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Hakim Noury. Acteur malgré lui
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Cerise Maréchaud

Portrait.
Hakim Noury. Acteur malgré lui



6 Dates.

1952.
Naissance à Casablanca
1966. Conservatoire d'Art dramatique
1971. Bac à Lyautey ; débuts auprès de Souheil Ben Barka
1979. Premier long-métrage Le Facteur
1999. Elle est diabétique, hypertendue et elle refuse de crever
2006. Rôle principal dans Islamour de Saâd Chraïbi.


(ISLAMOUR)

Réalisateur prolifique, plébiscité par le public mais abattu par les critiques, Hakim Noury éponge ses malheurs en passant de l'autre côté de la caméra. Chronique de la reconversion d'un incompris.


Echarpe écossaise, polaire bleue, Hakim Noury s'installe près de la cheminée, dans le salon cosy de l'hôtel Panorama, à Azrou. Dans un coin, deux hommes discutent un peu fort. Ça l'irrite. Il sort de la sieste. C'est lundi, son jour de relâche. Depuis un mois, le réalisateur tourne dans le film d'un autre, Saâd Chraïbi, son ami de trente ans. Pour Islamour, l'équipe s'isole chaque matin depuis trois semaines dans une bâtisse de Ben Smim.

Hier, les prises ont duré jusqu'au petit matin. Noury tient le rôle principal : Abbas, un ingénieur parfaitement intégré aux états-Unis, mais frappé de plein fouet par la stigmatisation anti-arabe post-11 septembre. Un personnage déchiré, difficile, que Saâd Chraïbi a tenu à lui confier après avoir assisté à des prises de Heaven's Doors, de Souheil et Imad Noury. “J'ai été marqué par sa justesse de ton, la sobriété de son jeu… aux antipodes de sa fougue habituelle”. En ex-militant politique renaissant fébrilement après quinze ans de taule, Hakim Noury avait bluffé jusqu'à la presse. “Si mes enfants sont devenus réalisateurs grâce à moi, je suis aujourd'hui acteur grâce à eux”, sourit-il.

L'homme se veut professionnel. “Cela fait trois mois que je bosse sur mon personnage”, explique-t-il en se lissant la barbe. Pour le reste, il s'en remet à la direction de Saâd Chraïbi : “Je suis un débutant”, concède-t-il, mettant son ego de côté. En endossant ses habits d'acteur, Hakim Noury retourne pourtant à ses premières amours, du temps où il suivait les cours du Conservatoire d'Art dramatique au Maroc. “Le cinéma, c'était déjà clair dans ma tête”. Quand un pion du lycée passe une annonce pour fonder le premier cinéclub de Lyautey, Hakim se lance. “Il m'a fait lire Les Cahiers du cinéma, alors que je trouvais ça barbant”.
Mais c'est seulement quand son père lui déniche une caméra 8 mm que Hakim s'intéresse à la réalisation, concoctant des petits films sociaux avec des potes. “Jouer, c'est bien si tu as un bon rôle. Mais réaliser c'est plus intéressant”, tranche-t-il. “Fais gaffe papa, ne fais pas des films avec n'importe qui”, l'auraient averti ses fils, craignant pour l'image paternelle. “Ils savent que la presse m'a dans le collimateur”, justifie-t-il, amer. Nous y voilà.

Mauvaise passe
Le metteur en scène traverse une mauvaise passe. Il a essuyé, il y a un mois, le troisième refus consécutif de la part de la Commission du Fonds d'aide à la production. D'abord, son projet de comédie, Les Jumeaux, a été rejeté deux fois. Ensuite, c'était Destins Croisés, un mélodrame. Et ce, après plusieurs années de vaches maigres. Car si son vaudeville Elle est diabétique, hypertendue et elle refuse de crever a fait office de blockbuster national en 1999, avec 600 000 entrées, Hakim Noury peine à s'extraire depuis d'une période creuse, alimentée par quatre téléfilms pour 2M, hormis le succès populaire - mais pas critique - de la suite de Elle est diabétique...

Coup de blues. “J'avais envie d'émigrer. Ça fait trente ans que je vis de ça ! Quand on s'est sacrifié pour son pays et qu'il n'y a aucune reconnaissance en retour”, lance-t-il. Précisément, Hakim Noury critique la “mauvaise distribution” du Fonds d'aide. “Lors de la dernière Commission, seuls deux réalisateurs de longs-métrages ont bénéficié de 4 millions de dirhams d'avances sur recettes, sur les 28 millions prévus. Le reste dort…”.

Nostalgique, le réalisateur évoque son âge d'or des années 90. “Nous sommes en train de reculer”, avertit-il en qualifiant l'expression “nouvelle vague” de “poudre aux yeux”. Hakim Noury campe sur de nombreux succès publics - Voleurs de rêve, 200 000 entrées ; L'Enfance volée et Une histoire d'amour, 250 000 ; Destin de femme, 400 000 - où furent révélés des acteurs tels Rachid El Ouali, Amal Ayouch ou Hanane Ibrahimi. Et revendique son statut engagé, voire pionnier, sur certains thèmes de société.

En 1991, dans un discours en marge des émeutes de Fès, Hassan II s'émeut du sort des fonctionnaires. “Il avait sûrement vu Le Marteau et l'enclume”, se persuade Hakim Noury, qui avait raconté deux ans plus tôt l'histoire d'un petit vieux, mort avant de toucher sa retraite. En 1997, Un simple fait divers évoque les années de plomb “à l'époque où c'était encore tabou”. L'année suivante, son film Destin de femme, “tout comme Femmes… et femmes de Saâd Chraïbi, participe aux premiers débats sur la Moudawana”.

“J'ai de la tendresse pour tous mes films, s'adoucit la voix bourrue. Ce sont comme neuf enfants”. En vrai, il en aura deux, avec Maria Pilar Cazorla, sa femme depuis trente et un ans et productrice de ses films. “Elle est très professionnelle”, insiste cet anti-misogyne en ruminant contre l'amalgame au nom duquel “elle n'est jamais invitée officiellement comme productrice, mais comme épouse de… !”.

C'est en s'invitant à sa table, “à la cafétéria de El Corte Ingles de Madrid”, qu'il l'avait séduite. Trente ans plus tard, les deux fils sont applaudis au festival de Berlin pour leur premier long-métrage. “Mon père me disait souvent que les seuls êtres que l'on veut voir devenir meilleurs que nous, ce sont nos enfants”, se souvient Hakim, qui a tenu à ce qu'ils étudient le cinéma “pour ne pas devenir des fils à papa”. Lui qui fut pratiquement un autodidacte, chaperonné par Souheil Ben Barka, de 1971 à 1981. “Je l'ai appelé pour me proposer comme assistant réalisateur”. Au culot. Porté par son mentor, après qui il nommera son aîné, Hakim se lance et tourne son premier court, Sans paroles, puis son premier long, Le Facteur. “Je lui dois tout”.

“Un art populaire”
Tout, sauf son “côté contestataire”, transmis par son père, ancien fonctionnaire à la préfecture de Casa. Un passionné de luth et ancien militant politique, qui, pendant les années 60, tenait des réunions clandestines à la maison, au 1, Bd Roudani. Du coup, le jeune Hakim est moins branché films égyptiens que fresques historiques, péplums, mais aussi cinéma français - Verneuil, Costa-Gavras, Sautet - et, surtout, les westerns spaghetti de Sergio Leone. “J'adorais sa façon de démystifier le genre, aux héros trop lisses, style John Wayne”. Chez Leone, même les bons sont un peu des truands. “Il avait le génie de créer une vraie tension, avec très peu de moyens. Mais il n'a été reconnu que sur le tard, avant de mourir à 60 ans devant sa télé, entouré de sa femme et de ses enfants. Ce fut une belle mort”, laisse planer Noury.

“Le cinéma est un art populaire, revient-il à la charge. On me reproche de faire des films grand public, mais à Hollywood, ce sont les studios qui font tourner l'industrie”. À l'heure où les salles de quartier ferment en cascade, le cinéma marocain peut-il se payer le luxe du snobisme ? “Il n'y a aucune hostilité envers Hakim Noury, clarifie Ahmed Boukous, président de la Commission du Fonds d'aide. Nous sommes unanimes pour saluer plusieurs de ses films. Mais il y a débat sur d'autres projets”, avance-t-il, expliquant que “le refus de Destins croisés est dû à des motifs purement administratifs. Le CCM n'avait pas reçu toutes les pièces justifiant les avances sur recettes reçues pour un précédent projet”.

Quant aux comédies, Ahmed Boukous assure que la Commission n'a rien contre. “Mais comédie ne signifie pas scénario non travaillé”. Ses détracteurs qualifient en effet les films de Noury de “cinéma vite fait, vite pensé, cousu de fil fluorescent”. Mais le réalisateur peine à envisager “payer cher un scénariste, alors que le projet risque de ne pas aboutir”, s'engluant dans un cercle vicieux. “À son stade, tempère Boukous, nous estimons surtout qu'il peut davantage se débrouiller financièrement qu'un jeune réalisateur”.

Hakim Noury n'en démord pas moins d'un “fantasme” : “Réaliser un western, façon Mon nom est personne, où un Américain ferait naufrage au large de nos côtes, avec une cargaison d'armes, pour se retrouver pris au milieu de tribus antagonistes”. Un projet farfelu ? “Le temps me donnera raison”, conclut-il. Avec, sûrement, une pensée pour Sergio Leone...

 
 
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