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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Armandine Penna

Reportage. Une semaine chez les toxicos

Une patiente dans l’hôpital psychiatrique de Tanger,
où sont également traités des
toxicomanes.
(A.P / TELQUEL)

Le centre de désintoxication de Tanger tente depuis deux ans d'aider des toxicomanes à sortir de la dépendance. TelQuel y a passé une semaine, avec les soignants et les habitués.


Lundi
9 heures du matin, Tanger, quartier Dradeb. Le Centre médico-psychologique (CMP) ouvre grand ses portes sur la rue. Entrent aussitôt le soleil et le personnel de santé : un médecin, un infirmier et une infirmière, tous trois spécialisés en psychiatrie. Bientôt, de nombreux patients prennent place dans une salle d'attente proprette au décor
apaisant, entre quelques plantes vertes et des affiches de sensibilisation à la prévention du sida. Tous viennent consulter dans un même but : “arrêter”. Car tous sont des usagers de drogues dites dures, pour la plupart accros à la cocaïne ou l'héroïne, fumeurs ou “injecteurs”, souvent depuis des années. Il y a d'abord les “anciens” du centre. Ahmed, la quarantaine, fréquente l'endroit depuis 8 mois. “J'ai consommé du haschich, de l'héroïne, de la cocaïne et des comprimés… pendant 18 ans. J'ai vendu tout ce qu'il y avait chez moi pour me payer mes doses. J'ai essayé d'arrêter cette m.... plusieurs fois, sans y arriver. Et puis un ami m'a parlé de cet endroit et de ses docteurs. Grâce à eux, je suis redevenu normal”, confie Ahmed, dans un sourire plein de dignité et de fierté. Chaque jour, cet ancien chauffeur de taxi, aujourd'hui sans emploi, vient au CMP avec quelques amis. Pour se faire prescrire ses médicaments et confier ses problèmes, mais aussi pour participer à l'accueil des “nouveaux”. “C'est mieux que de traîner dans nos quartiers où nous pouvons acheter de la drogue juste en bas de chez nous”, assurent les “anciens” en choeur, conscients de rester psychologiquement fragiles face à la tentation, même après des mois de traitement. Aujourd'hui, Ahmed a emmené avec lui un jeune voisin, pour essayer de le faire passer du bon côté de la vie. “Le bouche-à-oreille a été très efficace depuis l'ouverture du centre en 2004. La fréquentation ne cesse de croître”, explique Jawad Dohri, infirmier et responsable du centre. Méticuleux, il tient à jour agenda et statistiques : 40 personnes en moyenne par jour ; dont au moins 30 nouveaux chaque mois. Les entretiens se succèdent jusqu'à la fermeture à 15 heures. “Notre objectif est de conduire le maximum d'usagers à l'abstinence, en les accompagnant médicalement, psychologiquement et socialement”, explique le Docteur Mohamed Essalhi, qui a forgé en France ses compétences en toxicologie. Jour après jour, patient après patient, son équipe et lui essaient de faire tourner au mieux ce centre de désintoxication, une expérience pilote dans le pays.

Mardi
Le CMP n'est pas une structure d'hospitalisation. La période de sevrage physique - qui s'étale en général sur une quinzaine de jours - se fait essentiellement en ambulatoire. Mais ceux qui le souhaitent peuvent être hospitalisés au sein de l'hôpital psychiatrique, où ils sont mêlés aux schizophrènes ou aux névrosés. Quatre lits sont réservés aux toxicomanes dans l'unité des hommes, une dizaine dans celle des femmes. Fatima vient d'y entamer une seconde période d'hospitalisation. Flottant dans son pyjama orange, le visage émacié, elle souffle la fumée de sa cigarette de sa bouche édentée. “Tu aurais vu ma photo avant !”, confie-t-elle, avant d'expliquer comment elle en est arrivée là. Un mari parti avec sa fille qu'elle n'a jamais revue, elle se drogue pour oublier et tombe peu à peu dans la spirale de la dépendance. “Je veux vraiment en sortir”, assure-t-elle. “Je préfère rester à l'hôpital pour m'écarter des mauvaises fréquentations, mais l'isolement est difficile à supporter. Ici, même ma mère ne peut pas me rendre visite”, se plaint Fatima, des larmes dans les yeux. Et puis il y a toutes ces douleurs liées au sevrage, les symptômes du “mono” (mot espagnol utilisé dans les villes du nord pour désigner le manque), que les médicaments ne font qu'atténuer : angoisses, frissons, diarrhées, insomnies, douleurs musculaires… “Beaucoup craquent au bout d'un ou deux jours. Finalement, les lits disponibles pour les femmes toxicomanes sont souvent vides. Elles sont pourtant nombreuses dans cette région. Mais c'est un tabou lié à la prostitution et à la marginalisation”, analyse Drissia Souni, une des infirmières de l'unité.

En revanche, pour avoir une place d'hospitalisation, les hommes doivent s'inscrire sur une liste d'attente longue de plus d'un mois. “Beaucoup choisissent à contrecœur de suivre le sevrage chez eux, également parce qu'ils ne veulent pas être mélangés aux malades mentaux. Une unité d'hospitalisation indépendante et suffisamment grande permettrait de bien meilleurs résultats”, insistent les praticiens du CPM.

Mercredi
Comme parfois quand il en trouve le temps, le Docteur Mohamed Essalhi fait le tour, à pied, des quartiers d'où viennent ses patients. Aujourd'hui, il déambule dans ceux de la Kasbah et du M'salla, bastions historiques de la drogue dure à Tanger. En effet, c'est dans ces quartiers que la cocaïne et l'héroïne -qui arrivait sporadiquement depuis les années 70 dans les baluchons des touristes hippies- ont explosé à partir de la fin des années 80. Le phénomène semble avoir été simultané dans plusieurs villes du nord, à l'instigation de petits réseaux maroco-européens, et a fini par toucher tous les quartiers. Les prix ont progressivement baissé, pour tomber à 35 dirhams la dose (très coupée, donc encore plus nocive). “Depuis les années 90, on assiste à une augmentation permanente du nombre de consommateurs dans les milieux populaires”, a diagnostiqué sur le terrain le docteur Mohamed Essalhi. Il les estime à plusieurs milliers à Tanger. Mais aucune étude globale ne fournit pour l'instant de statistiques. Au fil de la ballade, le praticien croise de nombreux “clients” du centre et encore plus de toxicomanes qui y sont passés un jour, sans aller au bout du traitement. “J'ai replongé quand j'ai retrouvé mes amis. Mais aujourd'hui, je ne fais que fumer”, avoue ce jeune homme à la maigreur maladive, aux joues creuses, au teint jaunâtre et aux pupilles dilatées. Des signes qui ne trompent pas... Au détour d'une rue, une femme attrape la manche du médecin. C'est la mère de l'un des plus anciens toxicomanes de la Kasbah. Elle gémit : “Docteur, il faut que vous fassiez quelque chose pour sauver mon fils. Son ami vient de mourir de l'hépatite C”. “Si lui ne veut pas essayer, je ne peux rien faire”, tente de faire comprendre le docteur à la vieille femme. Chemin faisant, il explique avec lucidité : “Les rechutes sont courantes. Le CPM n'arrive à mener que 20% de ses patients à l'abstinence, mais c'est déjà important”.

Jeudi
Nabil s'est décidé à faire le test de dépistage du sida (comme 6% des usagers du centre). Accro aux shoots d'héroïne depuis près de 17 ans, ce Tangérois de 43 ans vient juste d'achever son séjour de sevrage à l'hôpital. “Pour me soigner, il faut que je sache si j'ai cette maladie. Je n'ai pas peur. Même les anges ne connaissent pas l'heure et la terre de leur mort”. Le voilà donc dans les locaux de l'Association de lutte contre le sida (ALCS), où une médecin bénévole fait des tests gratuits deux soirs par semaine. Elle lui demande s'il a eu des comportements sexuels à risque. “Non, quand on est junkie, on n'a que deux femmes : la noire (l'héroïne) et la blanche (la cocaïne)”, répond Nabil. Mais quand elle lui demande s'il lui arrive de partager ses seringues avec d'autres, la réponse est affirmative. La seringue - de la prise de sang cette fois - se plante dans sa veine, non loin d'une longue cicatrice, marque indélébile laissée par des centaines de shoots. Le résultat du test HIV est immédiat. Négatif. Nabil met ses lunettes noires et sort dans la rue. Juste en face, on aperçoit le mur du cimetière où il avait l'habitude de se piquer. “Je sais qu'il aurait suffi d'une fois”, lâche-t-il ému, avant de partir, l'âme un peu plus légère, rejoindre sa mère pour le repas du soir. Après des années d'exclusion, seul et sale dans son paradis artificiel, Nabil a remis une belle chemise propre. Il peut à nouveau franchir la porte de la maison familiale.

Vendredi
Dernière journée de la semaine au CPM. La salle d'attente est encore pleine de personnes qui voudraient retrouver la santé, une place dans leur famille, un travail, la dignité. La petite équipe très motivée continue de faire ce qu'elle peut pour les aider, malgré un criant manque d'effectif. Ils auraient bien besoin d'être épaulés par une assistante sociale, un conseiller juridique… “Une approche purement médicale et sanitaire a une efficacité limitée. Le centre doit fonctionner comme un relais psychologique et social, pour aider les toxicomanes à retrouver des attaches avec la réalité et à se réhabiliter socialement”, insiste le Docteur Mohamed Essalhi. Pour contribuer à mener à bien cette mission de proximité, une association de soutien au centre est en train de se mettre en place. Constituée de professionnels de la santé, de militants associatifs et d'usagers du centre, elle ambitionne de travailler en amont et en aval des activités du CPM, en collaboration avec le ministère de la Santé. En menant des campagnes de prévention auprès de la jeunesse, mais aussi en mettant en place des programmes de réduction des risques pour les toxicomanes : échanges de seringues et traitement de substitution à la méthadone, pour lutter contre la propagation du sida et de l'hépatite C. Pour accueillir toutes ces activités, une unité de réduction des risques - cogérée par l'association et par le ministère de la santé publique- doit bientôt sortir de terre juste à côté du CPM.

Ahmed, sur la bonne voie quant à sa propre thérapie, veut faire partie de l'association “pour aider les autres”. Ses copains du centre se décideront peut-être à donner eux aussi un coup de main.

Les prénoms des toxicomanes ont été changés pour protéger leur identité.




Témoignage. Revenu de Bouya Omar

Bouya Omar, Zaouia située près de Marrakech, prétend pouvoir traiter la folie mais aussi la toxicomanie. Quelques usagers du centre en ont fait la douloureuse expérience. Mohamed, rentré du lieu il y a deux mois, témoigne de ses deux années enchaîné à un mur au milieu des “possédés”. “Les gens ne savent pas ce qui ce passe là-bas. Quand j'avais mes parents au téléphone, je devais leur dire que tout allait bien, sinon on me battait”. Sa famille l'a envoyé à Bouya Omar, croyant ainsi pouvoir le sortir de la drogue. Ils payaient 1500 dirhams par mois pour que leur fils soit pris en charge et puisse bénéficier des rituels thérapeutiques. “C'est un gros business. Une centaine de maisons au moins hébergent plusieurs centaines de personnes au total ! Ils ne veulent pas t'aider, mais seulement faire de l'argent. Les seuls médicaments qu'on me donnait étaient dans ma nourriture, pour me rendre docile”, raconte-t-il. “J'ai déjà fait de la prison, mais là-bas c'était bien pire. Le plus terrible, ce sont les agressions sexuelles qu'ils pratiquent sur les fous pour nous faire peur”. Après des tentatives de fuite infructueuses, Mohamed a finalement été libéré. Il est parti aussitôt s'acheter une dose. Aujourd'hui, il vient de son plein gré suivre un traitement au centre de désintoxication de Tanger. “Je suis la preuve vivante que la force n'est pas une solution”, clame-t-il, bien décidé à faire savoir que les méthodes traditionnelles de Bouya Omar sont peut-être efficaces pour l'exorcisation, mais certainement pas pour la désintoxication.



Chiffres. Embargo jusqu'en 2007

La première enquête de population générale sur la santé mentale et la toxicomanie au Maroc vient d'être finalisée conjointement par l'OMS et le ministère de la Santé. Mais les chiffres sont pour l'instant sous embargo, jusqu'au plaidoyer national sur la santé mentale et la toxicomanie annoncé pour janvier prochain. D'après les premières informations communiquées, au Maroc, la prévalence de la toxicomanie serait inférieure aux chiffres d'un pays comme la France. Selon un rapport officiel français, en 2005, 30% des 15-64 ans de la population générale française ont déjà consommé du cannabis ; 2 à 3% de la cocaïne et de l'ecstasy ; moins de 1% de l'héroïne et du crack. “Ce n'est pas si inquiétant pour le moment, mais il est temps d'agir pour prévenir notre société contre ce fléau mondial galopant”, rassure le Docteur Fatima Assouab, directrice du service chargé de la lutte contre la toxicomanie au ministère de la Santé. Une campagne massive de prévention doit être bientôt lancée. Son aspect le plus innovant, véritable victoire contre les réticences et les tabous, est la mise en place d'unités de réduction des risques, avec programmes de substitution à la méthadone et d'échanges de seringues. Le plan de lutte 2006-2011, dont le budget prévisionnel s'élève à plus de 14 millions de dirhams, est soutenu par le fonds mondial, l'Onusida et l'UNODC.



Toxicomanie. Il n'y a pas que le Nord

Si le premier centre public médico-psychologique (CPM) du pays a été mis en place à Tanger, c'est que la région Nord est la plus atteinte par les drogues dures. La cocaïne et l'héroïne entrent principalement par Sebta et Melilia, parfois troquée contre du haschich rifain. Cette structure ambulatoire a reçu plus de 700 personnes depuis son ouverture en 2004. Actuellement, 30 nouveaux usagers se présentent par mois (dont plus de 25 % sont des accros à la piqûre d'héroïne, le reste étant des fumeurs). Selon une estimation approximative de terrain, ils seraient encore des milliers de toxicomanes, rien qu'à Tanger, à être en dehors de tout dispositif de traitement. À la direction de l'épidémiologie et de la lutte contre les maladies au ministère de la Santé, on trouve l'expérience pilote concluante, au point de vouloir l'étendre au reste du pays. Un nouveau CPM est déjà en train de voir le jour à Tétouan. L'année prochaine, ce sera normalement au tour de Casablanca et Rabat d'avoir le leur. Ils viendront s'ajouter à l'unité d'hospitalisation et de recherche spécialisée en toxicomanie, qui existe déjà à Salé au sein de l'hôpital psychiatrique Arrazi.

 
 
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