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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Ebranlons-nous les uns les autres

Ahmed R. Benchemsi
La liberté est toujours plus séduisante que la contrainte, notamment en matière religieuse ?


Mercredi dernier, un tribunal d’Agadir a condamné un touriste allemand à 6 mois de prison pour avoir “tenté d’ébranler la foi d’un musulman”. Selon une “source judiciaire à Rabat”, citée par l’AFP, ce malfaisant, non content d’avoir “distribué des livres de missionnaires chrétiens”, avait “réussi à entraîner des jeunes dans une discussion” ! Vous vous rendez compte ?! Il se passe des choses graves dans ce pays ! Tellement graves que le Code pénal (art. 220) punit de 3 mois à 3 ans
de prison “quiconque utilise des moyens de séduction pour ébranler la foi d’un musulman”. Des “moyens de séduction” ?!!! Vade retro, cheitanas !

Bon, assez ri. Dans la déclaration universelle des droits de l’homme, la liberté de conscience est définie comme “la liberté de pratiquer la religion de son choix, de changer de religion, ou de ne pas avoir de croyance religieuse”. Ce système est infiniment supérieur à celui de la religiosité obligatoire, et voici pourquoi :

1. On n’ébranle que ce qui est ébranlable. Si la foi de quelqu’un l’est, c’est qu’il se pose des questions, qu’il doute. Ce qui reste, si je ne m’abuse, un droit humain élémentaire. Et que répond le législateur, fermement soutenu par les islamistes ? “Il est interdit de douter” !! Au-delà d’être totalitaire, une telle interdiction est, tout bêtement, inapplicable. À moins de créer une police de la pensée, qui interrogerait les gens systématiquement pour débusquer leurs “doutes illégaux”. Et ça, même les Talibans n’ont pas osé…

2. Proscrire la liberté de conscience est un signe de faiblesse. Les islamistes, tout comme les officiels, n’auraient pas peur de la concurrence s’ils étaient convaincus de la force de leur foi. Apparemment, ils ne le sont pas. En fait, ce sont eux qui doutent – pas la majorité silencieuse, faite de musulmans tranquilles. À la question “faut-il lancer le débat sur la liberté de conscience ?”, un haut responsable du ministère des Affaires islamiques, estampillé “éclairé”, avait répondu : “Pourquoi pas, à condition de savoir protéger notre religion”. Mais notre religion est-elle faible au point qu’on ressente le besoin de la “protéger” ?
3. La liberté de conscience n’affaiblit pas les religions, elle les renforce. Supposons même qu’une fois instaurée, elle fasse perdre des millions d’adeptes à l’islam. Aussi bizarre que cela puisse paraître à certains, il en sortirait raffermi ! Mieux vaut 100 millions d’adeptes convaincus qu’un milliard qui font semblant de l’être, parce que ne pas l’être est interdit. Voyez les juifs : même en oubliant de compter les laïcs (pourtant la majorité d’entre eux) ils sont, à tout casser, 15 millions sur la planète. Pourtant, en termes de pouvoir… Pour le coup, ce ne sont pas les barbus, grands contempteurs du “lobby juif mondial”, qui vont me contredire !

4. Ce qui vaut pour les autres devrait valoir pour nous. Pour les islamistes, un chrétien qui se convertit à l’islam, c’est une victoire. Mais l’inverse, c’est une catastrophe (et c’est justement pour ça que c’est interdit) ! Alors nous, on a le droit de convertir les autres, mais les autres n’ont pas le droit de nous convertir ? Je croyais que l’égalité entre les “religions du Livre” était un des fondements majeurs de l’islam…

Pourquoi les évangélistes, pourtant un épiphénomène au Maroc, font-ils si peur ? Parce qu’ils arrivent, malgré la crainte et les tabous, à convaincre des gens. Parce que le christianisme est plus séduisant que l’islam ? Non. Parce qu’un évangéliste, quand il aborde un musulman, commence toujours par lui dire : “Tiens, lis cette bible, ça n’engage à rien et tu es libre d’en penser ce que tu veux”. Par comparaison, les deux phrases-clés de l’islamiste lambda sont : “Il est interdit de…” ou “Il est obligatoire de…”. Pas de mystère : la liberté est toujours plus séduisante que la contrainte. C’est d’ailleurs - on a tendance à l’oublier - un précepte islamique : la ikraha fi din (pas de contrainte en religion). On gagnerait à s’en souvenir...

 
 
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