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N° 252
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Par Karim Boukhari

Cinéma. What a wonderful film

Faouzi Bensaïdi.
(LES FILMS DU LOSANGE)

Sorti cette semaine, le deuxième film de Faouzi Bensaïdi s'inscrit dans le courant le plus intéressant du cinéma actuel : moderne, universel et résolument personnel. Notre coup de cœur, à voir absolument.


Un instantané de Casablanca, en version accélérée, cela peut donner ceci : 4 millions de personnes dont 500 000 sont en train de faire l'amour et trois s'apprêtent à tuer. Parmi les trois tueurs en question, Kamal, le héros de WWW What a wonderful world… C'est parti pour deux heures de cinéma total, exubérant, un film aux multiples entrées
(et sorties), qui aurait pu situer son action au Bronx, à Calcutta ou ailleurs, là où il est possible d'installer une caméra et filmer des personnages. Faouzi Bensaïdi, à la sortie de son avant-première, nous a posé la question qu'on n'arrête pas de lui poser, depuis que son film est visible : “On me demande ce qu'il peut y avoir de marocain dans mon film”. Réponse : tout et rien. Et on ne s'en porte pas plus mal.

Le réalisateur du mémorable Mille mois a fait un film comme d'autres s'approvisionnent devant les étals des grandes surfaces : en se faisant plaisir… et en pensant un chouia à son porte-monnaie. Ni plus ni moins. “J'ai imaginé un certain nombre de choses et j'ai pu mettre à l'écran celles que j'ai pu réaliser, avec la complicité de mes collaborateurs. Pour le reste, je me suis complètement lâché, l'histoire des 500 000 Casablancais qui font l'amour, par exemple, n'est que le fruit de mon imagination, elle n'existe dans aucune statistique officielle”.

On est bien en face d'un produit nouveau, à l'ancrage marocain certain mais à la portée, et aux méthodes, universelles. Bensaïdi adopte des codes, et même des poncifs, appartenant à ce qu'on peut appeler le “cinéma mondial”. Sans gêne, ni complexe. “Pourquoi me gêner ? Le patrimoine cinématographique appartient à tout le monde, je m'en suis emparé pour le détourner à ma guise. C'est mon droit, non ?”. Un exemple parmi d'autres : à un moment de l'histoire, des clandestins perdus au fond de l'océan aperçoivent un paquebot et lui font signe. Le plan semble droit sorti du mythique “Amarcord” de Federico Fellini. Le paquebot approche mais, au lieu de sauver les clandestins, il les écrabouille sur son passage. Et voilà comment une référence cinématographique majeure (bravo aux techniciens de Sigma, qui ont reconstitué avec soin le paquebot-phare de Fellini) est détournée au profit d'un humour noir, cruel, si peu habituel dans le contexte ronronnant et conservateur du cinéma marocain.

Loin des frontières marocaines
Les audaces techniques de What a wonderful world sont si nombreuses qu'il y a un risque évident d'overdose. Les références et les clins d'œil aussi. Le film peut se lire comme un livre, un objet personnel dans lequel un réalisateur marocain rend hommage à ce (ceux) qu'il aime. Bensaïdi convoque les fantômes de Jacques Tati (les nombreuses scènes de trafic automobile réglées comme un ballet romantico-poétique), les ficelles du meilleur cinéma asiatique (la manière dure de Takeshi Kitano, les chassé-croisé amoureux d'un Wong Kar-Wai), les tics du western spaghetti (les décors de la banlieue casablancaise aux allures de Far West moderne), mais aussi cette urbanité sauvage, new age, propre au cinéma indépendant européen et même américain. Et les références marocaines, arabes ? Désolé, elles ne sautent pas aux yeux. Et ce n'est pas faute d'avoir essayé. Exemple : avant de choisir sa bande originale, Faouzi Bensaïdi a écumé la jeune scène musicale casablancaise, comme nous l'explique Momo Merhari, du Boulevard des jeunes musiciens : “Faouzi voulait écouter ce qui se fait actuellement en musique, je lui ai préparé des bandes avec de la fusion, du rap, du rock…”. Le réalisateur n'en a rien gardé pour son film. Il a dû, par contre, beaucoup emprunter aux ambiances mentales communiquées par la nouvelle scène casablancaise : un patchwork détonnant de violence, de sentiments extrêmes, mais aussi de vide et de spleen.

Mais tout cela n'est rien à côté des audaces scénaristiques que se permet notre Faouzi national dont la qualité première, au-delà de la maîtrise technique de l'objet film (image et son), reste l'écriture des personnages. En moins de dix minutes d'introduction très post-moderne, sans voix off ni dialogues, il réussit à faire exister une poignée de personnages. Et quels personnages ! Un tueur à gages à la face impassible, genre de Buster Keaton des temps modernes, amoureux d'une femme dont il ne connaît pas grand-chose. Une femme-flic qui hésite à s'offrir des heures sup' en donnant du plaisir à de vieux obsédés. Un mendiant professionnel grand consommateur de bière (la Stork, évidemment) qui demande à son fils, alors que celui-ci lui lave le corps : “Laisse-moi un peu de crasse quand même, c'est utile pour mon gagne-pain quotidien”, etc.

Pour mener à bien son entreprise, Faouzi Bensaïdi n'a rien laissé au hasard. Les plans sont composés avec un soin extrême. Exemple de ce cybercafé, constituant l'un des décors principaux du film, qui porte le nom suivant : “L'univers”. Histoire sans doute de souligner que l'on est bien en face d'un objet qui prétend à l'universalité. Et, au vu du résultat, on est tenté de dire, tout simplement : oui, pourquoi pas ?



Tournage. Faouzi le Casablancais

What a wonderful world a été réalisé à Casablanca, entre septembre et octobre 2005, dans divers points chauds de la ville : le Twin Center (dans un plan des deux tours jumelles, le film fait un clin d'œil subtil aux attentats du 11 septembre 2001 à New York), la médina, le carrefour dit “sbaâ chouante”, le lotissement Anassi à la périphérie de la ville, etc. Driss Laraki, qui a coordonné la régie générale du film, résume : “Le tournage n'a pas toujours été une partie de plaisir. Faouzi Bensaïdi avait les idées claires et savait ce qu'il voulait. Mais quant à rendre cela possible…”. Comme tous les films de Bensaïdi, What a wonderful world a été essentiellement tourné en extérieurs. Pour certains plans, il a fallu empêcher la circulation sur l'une des principales artères de la ville (“Déjà que le service d'ordre avait du mal avec les nombreux passages du convoi royal par le boulevard Zerktouni”, nous confie-t-on à la régie du film). Pour d'autres, notamment dans la vieille médina, il a fallu contenir une foule de badauds curieux de voir, en plein ramadan, deux acteurs marocains tourner un plan où ils sont censés consommer de la bière (halal évidemment). Le film en valait largement la peine !

 
 
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