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De Lille, Abdeslam Kadiri

France. Les malheurs de la presse écrite

Le nombres de kiosques est en
baisse, comme celui des lecteurs.
(AFP)

La presse écrite française traverse la plus grave crise de son histoire. La majorité des grands quotidiens nationaux, comme Libération, tirent la langue, confrontés à la double concurrence des gratuits et d’Internet.


La presse est régulièrement confrontée à des crises économiques. Mais celle qui frappe les publications françaises depuis deux ans est particulièrement aiguë. Plans sociaux, réduction de coûts, cessation de parution… les grands quotidiens nationaux, comme Le Monde, France Soir, L’Humanité et surtout Libération sont en difficulté. Qui n’est pas
attristé de voir le mythique journal de Sartre, marqué au fer rouge par Serge July, écluser des vagues de journalistes, débarquer du navire son capitaine et quelques-unes de ses plumes prestigieuses (dont l’emblématique Florence Aubenas), pour sortir de la tempête économique et numérique ? (voir encadré).

La faute à qui ?
Signe de crise, 1 000 éditeurs français et européens sont venus en force au 15ème congrès de la Fédération nationale de la presse, qui s’est tenu du 22 au 24 novembre à Strasbourg, pour tirer la sonnette d’alarme. Les patrons n’hésitent pas à se jeter la pierre en évoquant une crise d’adaptation à la révolution numérique et à la mutation de la société. Ils se sont inquiétés de voir leur lectorat fondre comme neige au soleil et le marché publicitaire déserter les grands titres nationaux depuis l’arrivée des gratuits, comme Métro ou 20 minutes, et le développement d’Internet. “Nous sommes face à une crise de l’offre, qui nous oblige à nous remettre en question. Quelle est notre valeur ajoutée à nous, journaux ? Pour justifier notre prix, il faut que ce “plus” soit perceptible pour les lecteurs”, souligne Dominique Quinio, directrice de La Croix.

De plus, le prix des journaux est aussi un facteur de crise. “La plupart des grands quotidiens français sont à plus d’un euro pour 60 pages en moyenne, alors que nos voisins européens proposent le double de pagination pour moitié moins cher !”, analyse Erwan Gaucher, responsable pédagogique à l’Ecole supérieure de journalisme de Lille. Les lecteurs et les jeunes, pour qui Internet est devenu le référent et la gratuité la clé, ne peuvent s’offrir quotidiennement un journal. En outre, “les conditions de fabrication, d’impression et de diffusion d’un journal sont de plus en plus onéreuses”, ajoute Dominique Quinio. Aujourd’hui, sans les 274 millions d’euros annuels d’aides publiques que prévoit de débourser l’Etat français, une grande partie des titres aurait disparu.

Autre raison de la baisse de diffusion, selon les éditeurs, l’accessibilité : le nombre de kiosquiers a diminué en France, passant de 36 000 en 1996 à 28 000 en 2006, entraînant une chute des ventes. Il existe en France un point de vente pour 2 000 habitants, contre 1 pour 1 000 en Grande-Bretagne et 1 pour 800 en Allemagne.

Dans son blog très inspiré, Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles, implique aussi le citoyen dans cette situation : “Affirmer qu’il n’y pas de crise de la demande, c’est se voiler la face. À mon sens, c’est tout le système d’enseignement qui doit êtrer interrogé : apprend-on à lire la presse à l’école ? Non. Peut-on faire des études supérieures sans lire un seul journal ? Oui. Est-ce un hasard si la crise de la presse française accompagne la crise de la démocratie française ? Et Internet n’est pas la réponse. Mais poser ces questions, c’est prendre le risque de déplaire au citoyen qui n’aime pas qu’on le mette face à ses responsabilités.”

Crise spécifiquement française
Hormis toutes ces raisons structurelles, ce déclin de la presse, constant et dramatique, semble être typiquement français. La désaffection dont souffre la presse est la même dont souffrent les partis politiques et les syndicats, une conjonction unique en Europe. La prospérité du quatrième pouvoir tient aussi, selon certains historiens, au bon équilibre des trois autres et à la stabilité des institutions. Or, écrit Pierre Albert, “dans un pays qui ne connaît pas de consensus, les journaux ne peuvent trouver la confiance de la masse des lecteurs. Et c’est sans doute dans l’inaptitude française, depuis 1919, à atteindre la stabilité politique qu’il faut découvrir les raisons de la crise de la presse.”

Crise spécifiquement française aussi, car ce n’est qu’une partie de la presse française qui est concernée. Seuls les grands quotidiens d’information de la capitale –dits nationaux- sont touchés. Leur tirage global est passé de 6,5 millions en 1939 à 2,5 millions aujourd’hui. Quant au nombre de titres, il a dégringolé de 80 en 1914 à… 6 en 1996, depuis la disparition d’Info Matin.

Avec 350 000 exemplaires vendus, Le Monde semble émerger d’une période difficile. France Soir tire à 300 000 exemplaires sans en vendre les deux tiers. Libération traverse la crise la plus grave de son histoire. Derrière, L’Humanité lutte pour survivre et La Croix résiste. Politis a été sauvé grâce à un million d’euros apportés par ses lecteurs. Seul, Le Parisien - Aujourd’hui en France (420 000 exemplaires) arrive à tirer son épingle du jeu.

Les quotidiens régionaux souffrent moins. Leur nombre a certes diminué (70 titres aujourd’hui) mais les tirages n’ont connu qu’une baisse relative. “Les atouts de cette presse, c’est l’hyper proximité du lecteur”, explique Erwan Gaucher. En tête, Ouest-France, avec 42 éditions, vend environ 770 000 exemplaires. “Nous avons établi une vraie relation de confiance avec le lecteur, qui va au-delà du simple achat mécanique du journal”, indique-t-on à Ouest France. Derrière, on retrouve des journaux comme Sud-Ouest et La Voix du Nord.

Les périodiques, les news magazines (Le Point, Le Nouvel Observateur, L’Express etc.) se maintiennent. C’est surtout la presse spécialisée qui sort grande gagnante de ces turbulences. Que soit la presse de télévision (Télé 7 jours, Télé Z), les féminins, les journaux people (Voici, Gala etc.), de loisirs, les journaux sportifs (l’étonnante vitalité de L’Equipe et de France Football) ou encore la presse économique (Capital, Les Echos), cette presse se porte très bien et attire de plus en plus les annonceurs, sûrs de toucher leur cœur de cible.

La voie du bimédia
Les patrons de presse sont conscients qu’ils ne trouveront pas de solution miracle. “Nous sommes arrivés au bout d’un modèle, qui n’est pas opérant et qu’il nous faut renouveler”, précise Erwann Gaucher, qui réfute l’idée que les nouveaux médias “piquent” des lecteurs à la presse. “Au contraire, ils créent de nouveaux lecteurs mais nous prennent de la publicité”. Dominique Quinio constate néanmoins qu’une ère est révolue. “Ce qui est sûr, affirme-t-elle, c’est que la presse n’est plus un média de masse. C’est désormais l’audiovisuel qui occupe cet espace. Il faut que l’on retrouve une mission pédagogique, que l’on apporte de la profondeur dans le temps, de l’explication et que l’on redevienne un lieu de débat, une plateforme d’échanges”.

Pour tenir le coup, certains journaux comme La Tribune ou La Croix s’offrent un lifting avec une nouvelle maquette. Face aux difficultés, les éditeurs réunis à Strasbourg ont esquissé des ébauches de réponses : étoffer le tissu de distribution (kiosquiers), riposter du côté d’Internet. Les journaux français veulent ainsi suivre le modèle de leurs confrères anglo-saxons qui ont fusionné leurs rédactions web et papier, pour offrir de l’information actualisée, en temps réel (New York Time, Wall Street Journal, The Guardian…). La majorité des quotidiens français sont en train de s’engager sur la voie du bimédia.

À l’ère de l’instantanéité, du zapping, les grands quotidiens se remettent en question. “La crise des lecteurs se stabilisera, pas celle du marché publicitaire”, pronostique Erwan Gaucher. Dominique Quinio veut continuer à y croire : “Il ne faut pas être mortifère. Cette crise est importante certes, et elle nous oblige à nous adapter à une révolution mentale. Mais si la presse n’existait plus, il y aurait un manque”.



Crise. Libération sauvé du naufrage ?

Libération survivra-t-il ? Le journal a échappé au dépôt de bilan. Mais les ventes s’érodent, plafonnant les meilleurs jours à 180 000 exemplaires payés. En juin dernier, le journal a débarqué Serge July, à la demande de l’actionnaire principal Edmond De Rotschild, pour un désaccord de fond sur une question de capitalisation. Il y a quelques semaines, Laurent Joffrin, transfuge du Nouvel Observateur, est revenu diriger Libération et faire le ménage. Il cumule depuis peu les fonctions de patron du journal et de rédacteur en chef pour, dit-il, “prendre des décisions rapides”. Il a annoncé cette semaine la suppression de 76 postes nets de la rédaction, sur 280 au total, pour remettre le navire à flot. Mardi soir, les salariés ont, pour protester, déposé un préavis de grève.

 
 
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