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N° 249
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Abdellatif El Azizi

Portrait enquête. Qui est vraiment Chrif Bin Louidane ?

(DR)

Incarcéré au grand secret à Oukacha en compagnie d'un bon nombre de sécuritaires de haut rang, les rumeurs les plus folles circulent sur Mohamed Kharraz, plus connu sous le nom de Chrif Bin Louidane. En s'appuyant sur des sources sécuritaires, mais aussi sur ses voisins et connaissances de la région Nord, TelQuel reconstitue le cursus de ce paysan analphabète, devenu le plus puissant des barons de la drogue marocains.


Chrif Bin Louidane a-t-il été balancé par les services espagnols ? A-t-il été victime de son voisinage estival avec Abdeslam Yassine ou encore
de ses connexions avec le baron algérien Ahmed Zenjabil, arrêté à Oran quelques semaines avant son alter ego marocain ? Est-il tombé à cause de son appétit immobilier particulièrement vorace, et de la féroce inimitié que lui voue la “mafia des terrains” qui spécule sur les superficies attenantes au futur port de Tanger Med ? à en croire ceux qui l'ont traqué, arrêté, puis interrogé, il y a une part de vérité dans chacune de ces hypothèses.

Selon nos sources, les services espagnols ont bien communiqué à leurs homologues marocains un dossier volumineux sur les connexions du réseau Bin Louidane. La colère des Espagnols s'expliquait notamment par la saisie à Alicante (sud-est de l'Espagne), le 16 août 2006, de 3,46 tonnes de haschich. Selon un communiqué du ministère de l'Intérieur espagnol, “la drogue était transbordée en haute mer à partir de navires nourrices sur des bateaux de plaisance qui l'introduisaient par la suite en Espagne”. Onze membres d'un réseau international de trafic de drogue, que l'on dit liés à Bin Louidane, avaient été arrêtés.

Abdeslam Yassine, selon les mêmes sources, aurait bel et bien rencontré le baron de la drogue dans la nuit du 23 juillet 2006, soit deux jours à peine avant son arrestation. “Yassine avait élu domicile dans une villa offerte par un proche du baron à Oued Ghoulala, située à moins d'une dizaine de kilomètres de la maison de Bin Louidane, précise un cafetier de Ksar Sghir. Tout le monde ici sait que Bin Louidane a rencontré le Cheikh, mais on ne sait pas s'il lui a donné de l'argent, comme l'avance la presse”. Cet agent de renseignements, lui, n'a aucun doute : “Bin Louidane a bel et bien remis une somme de 600 000 DH au chef de la Jamaâ, quelques jours à peine avant son arrestation”. Mais Al Adl Wal Ihsane dément formellement ce don, tout comme la rencontre. “C'est Bin Louidane qui a fortement insisté pour rencontrer le Cheikh, alors en villégiature à Ksar Sghir, précise un cadre de l'association islamiste. Mais comme il avait eu vent de sa réputation, le Cheikh a refusé”. Qui croire ?

Quant au fameux Zenjabil, aujourd'hui détenu au grand secret à Oran, c'est la presse algérienne qui a fait état à plusieurs reprises de ses liens présumés avec Bin Louidane. Arrêté par la brigade algérienne de lutte contre le trafic de drogue, il y a plus de deux mois, Zenjabil a avoué avoir mis sur pied une organisation mafieuse qui gérait un important trafic de haschich qui s'étendait du Maroc à l'Algérie mais également au Niger, au Mali, au Tchad, en Tunisie, en Libye et en Egypte. “Grâce à l'empire qu'il a réussi à ériger, Zenjabil a tissé des relations assez particulières avec les barons de la drogue et avec les services marocains, qui fermaient l'œil sur ses activités illicites et lui ouvraient toutes les portes, lui permettant même de trouver refuge sur le sol du royaume, alors qu'il était recherché en vertu d'un mandat international”, rapportait le quotidien algérien Liberté.

Quoi qu'il en soit, la saga de Chrif Bin Louidane a pris fin vendredi 25 août 2006 à Ksar Sghir. “Il devait être six heures trente du matin. Comme à son habitude, il a commandé son petit déjeuner : du thé, des tomates, des olives noires et de l'huile d'olive. Il n'a même pas eu le temps de manger. Des hommes en civil sont venus l'embarquer, on dit que ce sont des policiers de la DST. Une demi-heure après, il sont revenus chercher son 4x4 qui était resté devant la porte”, raconte un des garçons qui était de service au café Al Ghouroub ce jour-là. Voilà pour le décor. Quant au personnage lui-même, son parcours est digne du fameux baron colombien, Pablo Escobar, les cadavres et les armes en moins.

Corruption tous azimuts
C'est en 1959 que Mohamed Kharraz voit le jour au douar Bin Louidane (d'où son futur surnom), au caïdat de Taghremt. “Ce garçon, que je n'ai pas reconnu à Oukacha tellement on l'a torturé, je l'ai enfanté dans la douleur. Je ne l'ai eu qu'après avoir prié dans tous les mausolées de la région”, se lamente sa mère qui fait référence au passage de son fils par le fameux centre de Témara après son arrestation. L'enfant n'étant pas particulièrement doué, après un an et demi passé à ânonner le coran, il quitte le msid (école coranique). Les temps sont durs dans ce Rif accablé par la faim, le froid et la pauvreté. A peine sorti de l'enfance, Mohamed est contraint de faire cent boulots de misère : berger, portefaix, pêcheur, contrebandier à la petite semaine, etc. à dix ans, il n'a d'autre occupation que de conduire les chèvres au pâturage, dans les montagnes de Ksar Sghir. Pendant dix ans encore, il fera le berger et bichonnera les quelques têtes de bétail de sa famille, notamment celles de sa grand- mère surnommée “Chrifia” (d'où son futur surnom de “Chrif”). A vingt ans, il est à la tête d'un maigre capital : deux vaches. Au début des années 80, il les troque contre un mulet - qui s'avèrera bien plus utile pour le début de sa carrière de trafiquant. Comme les trafics en tous genres entre Sebta et Tétouan sont florissants, Kharraz ne tarde pas à participer à la ruée. Encouragé par une endurance et une force physique phénoménales, il se lance dans la contrebande, au service d'un certain Abdeslam Hachach, un gros bonnet de la contrebande dans la région. Son truc à lui, ce sont les pièces de rechange pour automobiles. Il en inonde Tanger, des neuves et des usagées. Pour cela il ne dispose que de son mulet aux jarrets solides. L'homme n'a pas peur d'abattre de l'ouvrage. Il traverse les montagnes du Rif qu'il connaît comme sa poche. Sa vie bascule le jour où il se marie avec la fille d'un certain “Namouss”, un personnage d'une discrétion légendaire. Beaucoup présentent ce mystérieux personnage comme le maître à penser de celui qui se fait désormais appeler Chrif Bin Louidane - mais personne ne connaît vraiment la réalité de ses activités. Selon des sources policières tangéroises, “le beau-père du baron a surtout joué le rôle d'intermédiaire pour mettre en contact le jeune contrebandier d'alors avec les barons de la drogue de l'époque”. “Le meilleur de Chrif ne sont pas ses idées, mais ses muscles, commente l'un de ses voisins au douar Bin Louidane. Il est petit de taille, oui, mais vous ne trouverez pas dans la région un homme capable de lui tenir tête physiquement. Il a bâti sa réputation sur sa force physique, c'est pour cela que les barons de l'époque ont fait appel à lui”. Introduit dans le milieu, Bin Louidane, pour qui les montagnes du Rif et les côtes de la méditerranée n'ont plus de secret, se révèle vite un excellent convoyeur. Il ne va plus hésiter à servir de passeur pour les trafiquants de drogue, “son audace légendaire et le fait qu'il pouvait emprunter les itinéraires les plus impossibles grâce a son mulet faisaient de lui un auxiliaire précieux pour les trafiquants de drogue, qui n'hésitaient pas à lui confier des quantités conséquentes de haschich à convoyer jusqu'à Sebta”, croit savoir un cafetier de Ksar Sghir. à l'époque, le petit trafiquant sert de simple intermédiaire entre le réseau de Ahmed Bounkoub, dit H'midou Dib, et les autres barons de la région. Mais au fil des ans, Bin Louidane gagne des galons et devient le lieutenant de plusieurs barons, même s'il se contente d'une confortable commission prélevée sur le convoyage de la drogue.

En 1992, il est arrêté et en prend pour 10 ans fermes. Mais apparemment, il bénéficie déjà de protections, puisque sa peine est réduite en appel à 2 ans. Il profitera de ce court séjour en prison pour se constituer un carnet d'adresses particulièrement consistant. Mais c'est à partir de 1996 que son ascension fulgurante commence. “Quand il est sorti de prison, tous les gros barons du Nord étaient derrière les barreaux suite à la fameuse campagne d'assainissement de Basri. Il est alors sollicité par les réseaux mafieux européens qui ne peuvent accepter que le trafic de haschich prenne fin avec l'incarcération des Yakhloufi, Dib et autres Darkaoui. Chrif Bin Louidane se lie ainsi d'amitié avec de grands trafiquants de drogue espagnols comme Nino, Sebastian, Paco, et Manuel”, raconte un des enquêteurs qui a suivi cette affaire.

Des trafiquants comme Tahouna, les frères Châïri, Hassan Laraj et Hicham Dar Lbaroud, qui ont réussi à échapper à la campagne d'assainissement, acceptent à contrecœur de collaborer avec ce jeune trafiquant à l'air benêt. “Avec son air timide et sa tête de blédard inculte, Bin Louidane avait le profil du pigeon rêvé, celui que l'on peut manipuler sans grande difficulté”, commente un policier à la retraite, à l'époque en poste à Tanger. En fait de benêt, le jeune baron allait vite se révéler un redoutable manipulateur. Sa relative discrétion lui permet d'occuper le terrain au moment où ses flamboyants collègues se font cueillir par les policiers envoyés au Nord par Basri. Pendant ce temps, il tisse discrètement un solide réseau relationnel parmi les sécuritaires de la région. Et malgré la campagne d’assainissement, le business continue… Bien plus généreux que les autres barons, Bin Louidane n'hésite pas à prendre en charge l'achat de terrains et la construction de villas pour ses protecteurs, à l'instar de celle qu'il aurait construite à Izzou, à Rmilate à Tanger. Ce tissu relationnel, il en usera à satiété. En 1996, il est non seulement devenu un trafiquant de premier plan, mais il n'hésite pas à casser la concurrence en dénonçant les autres trafiquants. C'est sur des indications du baron que Abdelaziz Izzou, alors préfet de police de Tanger, aurait mis à l'ombre bon nombre de petits trafiquants… qui étaient en fait des passeurs que Bin Louidane ne voulait plus voir opérer sur son secteur. A cet égard, l'affaire Erramach constitue un cas d'école intéressant. Aujourd'hui incarcéré à la prison locale de Salé, Mounir Erramach avait été condamné à 20 ans de prison, en mai 2004 à Tétouan, suite à une sombre affaire de règlements de compte entre trafiquants. Depuis son incarcération, Erramach crie à qui veut l'entendre qu'il a été “donné” par Bin Louidane. “En 2002, Chrif avait réussi à me convaincre de laisser tomber la contrebande de cigarettes pour travailler pour lui. Un seul voyage m'a suffi pour être définitivement dégoûté de ce genre de trafic. Mais Bin Louidane n'est pas du genre à qui on refuse quelque chose. Quand j'ai dit non pour un second voyage, le maître de Ksar Sghir qui s'était déjà bien acoquiné avec plusieurs responsables des services de sécurité de l'époque, dont le fameux Abdelaziz Izzou, a payé le prix fort pour que je sois jeté en prison”, clame Erramach. Des révélations qui ont été prises au sérieux par Jamal Serhane, le juge d'instruction de la Cour d'appel de Casablanca qui a auditionné Erramach il y a deux semaines, pour son implication présumée dans le réseau Bin Louidane.

Entre mafieux et bienfaiteur
Pour rappel, l'arrestation du baron a entraîné celle d'une trentaine de mis en cause, dont des éléments des services de sécurité (avec à leur tête le fameux Izzou), de la gendarmerie et des forces auxiliaires (et à leur tête leur n°2 bis, le colonel-major El Mounzil), poursuivis aujourd'hui par le Parquet de Casablanca, pour “trafic de stupéfiants et contrebande à l'échelle internationale, corruption, abus de pouvoir, non-dénonciation d'un criminel recherché par la justice et organisation de l'émigration de personnes à l'étranger de manière illégale”. Les relations du baron avec les sécuritaires de Tanger n'étaient un secret pour personne. “On pouvait souvent voir le parrain en compagnie des pontes de la police. Il se gargarisait même en public d'une lettre de félicitations que Ben Hachem, le puissant patron de la DGSN, lui aurait adressée après les travaux de restauration qu'il avait entrepris gratuitement sur le bâtiment de la wilaya de la police de Tanger”, précise un journaliste local. A son domicile, les enquêteurs de la gendarmerie royale ont d'ailleurs saisi plusieurs albums photo, des vidéos et autres pièces à conviction qui établissent un lien direct entre Chrif Bin Louidane et plusieurs hauts sécuritaires. “Le baron se faisait un honneur de visionner avec ses amis ces vidéos, pour se donner de l'importance. Pour un paysan rustre comme Bin Louidane, ces images, qui le montraient assis à la même table que les notables et les sécuritaires, sans oublier de nombreux hommes politiques, étaient une sorte de sauf-conduit”, explique un connaisseur des arcanes du Tanger interlope. En contrepartie, Bin Louidane leur rendait de précieux services. On raconte que dans le cadre de la campagne sécuritaire post-16 mai, Izzou n'a pas eu à lever le petit doigt pour dénicher les salafistes qui se cachaient dans les douars les plus reculés du Rif, et que ce sont les hommes de Bin Louidane qui ont arrêté le fameux salafiste “Haj Pierre Robert”, avant de le remettre à Izzou pieds et poings liés. C'est que pour la population des douars de la région de Ksar Sghir, le baron est un véritable héros populaire. Mécène accompli, il fait vivre de nombreux villageois, soutenant particulièrement la veuve et l'orphelin. Il a aussi à son actif la construction de plusieurs mosquées de la région. “Vous savez, vous autres gens de la ville, vous ne comprenez pas grand-chose à la vie du jbel. Ici, vous n'avez pas le choix, il n'y a rien d'autre que le haschich ou la contrebande. Chrif Bin Louidane faisait vivre des milliers de personnes. Maintenant qu'il est en prison, des familles entières vont mourir de faim !”, s'indigne un paysan de la région. C'est que le baron a une solide réputation de “bienfaiteur” et n'hésite pas, par exemple, à offrir le mouton de l'Aïd à chaque famille du village. “Par respect pour lui, les gens attendent toujours qu'il égorge son mouton en premier avant de sacrifier le leur”, rappelle notre paysan, pratiquement convaincu de la sainteté du baron.

Un baron et une baleine
Bin Louidane n'a pas seulement réussi à acheter les responsables marocains. L'ampleur de son trafic lui a également permis de se procurer un parapluie espagnol. Et ce n'est pas pour rien que le chef de la Guardia civil a fait le déplacement au Maroc le lendemain de son arrestation. à Marbella, l'ex-berger inculte qui côtoyait la jet-set était dans le collimateur de Joan Mesquida Ferrando, le directeur général de la police et de la Garde civile espagnoles qui a été reçu, le vendredi 22 septembre 2006, par Fouad Ali El Himma et le général Housni Benslimane. Officiellement, les discussions portaient sur “la coopération bilatérale en matière de lutte contre le trafic de stupéfiants, l'immigration clandestine, le terrorisme et le crime organisé”. Selon des sources espagnoles, il est établi que Bin Louidane est bien parvenu à corrompre quelques responsables politiques et sécuritaires au niveau de Marbella comme au niveau du poste frontière de Bab Sebta. Le nom de Bin Louidane a d'ailleurs fait la Une des journaux espagnols en 2005, à l'époque des investigations policières sur l'affaire dite “de la baleine blanche”. L'enquête sur le démantèlement à Marbella d'un réseau international de blanchiment d'argent a révélé l'existence d'une connexion internationale qui compte aussi un bon nombre de barons de la drogue marocains. Parmi ceux-ci on retrouve, outre Bin Louidane, Hicham Harbouli, condamné à perpétuité en 2003 dans le cadre de l'affaire Erramach, Abdelouahed El Achkar (alias Bounitou) et Mohamed Zerhouni Belkbir (alias Sehfoud), Larbi Galoune et Mohamed Châïri.

L'affaire avait démarré avec l'arrestation, en mars 2005 sur la Costa Del Sol, de l'avocat chilien Fernando Del Valle, qui s'occupait notamment de blanchir des fonds d'origine mafieuse avant de les investir dans l'immobilier. Ces sommes d'argent colossales (on parle de 600 millions d'euros) transitaient par des paradis fiscaux - Gibraltar, Luxembourg, Andorre - par le biais de quelque 500 sociétés-écrans. De l'avis de tous les observateurs tangérois, Bin Louidane s'est taillé la part du lion dans la partie marocaine de ces opérations. En effet, à Ksar Sghir, le fief de Bin Louidane où il possède des terres à perte de vue, la valeur de l'hectare a été multipliée par cent depuis le lancement des travaux du port de Tanger Med, tout proche. Une opération de recensement des terrains inscrits en son nom aurait révélé plusieurs dizaines de lots limitrophes au futur port. Excepté les terrains expropriés par l'Etat, des milliers d'hectares sont aujourd'hui à la portée des spéculations les plus folles. On parle d'un projet de création d'une ville-satellite de 120 000 habitants à Fahs-Anjra. Un projet, avéré ou pas, qui provoque déjà une fièvre de l'immobilier sans précédent dans la région.

Contrairement à ces aînés, le baron évitait autant que possible les gaspillages ostentatoires et n'hésitait jamais à se lancer dans des investissements légaux. C'est ainsi qu'il a réussi à infiltrer tous les secteurs vitaux de l'économie du Nord. On parle d'une fortune de 6 milliards de dirhams, essentiellement investie dans des projets immobiliers qui s'étendent de Tanger à Marbella en passant par Ksar Sghir.

Aujourd'hui comme en 1996, la chute du baron n'a pas empêché le trafic de continuer. La fin du “cartel de Tanger” n'est sans doute qu'une victoire à la Pyrrhus. Alors que le procès n'a pas encore démarré, on sait déjà que d'autres petits “capos” font le dos rond en attendant la fin de la tempête… et probablement en rêvant à un destin à la Bin Louidane. D'ailleurs, même si ce dernier est aujourd'hui à Oukacha, son réseau continue de fonctionner. Après une accalmie de quelques semaines, les puissants zodiacs de Bin Louidane ont repris la mer. Ainsi, selon une source policière locale, le 9 novembre 2006, après une filature serrée d'un employé de Chrif Bin Louidane, un certain Rachid Lbiari, les gendarmes ont réussi à mettre la main au douar dit “Al Haouma”, fief du baron écroué, sur deux vedettes “Phantom” trimoteurs. Quelques jours auparavant, la gendarmerie royale de Tanger avait tendu un piège au dénommé Abderrahmane (un autre employé de Chrif) près du douar Khmis Lanjra, alors qu'il venait juste de rentrer d'Espagne, où il avait convoyé un important chargement de drogue.

Comme hier Erramach, c'est aujourd'hui Bin Louidane qui fait l'actualité. Mais son exposition médiatique ne doit pas faire oublier le poids d'autres trafiquants comme les frères Châïri, ou encore le très secret Hadouch, pour ne citer que ceux qui ont quasiment pignon sur rue dans le Nord. Les narcotrafiquants ont su supporter les actions cycliques de répression et s'adapter aux différentes stratégies de lutte anti-drogues déployées par l'Europe dans la région méditerranéenne. Dans la même logique que Bin Louidane, les Châïri, et d'autres moins connus, ont conclu des alliances, formé des coalitions et provoqué des luttes sans merci avec des acteurs concurrents voisins. Certes, la chute de Bin Louidane et de ses (nombreux) complices a porté un coup sévère à la narco-corruption dans le Nord. Mais tant que la demande européenne (et dans une moindre mesure, marocaine) ne faiblira pas, il y aura toujours de jeunes audacieux pour reprendre le “business” là où l'ont laissé leurs aînés. Quitte à se faire prendre un jour eux aussi, à couler quelques années (confortables) à l'ombre, puis à profiter, à leur libération, de leur fortune le restant de leurs jours. C'est la règle du jeu...



Trafic. La méthode Bin Louidane

On a souvent écrit que Chrif Bin Louidane était “seulement” un convoyeur de drogue. Mais dans ce milieu, ce sont les convoyeurs qui se font les plus grosses marges, parce que ce sont eux qui prennent le plus de risques. De source policière, voici comment Bin Louidane procédait. Chaque opération commençait par un coup de téléphone, passé d'Europe par un commanditaire (espagnol ou portugais). Ce dernier informait Bin Louidane qu'il avait acheté une quantité de drogue chez un producteur (en fait, un autre intermédiaire, faisant office de “grossiste”), et l'informait du jour, de l'heure, ainsi que du lieu où la cargaison lui sera livrée. C'est en général en bord de mer que la livraison était effectuée, par des Marocains travaillant pour le “grossiste” - et dont Bin Louidane a déclaré ne pas connaître les noms. Auparavant, le baron/convoyeur avait prévenu ses complices parmi les responsables sécuritaires censés surveiller le littoral, pour qu'ils fassent évacuer la zone d'embarquement (en général, cela se faisait sous le prétexte de mener une opération coup de poing contre l'immigration clandestine, bien loin de là). A l'heure dite, la drogue était embarquée sur de puissants zodiacs (on a saisi deux “phantom” trimoteurs appartenant, semble-t-il, à Bin Louidane), qui ralliaient la côte espagnole ou portugaise en le moins de temps possible (une heure en moyenne). Une fois la cargaison parvenue à son destinataire (le commanditaire qui a passé le premier coup de fil), ce dernier contactait des cambistes officieux (Espagnols d'origine marocaine) installés à Sebta, lesquels retrouvaient quelques jours plus tard Bin Louidane - ou l'un de ses tout proches - à Fnideq ou à Ksar Sghir, pour lui remettre la somme convenue avec le commanditaire, en dirhams. D'après son PV d'interrogatoire, Bin Louidane aurait avoué avoir réalisé depuis 1995 une trentaine d'opérations de ce genre avec des cargaisons variant entre 150 et 3000 kilos. Tarif du convoyage : 300 à 700 DH le kilo, selon le trajet et les risques encourus.



Corruption. Combien gagne un flic ripoux ?

C’est presque une lapalissade : le fisc gagnerait énormément à fouiner dans les patrimoines des sécuritaires affectés à la région Nord. “Il est de notoriété presque publique que les affectations des agents d'autorité dans le Nord se monnayent au prix fort. Un simple mokhazni ou agent de police affecté à Bab Sebta peut se faire, dans les meilleurs jours, jusqu'à 100 000 DH en pots- de- vin, uniquement en prélevant une petite dîme sur les milliers de passage des contrebandiers par le poste frontière”, affirme un officier de police de la région, aujourd'hui à la retraite, qui ajoute que les hommes de troupe isolés affectés sur les points de passage de la drogue se font beaucoup plus d'argent. C'est d'ailleurs principalement autour de ces montants qu'ont tourné les interrogatoires des sécuritaires arrêtés et inculpés, le 4 octobre, de “trafic international de drogue”, et dont la plupart n'ont pas pu justifier leur patrimoine immobilier et leur fortune acquis en un temps record.
Bin Louidane, comme les autres barons de la drogue, a toujours payé sa protection au prix fort. “Avant son arrestation, raconte une source proche, il semblait se plaindre de ce que les pots-de-vin payés aux policiers et autres agents de l'administration lui coûtaient trop cher, pour qu'il puisse décrocher. Il devait s'acquitter d'une ‘amende’ mensuelle d'un million de dirhams pour continuer à circuler librement”. Une information non confirmée mais qui donne, au moins, une dimension de la légende née autour du personnage.
A titre d'anecdote, au lendemain de l'arrestation de Bin Louidane, les enquêteurs ont visionné les vidéos de surveillance du casino Movenpick, et y ont trouvé des images de quelques-uns des gros sécuritaires tombés dans le sillage du baron. L'un d'entre eux (cela nous a été confirmé par des habitués du casino) pouvait flamber 200 000 DH en une nuit !



Zones d'ombre. Torture et dégâts collatéraux

“Difficile de croire que le jeune Abdeslam Ayed soit impliqué dans le réseau Bin Louidane”. Ce voisin de la famille Ayed partage le sentiment de la plupart des personnes que nous avons rencontrées à Ksar Sghir. Le jeune homme qui gère le petit bateau de pêche de son père, dûment enregistré au port de Tanger, a peut-être pour seul tort d'avoir été le voisin du baron - ou d'avoir un nom proche de celui d'Ahmed Ayad, un des Espagnols d'origine marocaine dont le nom a été cité parmi les complices de Bin Louidane. “Arrêté le 6 septembre à Tanger, Abdeslam a disparu pendant près d'un mois. Quand on a pu le voir à Oukacha, il portait des traces de torture sur tout le corps. Il nous a dit qu'il avait été sauvagement tabassé à Témara”, se lamentent son père et son épouse. Même topo pour Bin Louidane lui-même, qui aurait été également torturé, selon son avocat Elalami El Habti. Les familles des deux détenus ont d'ailleurs demandé une expertise médicale qui ne leur a pas été accordée.
Même “amateurisme” dans l'enquête qui a touché les responsables sécuritaires dont les noms ont été cités par Bin Louidane, puis jetés en pâture à l'opinion publique. Parmi ceux-ci, on relève la présence du capitaine Hassan Bojji qui n'a pris ses fonctions que… le 15 août 2006, soit dix jours à peine avant l'arrestation de Bin Louidane !
Enfin, d'après notre confrère Al Massae, Me Abdellatif Wahbi, avocat de l'un des prévenus, a été empêché par le juge d'instruction de la Cour d'appel de Casablanca, de photocopier le dossier de son client. C'est pourtant son droit. Que cherche-t-on à cacher ?

 
 
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