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Tagadda. Aaroubia Groove
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Musique.
Tagadda. Aaroubia Groove

1975. Les membres de Tagadda
au grand complet : Omar Dakouch,
Ahmed Dakhouch, Louz, Bouchaïb Fettache et Regragui.
(DR)

Puisant dans la tradition musicale rurale, Tagadda a créé un style de musique populaire purement festif, loin du discours contestataire des Nass El Ghiwane. Retour sur l'histoire trentenaire de l'un des groupes les plus populaires du Maroc.


Tagadda, c'est avant tout l'histoire d'une solide amitié, qui dure depuis plus d'un demi-siècle. Celle liant les deux fondateurs et éternels leaders du groupe, Ahmed et Omar, qui portent le même nom de famille… sans pour autant avoir le moindre lien de parenté. Une amitié dont la naissance, sur les bancs de l'école primaire, trouverait sa place
dans un mauvais film hindou. “Mon père était à la recherche de son frère disparu depuis quelque temps, se rappelle Ahmed Dakhouch. Dès la rentrée des classes, j'ai entendu parler d'un élève du nom de Omar, qui donnait énormément de fil à retordre aux professeurs et qui portait le même nom de famille que moi. Nous avons alors contacté son père pour vérifier si c'était mon oncle. Ce n'était pas le cas. Mais après cet épisode, nos deux familles sont devenues très proches”. Et les deux gamins de Hay Mohammadi vont se lier d'amitié, pour ne plus jamais se quitter.

Le théâtre d'abord
Comme beaucoup de jeunes de leur âge, les deux compères sont vite happés par la movida artistique qui agite “El Hay” dans les années 60. Les futurs géniteurs de Tagadda font leurs débuts sur les planches, écumant les maisons de jeunes et alternant les troupes de théâtre de quartier qui foisonnaient à cette époque. C'est là qu'ils vont côtoyer les Boujmii et autre Larbi Batma, aux côtés desquels ils se retrouveront sous la direction de Tayeb Saddiki en 1968, au sein de la troupe Masrah Ennass, notamment dans la distribution de la fameuse pièce El Harraz. “La rencontre avec Tayeb a été un véritable déclic. Il nous a donné davantage confiance en nous-même et, surtout, il a réussi à nous faire apprécier définitivement les plaisirs de la scène”, avouent en chœur Ahmed et Omar.

1971. La scène musicale marocaine vit un véritable printemps, avec l'éclosion de nombreux groupes, dont les fameux Nass El Ghiwane et autre Jil Jilala. “Ahmed et Omar ont vu que ces nouveaux groupes arrivaient à percer et que le public était friand de nouveautés. Et vu que le théâtre ne rapportait pas grand-chose, ils se sont dit : pourquoi pas nous ?”, raconte un de leurs proches.

La décision est donc prise par les Dakhouch de se lancer dans la musique. Reste à trouver le “bon créneau”. “Nous voulions créer quelque chose qui sorte de l'ordinaire, tout en restant dans la chanson populaire et sans pour autant ressembler aux groupes existants. Nous avons opté pour la chanson traditionnelle, mais présentée dans un cadre plus théâtral”, raconte Ahmed.

Comme les Nass El Ghiwane et Jil Jilala, les nouveaux venus allaient puiser dans le patrimoine musical et oral marocains. Mais alors que les premiers font dans la radioscopie sociale, teintée d'un discours contestataire, Tagadda se cantonne dans une conception strictement festive, où les traditions rurales se taillent une grande part.

Un choix plutôt judicieux, comme l'explique un ami des deux compères : «Nass El Ghiwane et Jil Jilala étaient d'abord des formations urbaines. En s'attaquant à la chanson populaire, les Tagadda étaient sûrs de toucher un public plus large et dans tout le pays». Un public type tout trouvé : le paysan, qui compose encore la majorité de la population marocaine. Tagadda lui sert une musique du terroir, directement inspirée des Abidate r'ma, Haouzia, Aita, Chikhate… et construite autour d'une principale famille d'instruments : les percussions.

Et pour parfaire la recette, il restait à trouver le nom adéquat. “Nous avions l'habitude de traîner dans les douars de la région. Et dans chaque douar, il y avait des célibataires qui donnaient un coup de main pour l'organisation et l'animation des mariages. On les appelait des Tagadda. Nous avons trouvé que le nom nous irait parfaitement”, explique Ahmed.

Tagadda, le groupe, est né.
Au sein de la jeune formation, il y a bien évidemment les deux fondateurs, mais aussi un certain Mohamed Batma. Le cadet de feu Larbi quittera cependant le groupe début 1974 pour fonder Lemchaheb, avant que Tagadda ne connaisse ses plus gros succès.

Des débuts difficiles
Et il est vrai que les débuts sont difficiles. La notoriété du groupe est encore naissante et les cachets se font rares. Pour survivre, Tagadda donne des concerts à droite et à gauche, n'hésitant pas à s'exiler pour de longs mois en Algérie ou en Tunisie, pour jouer aux animateurs dans… des camps de vacances. Ahmed Dakhouch se souvient d'ailleurs de ce premier cachet de 1000 dirhams, reçu des mains de la maison de production Barclay, pour l'un de leurs gros succès, la chanson Zarzour. “Nous manquions tellement de moyens que nous avons enregistré au cinéma Essaâda, dont le régisseur était un ami. Comme nous n'avions même pas de bendirs, nous les avons remplacés par des boîtes de bobines de films !”, raconte-t-il.

La traversée du désert prend fin en 1974, lorsque le groupe est invité, pour la première fois, à passer à la télé. C'est la grande révélation. “Tout le monde était à la fois surpris et enchanté de voir ces jeunes, accoutrés comme des hippies, reprendre à leur compte ce que chantait une chikha ou un conteur populaire. C'était tout simplement révolutionnaire”, explique Hassan Rachidi, de l'association des amis de Tagadda.

Surtout, les deux fondateurs du groupe, qui n'avaient jamais coupé les ponts avec l'univers des planches, eurent la bonne idée d'utiliser leur expérience du théâtre dans les concerts du groupe. Ainsi, chaque performance publique de Tagadda était accompagnée d'une mini-représentation théâtrale, sorte de clip sur scène, avec des personnages récurrents. Le plus emblématique reste celui du cheval, qui fit sa première apparition avec la chanson Zarzour pour ne plus la quitter. Pour les besoins de la chanson, l'un des membres du groupe se déguisait en cheval et dansait au rythme de la musique. L'équidé, “symbole de la virilité et de la fierté à la marocaine”, comme le souffle Ahmed Dakhouch, en est même devenu la mascotte du groupe.

Pour l'anecdote, alors que les Dakhouch et compagnie se produisaient, un jour, devant Hassan II, ce dernier leur intima l'ordre de quitter illico la scène : le monarque était tout simplement désappointé par l'absence du cheval. Il ne leur en tint visiblement pas rigueur puisque, quelques années plus tard, c'est le défunt souverain lui-même qui leur dictera l'idée de chanter un autre grand succès, la fameuse chanson Khali Mohamed. “On jouait devant lui quand il nous a demandé si nous connaissions cette chanson. Nous lui avons répondu qu'on n'en avait jamais entendu parler. Il a alors exigé que nous la trouvions et que nous la chantions. Ce que nous avons fait !”.

Groupe makhzénien ?
Si le choix de revisiter la musique traditionnelle assurait à Tagadda un public aussi nombreux que fidèle, il lui vaudra également une réputation de groupe “makhzénien” au discours lisse, prétendument monté de toutes pièces pour contrecarrer l'influence grandissante des subversifs Nass El Ghiwane. “Le fait que Tagadda soit systématiquement invité à chanter dans les cérémonies officielles renforçait cette réputation”, fait remarquer ce journaliste, témoin de l'époque. Il se souvient même de cette fois où, jouant à Hay Mohammadi, en première partie des Ghiwane, les Tagadda étaient copieusement sifflés par le public. “Ce sont des réactions aussi bêtes qu'absurdes, commente Ahmed Dakhouch. Comment peut-on nous accuser de ne pas être des patriotes, alors que nous nous appliquions à réhabiliter le patrimoine du pays ?”

Trente-cinq ans après sa naissance, Tagadda est toujours là. Même les nombreux changements intervenus dans sa composition (dont le départ du célèbre percussionniste Ellouz) ne semblent pas entamer sa popularité. “Chaque fois qu'un membre proposait une nouvelle orientation pour le groupe, il se retrouvait aussitôt poussé vers le départ par les deux fondateurs, confie un proche du groupe. En fait, depuis toujours, Omar et Ahmed veillent sur Tagadda comme ils le feraient sur leurs propres enfants”.

 
 
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