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Par Nadia Lamlili
Enquête.
Alphabétisation. Sur les bancs des mosquées-écoles
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Dans cette mosquée de Ben Msik,
des femmes de tous les âges
apprennent à lire, à écire
et à compter.
(AIC PRESS)
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Depuis 2000, les mosquées ont ouvert leurs portes pour alphabétiser la population
tout en luttant contre l'extrémisme religieux. Le programme rencontre un succès remarquable. Eclairage sur un phénomène social.
Nous sommes-nous trompés de lieu ? Non. Il s'agit bien de l'aile féminine de la mosquée Al Oumnia, de la Commune de Dar Bouazza. Ici, les femmes sont assises sur des tables et font face à un tableau. Quant aux deux institutrices, Wafae et Leila, elles ont aussi leur bureau et leur provision de craie. Bref, on se croirait tout simplement dans une salle de classe. Et c'est un peu le cas.
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Dans cette mosquée, les cours d'alphabétisation ont démarré depuis à peine deux ans. Pourtant, ils rencontrent un succès remarquable. La classe, pleine à craquer, accueille pas moins d'une cinquantaine de femmes, qui viennent chaque jour munies de leurs petits cartables beiges, offerts par le ministère des Affaires islamiques. Comme dans toute salle de classe, les plus studieuses sont assises aux premiers rangs et sont les premières à répondre aux questions. Et en dépit de leur âge, elles reproduisent souvent des comportements d'écolière : elles se copient entre elles, se chamaillent quand l'une pique les fournitures de l'autre, bavardent comme des pies avant d'être rappelées à l'ordre par leur jeune enseignante : Taisez-vous, nous sommes dans une mosquée !.
Et pendant que celles-ci suivent leurs cours, un autre groupe de quarante femmes attendent sagement leur tour, assises au fond de la mosquée. C'est que les cours d'alphabétisation dans les mosquées rencontrent un succès inespéré, auquel les structures ne sont pas toujours préparées. Je garde le même nombre d'élèves jusqu'à fin juin, car nous ne pouvons pas en accueillir davantage. La mosquée est incapable de répondre à toutes les demandes. Faute de place, nous avons même dû refuser l'inscription d'une vingtaine de femmes, précise Wafae, qui a dû faire appel au renfort de sa collègue Leila pour faire face au nombre. Résultat : à côté des femmes inscrites dans la liste officielle des cours, il y en a toujours d'autres qui viennent suivre les cours de manière passive, même si leur candidature n'a pas été retenue. Les maisons de Dieu ne sont-elles pas ouvertes à tout le monde ?
Juste pour lire le Coran
Pourquoi autant de succès ? Est-ce en raison du taux d'analphabètes dans cette commune rurale, qui avoisine les 40% ? Est-ce la possibilité de se retrouver entre femmes, histoire de tromper l'ennui ? Ou est-ce le timing des cours, qui arrange finalement beaucoup de femmes au foyer ? Tout cela à la fois, répondent les élèves. Mais le premier facteur de succès est incontestablement lié à la religion. La mosquée a un grand capital de sympathie chez la population, ce qui facilite la réussite de ce genre de projets, justifie Ahmed Ben Daoud, directeur de l'enseignement traditionnel au ministère des Affaires islamiques. Détail important : c'est ce département qui pilote le programme d'alphabétisation dans les mosquées, et non pas le Secrétariat d'Etat de lutte contre l'analphabétisme.
Ainsi, beaucoup d'hommes acceptent facilement d'envoyer leurs femmes dans les lieux de culte pour apprendre à lire et à écrire, alors qu'ils rechigneraient à le faire quand il s'agit d'écoles ou de maisons de jeunes. Mais attribuer le succès des mosquées à cette particularité culturelle masculine est réducteur. Quand on leur pose la question, la plupart des femmes affirment fréquenter ces écoles-mosquées pour une raison bien précise : arriver à lire le Coran et à pratiquer correctement les Faraïd (rites religieux). Chaque femme a sa propre motivation pour cet apprentissage. Il y en a qui veulent déchiffrer les factures d'eau et d'électricité, lire les numéros de bus, connaître les numéros de téléphone
Mais la majorité d'entre elles veulent d'abord pouvoir lire le Coran, résume Leila.
En observant de près l'expérience des mosquées, il devient plus facile de comprendre l'échec des différentes politiques publiques en matière de lutte contre l'analphabétisme, et ce depuis l'indépendance. La machine coinçait pour des raisons toutes simples, liées aux contraintes quotidiennes des citoyens. Des contraintes sociales, culturelles, mais aussi horaires. Ainsi, dans une mosquée de Ben M'sik, une femme analphabète raconte qu'elle a dû quitter l'école du quartier où elle a commencé son apprentissage parce que les horaires ne lui convenaient pas : Je devais y aller à partir de 18 heures, à l'heure où mes enfants et mon mari rentraient à la maison. Aujourd'hui, cette élève vient régulièrement les après-midi de 15 heures à 17 heures, créneau durant lequel elle est libre de tout engagement. Il est nécessaire de s'adapter aux réalités des gens, ajoute Nadia, enseignante dans la même mosquée. À Al Hoceïma, où j'ai longtemps travaillé, je commençais mes cours à 13 heures, car les femmes ne pouvaient pas rester en dehors de chez elles jusqu'au coucher du soleil. C'était mal vu.
Vive le roi, vive l'islam !
En dispensant ces cours, le ministère des Affaires islamiques a manifestement joué sur la corde sensible. Fort du succès de son programme, il vient d'éditer son propre manuel, alors qu'il se basait, jusqu'à présent, sur celui du Secrétariat d'Etat chargé de l'alphabétisation. Cette année, ce dernier a été abandonné car trop compliqué pour les élèves. Non seulement il est écrit en petits caractères, avec peu d'illustrations, mais il se compose en plus de deux tomes, difficiles à enseigner en une année, explique un responsable du ministère des Affaires islamiques. Le nouveau manuel est effectivement plus aéré et plus coloré, mais il regorge de messages politiques. Ses concepteurs y ont intégré, en plus de l'apprentissage des chiffres et des lettres, des leçons sur la Constitution, les élections, la Marche verte, Mohammed V, le prêche du jour de l'Aïd, l'amour de la terre
Bref, les élèves évoluent dans un cadre purement patriotique, où la monarchie et la religion sont les socles de l'apprentissage. Un coup d'il sur la couverture du manuel suffit pour s'en convaincre : on y voit Mohammed VI, en habit traditionnel, s'entretenir avec des femmes en jellaba et hijab.
Ce n'est pas le cas du manuel du département de l'alphabétisation, où les leçons étaient plus diversifiées. L'éducation religieuse est moins présente que les sujets sur la citoyenneté, les droits de l'homme, les accidents de la route, la solidarité, l'administration
En somme, des sujets de la vie de tous les jours. Et pourtant, il a été abandonné !
Dans un contexte de radicalisme religieux, l'enjeu est manifeste. Et il dépasse les simples sensibilités entre départements ministériels. Le Secrétariat d'Etat à l'alphabétisation ne s'offusque pas outre mesure de l'abandon de son manuel. Chaque département chargé de l'alphabétisation peut concevoir sa propre littérature, pour répondre à ses besoins spécifiques, précise El Hbib Nadir, directeur de l'alphabétisation au Secrétariat d'Etat, qui poursuit : Je ne vois pas où est le problème. Ce livre a un cachet religieux parce qu'il est destiné à une population qui fréquente un lieu de culte.
Les femmes d'abord
Et cette population, chiffres à l'appui, est composée quasi exclusivement de femmes (90%). À Dar Bouazza, par exemple, aucun cours n'a été programmé pour le sexe fort, parce qu'il n'y a pas de demande. Et même si certains courageux franchissent le cap, ils abandonnent très vite. Et les directives sont catégoriques : l'élève est exclu de la liste après cinq absences successives.
Interpellé par une aussi faible participation masculine, le Ministère a fini par demander des explications à ses délégués. Mais ces derniers ne semblent manifestement pas en avoir. C'est peut-être à cause du travail, ou à la difficulté qu'a un homme adulte à accepter le statut d'élève, supposent-ils.
Pour autant, le désintérêt de la population masculine ne semble pas inquiéter outre mesure les responsables du programme. Ce dernier cible en priorité les femmes, les plus touchées par l'analphabétisme et
la propagande islamiste. Les cours d'alphabétisation sont en effet accompagnés de séances de Waâd (prédication), dispensées par des membres du Conseil régional des oulémas, qui agrémentent les cours d'éducation islamique par des notions sur la tolérance et la citoyenneté.
Néanmoins, en leur apprenant à lire et à écrire, l'Etat les protège-t-il suffisamment de l'endoctrinement ? Pas si sûr. Car au-delà des neuf mois d'apprentissage de base, les cours s'arrêtent. Celles qui veulent aller plus loin n'ont d'autre choix que de revenir avec les nouvelles recrues
pour assister aux mêmes cours. Sans continuité dans le processus d'apprentissage, les femmes sont encore incapables de comprendre et dadhérer aux principes nationaux et religieux véhiculés. Pire, une fois instruites, elles attirent plus les courants islamistes, qui capitalisent sur leur formation pour les endoctriner, prévient le politologue Mohamed Darif.
La lacune est identifiée par le ministère, qui réfléchit sérieusement à d'autres programmes pour assurer la continuité du cursus. Mais pour l'instant, la priorité est ailleurs : toucher le maximum de gens en un minimum de temps, dans l'objectif de concrétiser le challenge gouvernemental de réduire le taux d'analphabétisme à 20% d'ici 2010. Et le département d'Ahmed Toufiq ne lésine pas sur les moyens. Chaque année, son programme d'alphabétisation absorbe 40 millions de dirhams pour l'achat des livres et le paiement des salaires des formateurs et des contrôleurs. Sur cette somme, l'Etat accorde uniquement 8,2 millions à titre de subvention. Pour le reste, c'est le ministère qui met la main à la poche, tout en continuant à harceler le gouvernement pour augmenter sa subvention. Pourtant, de tous les programmes d'alphabétisation, celui des mosquées est le plus généreux avec ses formateurs. Les 200 contractuels reçoivent un salaire mensuel de 3400 DH, alors que les 2000 vacataires sont payés 30 DH l'heure. De quoi faire pâlir d'envie les agents des autres centres d'alphabétisation, qui ne reçoivent que 20 DH l'heure.
À 17 heures, les classes se vident de leurs élèves. Mais la mosquée ne ferme pas ses portes, puisqu'une autre vague d'encadrants prend aussitôt le relais. Jeunes imams, morchidates, prédicatrices
tout ce monde se bouscule pour encadrer la population et communiquer à la hiérarchie tout risque de dérapage. Incontestablement, la mosquée n'est plus seulement un lieu de culte. C'est une école, un lieu de détente et parfois même
un centre de renseignements. |
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Dilemme. La mosquée ou l'école ?
Au moment de leur lancement en 2000, les cours d'alphabétisation dans les mosquées avaient commencé par toucher 10.000 bénéficiaires. Six ans plus tard, ils sont passés à
124.000. Une évolution exponentielle, qui a fait des écoles-mosquées, et de loin, les centres d'alphabétisation les plus actifs dans le secteur public. À chaque rentrée, les mosquées dépassent largement le quota qui leur est réservé, à savoir 6% de la population analphabète, explique Mohamed Naïm, de la direction de l'Enseignement traditionnel. Le taux de réussite est de la même eau, atteignant les 82,29% ! Un succès insolent, qui fait inévitablement de l'ombre à l'alphabétisation classique. De là à penser que cette dernière pourrait être abandonnée, il y a un pas hasardeux à franchir.
On s'acheminerait plutôt vers une distribution des rôles, où les deux écoles d'apprentissage fonctionneraient selon une logique de complémentarité.
Le programme des mosquées, qui avance d'une façon remarquable dans les régions pauvres comme Tadla Azilal et Souss Massa Daraa, assure surtout l'apprentissage de base. La formation classique, relayée par de nombreuses associations, présente l'avantage d'aller plus loin que l'alphabétisation stricto sensu, en proposant à ses bénéficiaires, entre autres, l'apprentissage d'activités génératrices de revenus. L'école ne peut pas se passer de la mosquée, et vice-versa. |
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