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Izza Genini. Des racines et des ailes
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N° 248
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Portrait.
Izza Genini. Des racines et des ailes


Izza Genini sur le tournage de
Maroc, Corps et âme
(OHRA)

Documentariste pionnière et aventurière, avide de remonter la source de ses origines, Izza Genini célèbre l'identité plurielle du Maroc. En images et en musique.


Quand Izza Genini est à Casablanca, c'est à l'hôtel Dawliz Corniche, un ancien cinéma, qu'elle choisit de loger. Rien d'étonnant, quand on est la première réalisatrice marocaine de documentaires et que son œuvre, depuis vingt ans, a pour muse la mémoire. Les cheveux gris clair retenus par une barrette, le teint rose rehaussé par deux pommettes saillantes, elle ressemble autant à une maîtresse d'école qu'à une gamine espiègle.

Le lendemain, elle repart pour son QG du quartier L'Etoile à Paris, sur sa terre d'adoption. Quant à sa terre natale, elle vient d'y passer quelques jours pour boucler le financement de son nouveau film, tourné entre le Sud espagnol et le Nord marocain. Intitulé Noubas d'or et de lumière, le documentaire célèbre Al Ala. Après le malhoune, le matrouz, la aïta, tagnaouite, ahidous ou ahwach, Izza Genini n'avait pas encore abordé la musique arabo-andalouse. “Je n'étais pas prête. C'est un art qui demande une exigence particulière dans l'écriture, la qualité du son…, dit-elle, presque essouflée. Depuis la première ligne en août 2005, je n'ai pas levé le nez. Je travaille sur ce film comme le ferait un artisan”.

Rencontre entre deux passions
Elle n'a peut-être pas levé le nez, mais a certainement tendu l'oreille. Avec une vingtaine de documentaires en autant d'années, la réalisatrice a signé une quasi-encyclopédie en images du patrimoine musical du royaume. Pourtant, Izza n'est pas musicienne, encore moins ethnologue. À Paris, elle étudie les lettres et les langues étrangères sur les bancs de la Sorbonne et de Langues O. Mais des langues à la musique, il n'y a qu'un pas. “La musique est un langage”. Un langage racontant l'histoire des hommes à sa façon : les rondes ahwach ou ahidous célèbrent la nature et sa place dans les mythes amazighs ; dans la lila raisonne la cosmogonie de l'Afrique pré-islamique ; la aïta des chikhate crie la douleur de l'exode rural et les désillusions urbaines.

Pas besoin d'être initié pour être sensible à l'art. Izza avance à l'instinct ou au hasard, guidée par le plaisir et la curiosité sur le chemin de l'autodidacte. Idem pour le cinéma. Pendant ses études, elle trouve un petit boulot d'hôtesse d'accueil au Club 70. Dans cette salle de projection privée du quartier L'Etoile, on projette des films en 70mm, “un format géant conçu spécialement pour de grands films épiques” et qui fera son temps. La passion d'Izza pour le Septième art, elle, ne faisait que naître. Izza observe les rouages, rencontre les professionnels, se passionne pour Visconti, Kurosawa, Tarkovski. “J'étais au cœur du métier”, se rappelle-t-elle.

En 1970, la France est en plein trip hippy. “Le patron d'alors voulait céder le Club 70 pour aller élever des moutons”. Les trois acquéreurs s'appellent Louis Malle, Claude Nejdar - son producteur - et Izza Genini. Trois ans plus tard, à 31 ans, Izza monte sa propre boîte de distribution, Sogeav (devenue depuis OHRA, clarté en hébreu) et se lance dans la distribution de films musicaux. Le mariage entre musique et cinéma est consommé, ses enfants s'appellent Le Baiser de Tosca, Carmen, Ablakon, Bob Marley Exodus…

La révélation Transes
“J'avais rendez-vous sur cette voie-là”, explique-t-elle. En 1978, Izza a à peine 36 ans et monte deux fois les marches de Cannes en tant que distributrice : Une brêche dans le mur, de Jilali Ferhati, est en compétition, ainsi que Alyam, Alyam, de Ahmed Maânouni, qui inaugure la section “Un certain regard”. Trois ans plus tard, Maânouni lui demande de produire Transes (Al Hal), docu-fiction de référence sur Nass el Ghiwane.

“Je n'y connaissais rien, je n'avais pas un rond”, avoue-t-elle, reprise par sa complice Farida Ayari, journaliste à RFI : “C'était un pari fou”. À l'époque, la World Music balbutie à peine et Nass el Ghiwane est “un groupe confiné aux ghettos maghrébins des grandes villes”. Izza elle-même ne les connaît que depuis peu. “Médusée” par la voix de Larbi Batma dans Alyam, Alyam, elle se laisse entraîner par son amie Béatrice P. à un concert du groupe au Palais des Glaces, un soir de 1979. Puis, de Saint-Denis à Gennevilliers, de Corbeil à la Courneuve, Izza réalise l'effet du groupe sur son public.

Transes. En un mot, le titre du film exprime le délire qui porte les foules aux sons de cette poésie insoumise. Au début, Izza pense juste filmer le concert de Carthage, façon Woodstock. Mais Maânouni la persuade d'aller plus loin. L'aventure dure deux mois. Une “entreprise difficile de bout en bout, dont j'ai mis dix ans à me remettre !”. Il n'y a rien à regretter : le film suscite émoi et fascination autant chez Scorsese (qui en réitère les éloges en 2005, au Festival de Marrakech) que chez chaque génération de jeunes Marocains depuis vingt-cinq ans. “Un film qui montre combien les Marocains ont toujours aimé la musique populaire, qui réconcilie le Maroc avec son identité”, commente le réalisateur Ali Essafi.

“Le blé a beau tourner autour…”
Izza en a-t-elle aussi ressenti le message ? Elle n'aura de cesse, par la suite, de vouloir se réconcilier avec ses origines. En 1973 déjà, son instinct la ramène sur sa terre natale. “Ce jour-là, en allant voir ma maison, celle de ma grand-mère, j'ai reçu un choc”. Et l'envie de “tout savoir”. Heureuse ironie ? Petite dernière d'une fratrie de neuf, la seule à épouser un non-juif, incarnant malgré elle l'éloignement des racines après l'exil, elle deviendra pourtant le ciment mémoriel de la famille.
Mue par sa frustration de peu connaître son pays natal, de ne savoir ni chanter le malhoune ni battre le tambour, Izza va respecter à la lettre le proverbe de son enfance : “le blé a beau tourner autour, il finit toujours par tomber dans le trou de la meule”. Vingt ans après son premier retour, pour un anniversaire, elle réunit sa famille, dispersée sur plusieurs continents, dans la vieille oliveraie de Oulad Moumen, là où le clan s'est enraciné au début du siècle dernier. Tout au plus une ruine de maison en pisé, “même le merveilleux moulin à huile a disparu”. Il en naît pourtant, en 1994, un de ses plus beaux films, hommage à la mémoire judéo-marocaine et à l'osmose culturelle telles que les chantent Abdessadek Chekara et le rabbin Haïm Louk dans Cantiques brodés.

Mais avant d'être juive, Izza est marocaine, et le reflet vivant d'une diversité culturelle omniprésente dans son travail. Chants soufis, qraqeb gnaouis, plaintes arabo-andalouses ou chants hébreux réveillent, chacun à sa manière, souvenirs et sensations qu'elle croyait disparus. De 1988 à 1992, comme jadis son père grainetier, vendant ses récoltes de souk en souk, Izza, devenue réalisatrice, sillonne le Maroc de fête en moussem, pour enregistrer la mémoire des arts populaires du royaume.

D'un film à l'autre, Izza voyage en immersion dans son sujet, sans placer de frontière entre son travail et sa vie personnelle. “Je suis toujours prête à recevoir ce quelque chose d'imprévisible, ce moment de grâce que permet le documentaire”. En 2002, elle ébauche l'écriture d'un premier long-métrage de fiction, Lettre à Rita. “Sur le destin d'une femme juive… non, d'une femme tout court”. Pas autobiographique, mais “lié à une histoire vécue”. Le projet est “détourné par Noubas”, mais Izza tient à le mener à bout. “J'aurais besoin d'un co-scénariste”.

Après tout, la “confiance mutuelle” est aux sources du succès de Transes, comme l'évoque Ahmed Maânouni. “J'étais habitué à monter des projets avec trois bouts de ficelle. Je savais que, lorsqu'on croit à quelque chose, c'est possible. Et elle m'a laissé libre dans mon travail”. “Elle a eu le courage de le suivre dans son idée”, poursuit Ali Essafi. Le courage d'une documentariste. “Commercialement, c'est très difficile”, insiste Maânouni. “Disons que j'y arrive même si ce n'est pas lucratif”, reconnaît pudiquement Izza, saluant au passage toutes les mains tendues - amis, institutions, ministères, chaînes télé, associations…

Des films folkloriques ?
Pourtant, certains lui reprochent d'être une businesswoman plus qu'une artiste, au regard essentiellement exotique sur le pays qui est le sien. N'a-t-elle pas produit une version DVD courte (52') de Transes - à la demande de la chaîne Planète - qui a certes bien circulé, mais pour laquelle Maânouni dit ne pas avoir été consulté ? “Le film n'a pas été conçu comme ça, c'est une version tronquée, essentiellement musicale, que je n'aurais jamais faite”, poursuit le réalisateur sans toutefois se dire “fâché”. “Son regard n'est pas plus distant que celui de la plupart des réalisateurs, estime Ali Essafi. Au contraire, on sent qu'elle aime vraiment ce qu'elle montre, qu'elle est très proche de ses protagonistes”. Des protagonistes, musiciens, paysans ou cavaliers que Izza Genini souhaite comme premier public. “Si j'ai leur adhésion, je sais que mes films sont justes et s'adressent à tout le monde”.

“Le Maroc lui doit beaucoup, répète Ali Essafi. Son travail d'enregistrement de la mémoire, c'est l'état qui devrait le faire. Malheureusement, malgré l'aide de 2M et des instituts, ses films circulent à peine au Maroc… alors qu'on peut les trouver dans une université américaine”. Selon Ahmed Maânouni, l'argument du folklore ne tient pas : “Ce sont des procès d'intention. Nous avons un tel déficit d'évaluation de nous-mêmes par l'image ! Faisons d'abord mille films, on se paiera ensuite le luxe de les ranger dans des cases”.

Izza Genini elle-même refuse de se dire figée dans le passé. “Un art vécu et embrassé par des gens aujourd'hui ne peut qu'être très vivant”, s'enflamme-t-elle. À 64 ans, la réalisatrice n'est pas non plus figée tout court. Elle a beau habiter dans la même rue que son bureau depuis 1970, Izza se balade de tournages en festivals, Beer Sheva, Montréal, Amsterdam… Si le blé finit toujours par tomber dans le trou de la meule, l'important, c'est qu'elle tourne.

À 20h30 à l'IF Casa pendant le Mois du documentaire : Aïta, Vibrations du Haut Atlas et Nuptiales au Moyen Atlas le jeudi 23 novembre ; Cantiques brodés, Chants pour un Chabbat et La Route du Cédrat le jeudi 30 novembre.




7 dates.

1942. Naissance à Casablanca
1960. Départ à Paris
1970. Direction de la salle Club 70
1973. Création de SOGEAV (actuelle OHRA) et premier retour au Maroc
1981. Co-produit Al Hal de Ahmed El Maânouni
1988. Premières réalisation de la série Maroc Corps et âme
2006. Nouveau documentaire, Noubas d'or et de lumière.



Famille. Les enfants de Oulad Moumen

Prix du Festival du film d'Histoire de Pessac en 1995, Retrouver Oulad Moumen sonne comme une mission : remonter les origines de la famille Edery. Entre l'oliveraie du sud de Marrakech, le commerce à Boucheron (El Gara), la rue Lusitania à Casa et la dispersion des neuf enfants (entre la Martinique, Israël, Montréal, Paris et New York), jusqu'au départ de toute la famille pour la France dans le Maroc post-indépendance. “C'est ce qui correspondait le mieux à notre culture”, dit pudiquement la voix off, qui raconte du point de vue maternel. Dans une ambiance cosmopolite, avec nostalgie et humour, Retrouver Oulad Moumen fait se tutoyer passé et présent, entre images d'archives, photographies jaunies et films de famille, montrant l'attachement culturel autant que le besoin d'émancipation. Un témoignage émouvant de l'ancrage millénaire des juifs du Maroc, du temps où les M’semen de l'Aïd el kébir s'échangeaient contre la dafina du Chabbat.

 
 
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