ahmed Benjelloun, détenu à Dar El Mokri en 1973, raconte par exemple comment il a été transporté à l'hôpital militaire de Rabat et “soigné” par un haut gradé, aujourd'hui membre éminent de l'Ordre des médecins, avant d'être ramené au centre de détention de la capitale. Les médecins militaires étaient d'ailleurs les préférés de Hassan II. Quand au milieu des années 80, ce dernier a par exemple voulu verrouiller l'Ordre des médecins, c'est un militaire, Moulay Driss Archane, qu'il a désigné à sa tête. “Hassan II était conscient du pouvoir de la blouse blanche. Sinon comment expliquez-vous que l'Ordre des médecins soit le seul dont le président n’est pas élu ?”, explique notre praticien (lire encadré).

Puis disons-le clairement, de nombreux médecins ont collaboré avec les services de sécurité parce qu'ils ignoraient tout de ce concept qu’on appelle droits de l'homme. Une récente étude menée pour les besoins d'une thèse de doctorat montre que “90% des médecins en fin de cursus ignorent tout de la déclaration universelle des droits de l'homme”. Pour Omar Jbiha, cela veut dire une chose : “Le pédagogue a refusé d'intégrer la formation aux droits de l'homme dans le cursus universitaire de manière à ce que les médecins restent manipulables”.

Une question reste cependant posée, ces “médecins tortionnaires” risquent-il un jour d'être inquiétés ? Mohamed Sebbar est clair sur ce point : “Ils sont tout aussi coupables que les tortionnaires. Ils peuvent donc être inquiétés si une plainte est déposée au tribunal ou auprès de l'Ordre des médecins”. Et c'est justement là où la machine bloque, tous les militants associatifs sont conscients que l'Ordre, dans sa version actuelle, empêchera l'aboutissement de toute procédure visant à inquiéter des médecins qui auraient collaboré avec l'ancien règne. Le débat mérite au moins d'être ouvert.



Aujourd’hui. Les médecins se rebiffent

Les médecins éliront bientôt les instances de leur ordre professionnel. Des élections sans enjeu, puisque le président est directement désigné… par le roi. “C’est une aberration”, soutient ce médecin du CHU de Rabat, qui poursuit : “désigner un général à la tête de l’ordre des médecins obéissait aux impératifs d’une époque trouble dans l’histoire du pays. Aujourd’hui, il n’y a plus aucune raison pour que les médecins ne puissent pas élire directement leur président, comme le font les architectes ou les avocats. D’autant plus que le président est censé représenter l’autorité morale de la profession, être le gardien de l’éthique médicale. Il ne doit à ce titre ne rien avoir à se reprocher”. De plus en plus, des appels au boycott des prochaines élections sont lancés ici et là. Les médecins comptent bien faire pression sur l’Etat et pousser vers un “retour à la normale”. Réussiront-ils à démilitariser leur ordre ?

 
 
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