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Par Ilham Mellouki
Littérature. La génération du Je
Les nouveaux écrivains marocains revendiquent l'emploi de la première personne du singulier. Pourquoi et comment ? Retour sur une petite movida littéraire.
Jeme suis assis sur le fauteuil de la Mercedes. Un vieux modèle à la marocaine, visiblement. La chose était recouverte d'une sorte de skaï, éventrée sur le côté droit : un lambeau de mousse pendait, comme une langue assoiffée, de ce fauteuil que l'on me proposait poliment (
). Ainsi s'exprime le héros de Le jour venu (Editions Le Seuil, 2006), roman de l'écrivain Driss C. Jaydane, au moment où il s'apprête |
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à découvrir qu'il existe un monde autre que celui de son quartier huppé d'Anfa supérieur. Le narrateur y utilise ouvertement le je, tout comme d'autres narrateurs, nés de l'imaginaire d'écrivains marocains. Une nouvelle génération d'auteurs décomplexés, dont le leitmotiv pourrait être : Osons être nous-mêmes
sans pour autant renier l'autre. Un fait qui souligne une nouvelle réalité marocaine : la libération de la parole et de l'individu, dans une société qui a longtemps étouffé toute expression de l'ego. Le 'je' a été considéré pendant longtemps comme quelque chose d'indécent. Seule une personne très importante, un philosophe ou un scientifique pouvait utiliser la première personne du singulier. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas, note le journaliste Adil Hajji, connaisseur de la littérature marocaine.
Affirmation du Moi
D'où l'émergence de ces jeunes écrivains qui se cachent derrière leurs héros, autant pour se protéger que pour se dévoiler, de manière revendiquée ou moins consciente. Ainsi, Mokhtar, le personnage central du roman de Driss Ksikès, Ma boîte noire (Tarik Editions, 2006), se raconte à la première personne du singulier, parce que l'auteur ne s'imaginait pas écrire autrement. Il fallait que je puisse écrire avec le 'je', afin de construire un personnage qui a sa propre existence, affirme-t-il. Dans son livre, Driss C. Jaydane décrit le monde de la bourgeoisie casablancaise dans les années 80, représenté par un lycéen qui voit son monde et ses principes s'écrouler du jour au lendemain, suite à une simple rencontre avec un journaliste. Pas plus que Ksikès, C. Jaydane n'est dans l'autobiographie explicite. Et s'il recourt avec force à la première personne, c'est d'abord pour affirmer une certaine individualité : Le 'je' du roman est une manière d'expliquer comment, à une époque, il n'était pas possible de parler de soi, de ne pas être un individu. Rien de personnel ? Non. D'autant plus que je n'ai pas vécu dans ce monde-là, je le connais superficiellement pour l'avoir traversé. Il n'est pas très compliqué de se laisser pénétrer par ces gens.
Contrairement à ses deux confrères, Abdellah Taïa, jeune éphèbe des temps modernes, ne fait pas dans la dentelle. Dans ses écrits, il donne libre expression à son moi intérieur et révèle, dès son deuxième ouvrage, Le Rouge du Tarbouche (Seuil, 2005), son homosexualité et ses années dans le quartier Hay Salam à Salé. Un vécu relaté de manière encore plus profonde dans son dernier ouvrage, L'Armée du salut (Seuil, 2006). Pour autant, l'usage de la première personne du singulier n'a jamais été une volonté délibérée, ni même un instrument de catharsis. À l'époque, je n'avais pas cette conscience de dire 'je'. Je vivais dans un moi ignorant tout de ce qui le constitue. Même si j'ai conscience de mon écriture autobiographique, quelque chose me dépasse à la fois dans l'acte et dans sa réception, explique-t-il.
Le je, au féminin aussi
Comme leurs homologues masculins, les écrivains femmes se sont également emparées du je. C'est le cas de l'écrivain et poétesse Touria Ikbal, qui transmet dans ses recueils de poèmes (Propos précoces, Editions Marsam, 2004 ; et L'épître du désir, Editions Awacer, 2005) des bouts d'elle-même : Je donne quelque chose de vécu et de ressenti. Je ne cherche ni à tricher, ni à inventer. Cette littérature, qualifiée par Kacem Basfao, chef de département à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Aïn Chok, de littérature des femmes et non pas féminine, a été un véritable exutoire. Enfin, elles pouvaient écrire à la première personne, clamant haut et fort : J'ai une expérience, un vécu. Je suis porteuse d'une singularité et cette singularité, je l'affirme.
Bahaa Trabelsi, auteur de trois romans (Une vie tout simplement, Une vie à trois, Slim : les femmes, la mort..., Eddif) confirme : L'écriture a été pour les femmes un acte de libération. Elle a signifié que nous pouvions aussi exister autrement. Certaines d'entre elles, comme Yasmine Chami-Kettani, avec Cérémonie (Actes Sud, 1999 et Le Fennec 2004), et Halima Ben Haddou, avec Aïcha la rebelle (Collection Jeune Afrique, 1982), n'ont signé qu'un seul roman, pratiquement à but psychothérapeutique, sans poursuivre leur carrière dans l'écriture. Plus rien à dire ? Peut-être.
Toutefois, le 'je' de cette nouvelle génération n'est pas, comme on pourrait l'imaginer, totalement égocentrique. Il est bien au contraire ouvert à l'autre et il s'entend à séduire le lecteur. Les poèmes de Touria Ikbal fourmillent ainsi d'un je indissociable des ils. La jeune femme explique : Ecrire 'je', ce n'est pas forcément parler de moi. C'est aussi faire parler les autres.
Les raisons du je
À n'en pas douter, les raisons d'une telle effervescence littéraire sont multiples. Selon Bichr Bennani, de Tarik Editions, la fin des années de plomb a été déterminante dans cette éclosion. Durant cette période, le vide culturel était total et l'expression, surtout celle de l'individu, n'était en rien favorisée. Et dès que cela est devenu possible, les vannes se sont ouvertes. Aussitôt, toute une génération, née dans les années 60 et 70, a pu exprimer tout haut ce qu'elle pensait tout bas. Dire je est devenu alors un acte politique, conscient ou pas, comme le souligne Abdellah Taïa : Il me semble que dire 'je' dans ce pays est un acte politique. Nous sommes les enfants d'une période où l'oppression était omniprésente et le silence forcé. À un moment donné, il fallait que ça se libère.
Il n'est d'ailleurs pas fortuit que certains de ces auteurs aient choisi de publier leurs écrits à l'étranger. Dans un contexte plus favorable culturellement, où l'expression artistique individuelle est largement plébiscitée, ils pouvaient plus facilement se raconter et bousculer leurs propres tabous. Chose qu'ils n'auraient peut-être pas osée dans leur pays d'origine.
Certains, comme Abdellah Taïa ou Bahaa Trabelsi, ont choisi leur seconde langue, le français, afin de s'exprimer plus librement, voire de se protéger. Un fait peut-être plus difficile avec al fus'ha, l'arabe classique. La langue française me garantit une distance par rapport à moi-même et la société marocaine. Il est indéniable qu'elle m'offre un surcroît de liberté, avoue par exemple Taïa. D'autres écrivains, comme Ahmed Bouzfour (cinq recueils dont le dernier en date, Al Qounfous, édité par le Groupe de recherche sur la nouvelle au Maroc en 2002) et Malika Moustadraf (Blessures de l'âme et du corps, publié à compte d'auteur en 1998) préfèrent utiliser la langue arabe.
Quelle aurait été la différence si elles, ou ils, avaient écrit en français ? Nous sommes plus à l'aise dans notre langue maternelle, tout simplement, répliquent en chur les écrivains Sanaa Elaji (Majnounatou Youssef, éditions Organa, 2003) et Yassin Adnan. Reste le cas particulier de la littérature amzighophone, plus encline à employer la première personne du pluriel que celle du singulier. Les écrits d'un Lhoussain Azergui (Le pain des corbeaux, 2006) ou d'un Mohamed Akounit (Un petit peu de rêve, 2004) portent, ainsi, beaucoup plus de nous que de je. Mais c'est un nous qui signifie je, une similitude que l'on retrouve aussi dans une certaine littérature arabophone. La conclusion, de fait, est valable tant pour les francophones, arabophones, amazighophones : peu importe la langue choisie, l'essentiel pour cette nouvelle génération d'écrivains est d'assouvir son besoin d'expression, ô combien grand ! |
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Mohamed Choukri. Le pionnier
Je me suis aperçu que l'écriture pouvait aussi s'avérer une manière de dénoncer, de protester contre ceux qui m'avaient volé mon enfance, mon adolescence et une partie de ma jeunesse. C'est à ce moment seulement que mon écriture est devenue engagée. C'est ainsi que s'exprimait Mohamed Choukri, dans un article paru sur le Matin du Sahara en novembre 1999.
L'écrivain tangérois reste une exception, tout comme l'ensemble de son uvre dont Le pain nu et Le temps des erreurs restent les points saillants. Lui, le Rifain analphabète jusqu'à l'âge de 20 ans, a été le premier à raconter sa vie faite de misère et de violence, à oser parler aussi vulgairement dans la langue du Coran, nourrissant au besoin celle-ci de termes de darija
un blasphème pour les intellectuels de l'époque. Il avait su dire je avant tout le monde, s'inscrivant dans l'autobiographie la plus crue. C'était une personnalité à part, capable à 60 ans de rester discuter dans les bars de Tanger jusqu'à 4 heures du matin, raconte l'écrivain et auteur de nouvelles, Yassin Adnane. L'écrivain Driss Ksikès précise également que personne avant lui n'avait osé parler du père comme cela. Déstabiliser l'image du père dans une société conservatrice, cela ne se faisait pas. Choukri a pu -si bien- le faire en usant d'abord, et plutôt abondamment, du Je. |
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