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N° 252
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Fahd Iraqi

Dans les entrailles du FISC

(DR)

Compliqué, inefficace, peu équitable… Les qualificatifs ne manquent pas pour critiquer le système fiscal marocain. Tout le monde s'en plaint, et souvent à juste titre. Plongée dans les méandres d'une administration qui brasse chaque année plus de 100 milliards de dirhams.


“La chose la plus difficile à comprendre au monde, c'est l'impôt sur le revenu”. L'ironie est d'Albert Einstein. Même l'inventeur de la théorie de la relativité considère la fiscalité comme un tortueux casse-tête. Pourtant, ça part d'un principe très simple : l'impôt est une ponction
que l'Etat opère sur la richesse en vue de sa redistribution de la manière la plus équitable. Mais à travers ces ponctions, l'Etat agit aussi sur les retombées économiques et donc sur la création de richesse. Toute la difficulté est d'ailleurs de concilier au mieux ces deux objectifs : équité et efficacité économique. Une difficulté que le Maroc n'arrive toujours pas à dépasser. Démonstration.

Manque à gagner : 15 milliards de dirhams !
Le système fiscal marocain s'illustre avant tout par sa complexité. Entre impôts, taxes, redevances et prélèvements, on compte pas moins d'une quarantaine de types de gabelle récoltés par les services fiscaux du ministère des Finances. Autre chiffre révélateur : il existe 242 articles de la fiscalité nationale recensés par la Direction des impôts ! “Cette complexité laisse la porte ouverte à toutes sortes de pressions des lobbies, pour tenter d'obtenir des avantages fiscaux”, explique un expert. Illustration par le dernier exemple en date : lors des dernières Assises nationales du tourisme, les opérateurs ont pesé de tout leur poids pour décrocher une promesse de carotte fiscale sur la promotion des résidences touristiques à usage de location. “Jamais une telle demande n'aurait pu être formulée, si note fiscalité n'était pas truffée d'exceptions et de dérogations en tous genres”, ajoute notre expert. À tel point que les exceptions ont fini par devenir la véritable règle fiscale au Maroc. Un récent rapport sur les dépenses fiscales révèle ainsi qu'il existe 337 régimes de dérogation. Et rien que le tiers de ces “avantages fiscaux” est estimé à 15 milliards de dirhams comme manque à gagner pour le budget de l'Etat. Hasard ironique : c'est quasiment le montant que l'Etat est obligé d'emprunter chaque année pour joindre les deux bouts. L'inefficacité du système est donc plus qu'apparente : une simple optimisation pourrait, au bas mot, combler le déficit budgétaire et arrêter l'hémorragie de la dette publique.

Toutefois, une suppression des dérogations serait synonyme d'une hausse des impôts pour certains secteurs d'activité. Or, déjà à son niveau actuel, le poids de l'imposition est jugé excessif. Une simple comparaison avec le rythme de croissance économique permet de s'en rendre compte : les recettes du fisc augmentent plus rapidement que le PIB, dont elles pèsent aujourd'hui 24%. En d'autres termes, les prélèvements de l'Etat deviennent de plus en plus importants par rapport à la richesse produite. Il n'est donc pas étonnant d'entendre de plus en plus d'opérateurs se plaindre du niveau élevé de l'impôt sur les sociétés ou encore de l'impôt sur le revenu. “Si les taux sont élevés, c'est tout simplement parce que le nombre de contribuables est restreint”, explique cet entrepreneur. Une kyrielle de chiffres démontre justement qu'une petite minorité de personnes est la plus concernée par l'impôt. Ainsi, plus du tiers des 25 milliards de dirhams récoltés par l'impôt sur les sociétés est versé par la cinquantaine de sociétés cotées à la Bourse de Casablanca. A contrario, 60% des déclarations de l'IS font ressortir des résultats négatifs, donc non imposables. Autre exemple : les 20 milliards de dirhams collectés au titre de l'impôt sur le revenu sont prélevés uniquement sur les revenus de deux millions de salariés. Soit moins de 7% de la population du Maroc et 20% de la population active déclarée !

Du coup, avec un gâteau fiscal aussi réduit et une pression fiscale excessive, l'évasion et la fraude deviennent des pratiques courantes. Le retard dans le paiement des impôts est tellement répandu qu'il est intégré désormais dans l'esprit et le texte du budget. Entre majorations, intérêts et pénalités de retard, la Loi de Finances table, en 2007, sur une recette de 1,2 milliard de dirhams.

Le fisc a d'ailleurs récolté cette année près de 4,3 milliards de dirhams au terme d'opérations de redressement sur l'IS… ce qui revient à un taux de fraude ou d'évasion estimé à 20% ! Et encore, “ces redressements viennent à l'issue de procédures conclues à l'amiable, durant lesquels le fisc consent souvent des abattements sur les intérêts de retard et autres pénalités”, explique un ancien du fisc.

Réformettes inefficaces
Les pouvoirs publics sont conscients de toutes ces lacunes du système. Et il faut reconnaître que le fisc met le paquet pour mener une véritable réforme, faisant de la simplification du système fiscal une priorité. Cette année, par exemple, la publication du Code général des impôts, document qui regroupe l'ensemble des textes traitant de la fiscalité (autrefois éparpillés entre différentes lois de Finances), témoigne d'une volonté de clarification de ce système. Sur le plan pratique, l'introduction de la télé-déclaration et du télé-paiement d'impôts démontre aussi un changement dans les rapports entre l'administration fiscale et les contribuables. Néanmoins, sur le fond, “ces mesures s'apparentent davantage à des réformettes qu'à une véritable refonte”, explique cet économiste. L'administration fiscale s'est engagée dans un plan d'action pour la réforme de la TVA. Son ambition : restreindre la TVA à un ou deux taux, au lieu de 4 actuellement. Seulement, le fisc commence par aligner les produits autrefois imposés à 7% sur un niveau de TVA à 10%, 14% ou encore le taux normal de 20%. Des mesures dont la Direction des impôts reconnaît la contre-productivité… du bout des lèvres. Noureddine Bensouda, le directeur des impôts, avait même récemment déclaré que “l'essoufflement (des collectes) de la TVA est dû à la multiplicité des exonérations, mais également au taux normal de 20% qui demeure élevé et qui, de ce fait, encourage la fraude”. De plus, les dernières hausses ont touché des produits alimentaires, ce qui a pesé de tout son poids sur le renchérissement du coût de la vie.

L'impôt sur les sociétés n'est pas en reste. Là encore, on parle de taux unique. Pourtant, dans les faits, le fisc tente de taxer le secteur du leasing au même niveau que les banques et les assurances (39,6 %), alors que tous les autres secteurs d'activités sont imposés à un taux de 35%.

Les incohérences de la réforme ne s'arrêtent pas là. Pour faire passer la pilule de la hausse de la TVA en 2006, les pouvoirs publics ont présenté le plan de réforme de cette taxe comme une expérience pilote, qui pourrait servir de modèle avant de s'attaquer aux autres types d'impôt. Seulement, avant même qu'elle n’aboutisse, on cherche à ouvrir de nouveaux fronts. À la veille des échéances électorales, le ministre des Finances a voulu clôturer ses deux mandats en beauté, en accordant un cadeau fiscal au niveau de l'impôt sur le revenu. “Il ne s'agit nullement de réforme. Ce ne sont que des réaménagements insignifiants, qui profitent essentiellement aux tranches supérieures de revenus”, explique Lahcen Daoudi, membre du Bureau politique du PJD et vice-président du Parlement. Seulement, le “cadeau insignifiant” de Oualalou coûterait, selon les prévisions de la loi de Finances, une baisse d'environ un milliard de dirhams dans les recettes de l'impôt sur le revenu (IR).

En attendant l'impôt unique ?
L'actuelle réforme du régime fiscal se contente ainsi de colmater quelques brèches. On baisse un petit “chouia” le taux de l'IR… tout en compensant par un relèvement des taxes indirectes, liées à la consommation. Toutefois, “une véritable réforme fiscale ne saurait aboutir s'il n'y a pas un grand coup de pied dans la fourmilière. Le principe d'unicité de l'impôt devrait être poussé à son extrême, en explorant jusqu'au bout la piste de la ‘flat tax'”, explique Hamid Benlafdil, directeur du Centre régional d'investissement de Casablanca. Un avis que plusieurs entrepreneurs et décideurs partagent. Sur le papier, la “flat tax” est la plus simple des gabelles : un impôt unique, à taux unique, qui s'appliquerait à l'ensemble des revenus, quelle que soit leur provenance. Et tout le monde passe à la caisse, sauf évidemment les ménages les plus modestes. Les partisans de la “flat tax” y voient un impôt facile à collecter et économiquement efficace. Certains considèrent même cet impôt forfaitaire comme une sorte de miracle permettant une équité dans la contribution et la dépense publiques. Les détracteurs de la “flat tax”, en revanche, pensent que les classes moyennes ne devraient pas subir un taux d'imposition aussi lourd que les contribuables les plus aisés. Toutefois, “la mise en place d'un impôt sur la fortune ou encore de droits de succession (un impôt sur l'héritage) permettrait de compenser un tel déséquilibre”, nuance ce fiscaliste. D'ailleurs, le modèle de la “flat tax” a déjà fait ses preuves dans les nouveaux pays de l'Union Européenne (Estonie et Tchéquie, entre autres) et il est même envisagé dans les économies les plus développées comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis. Mais avant d'en arriver là, le régime fiscal marocain devrait d'abord s'affranchir de son aspect sécuritaire, voire politique. La non-taxation des provinces du Sahara représente un énorme manque à gagner pour les recettes de l'Etat. “Les provinces du Sud sont un véritable paradis fiscal, surtout pour certains secteurs d'activité comme la pêche”, confie un entrepreneur. Autre exemple : l'exonération de TVA qui touche toujours certains produits de base, visant avant tout le maintien d'une certaine paix sociale. Or, il ne s'agit là que d'un système de compensation déguisée, dont l'utilité économique est plus que douteuse… puisqu'il profite autant aux plus pauvres qu'aux plus aisés.

Comme le disait Honoré de Balzac, le fisc restera toujours “de par sa nature, stupide et antisocial”.



Travail, université. Harcèlement “professionnel”

Pour la seconde fois de son histoire, la justice marocaine juge recevable une plainte pour harcèlement sexuel sur le lieu de travail. L'affaire se passe à Rabat et oppose deux employées d'un grand hôtel de la capitale à leur supérieur. L'accusé ? Un sous-chef cuisinier “qui continue à bénéficier de tous ses droits en attendant la décision de la justice”, a rappelé le directeur de l'hôtel. Depuis quelques années déjà, le harcèlement sexuel sur le lieu de travail est puni, selon l'article 503-1 du Code pénal, d'une à deux années de prison et une amende de 5000 Dhs. Dans le Code du travail, il est considéré comme une faute grave pouvant mener au licenciement. “Le problème, affirme Rabéa Naciri, présidente de l'ADFM, c'est que très peu de femmes osent encore en parler, de peur de perdre leur poste ou de se voir interdire d'aller au travail par le mari ou la famille”. À l'université, la situation serait tout aussi alarmante, d'après plusieurs militants associatifs qui déplorent l'absence de loi régissant les relations professeurs - étudiants. “Des professeurs, dûment identifiés, continuent à harceler leurs étudiantes lors des examens oraux. Certaines en profitent et beaucoup en font les frais”, affirme Houda Bouzit, militante de l'ADFM. À Rabat, par exemple, un témoignage déposé chez une association pointe du doigt un professeur d'économie, qui commence son examen oral par cette question assassine : “Vous êtes venue pour un rendez-vous ou pour passer l'examen, mademoiselle ? Parce que si c'est pour passer votre oral, je vous donne tout de suite rendez-vous l'année prochaine”. Sans commentaire...


Source : Loi de Finances 2007 / Rapport annuel Direction Générale des impôts.

Les trois principaux impôts au Maroc.

Taxe sur la Valeur Ajoutée.
Pour ce type d'impôt, c'est le consommateur final qui trinque. Chaque fois qu'il paie un produit ou un service, une partie conséquente du prix qu'il paie retombe dans les caisses du fisc. C'est aussi l'impôt le plus touché par les dérogations. L'administration des impôts évalue le manque à gagner engendré par les exceptions de la TVA à 7,5 milliards de dirhams. Et encore, ce montant ne tient compte que de la TVA à l'intérieur alors que la TVA à l'importation (récoltée par la direction des Douanes) reste la composante la plus importante de cette taxe.

Taux : 7%, 10%, 14% ou 20 %

Recettes (en milliards de dh)
2005 : 22,85
2006 : 25,86
2007 (prévisions) : 28,02

Impôt sur le Revenu.
Les salariés ne voient l'IR passer que sur leur bulletin de paie, puisqu'il est retenu à la source par l'employeur. Chose qui fait de cet impôt l'instrument le plus efficace en termes de recouvrement. Jusqu'à l'année dernière, il a été d'ailleurs la première des ressources collectées par le fisc, avant d'être supplanté par l'IS. Le taux d'imposition est progressif en fonction du revenu. Seulement, les tranches fixées restent complètement décalées de la réalité sociale et économique. Exemple : un salaire mensuel de 6000 dirhams est imposé à 40 % alors que le salaire à 200 000 dirhams l'est à 42 %.

Taux : 15%, 25%, 35%, 40% ou 42%
Contribuables (*) : 2 089 514

Recettes (en milliards de dh)

2005 : 22,74
2006 : 22,24
2007 : (prévisions) : 21,64

Impôt sur les Sociétés.
Il est appliqué aux bénéfices réalisés par les entreprises. Son calcul tient compte d'une panoplie de paramètres, permettant de déterminer les éléments qui rentrent en compte dans le calcul du résultat imposable. Et c'est là où le génie des conseillers fiscaux intervient, de manière à optimiser les déclarations fiscales de leur client. En d'autres termes, faire en sorte de payer le moins possible. L'IS reste un impôt concentré sur une minorité de sociétés structurées. Pas étonnant que Maroc Telecom verse… 14% du total de l'IS collecté au Maroc !

Taux : 35%, 39,6 %
Contribuables (*) : 81 399

Recettes (en milliards de dh)

2005 : 19,32
2006 : 24,43
2007 (prévisions) : 25,58

(*) Chiffres 2004




Interview. Les aveux d'un fraudeur

Un chef d'entreprise peu scrupuleux nous confie ses motivations et certaines de ses techniques pour frauder le fisc. Édifiant.


Pourquoi fraudez-vous le fisc… et donc la communauté ?
Ce que vous appelez fraude est pour moi un simple réajustement de la contribution que je dois à cette communauté, justement. Je ne sais plus qui avait dit qu'il “faut demander davantage à l'impôt et moins au contribuable”. Aujourd'hui, je ne vois vraiment pas ce que l'Etat fait pour le contribuable. Tous les services sont payants : le moindre bout de papier administratif demande non seulement un timbre légal mais aussi une sorte d'impôt indirect qui est le bakchich versé au fonctionnaire. Et puis l'évasion fiscale est un sport national… Et il faut bien être compétitif face à ses concurrents. Si le type d'en face vend au noir, je ne peux que suivre la tendance, sinon personne n'achèterait plus ce que je propose. Autre chose, la fraude ne s'arrête pas aux seules entreprises, vous-même, quand vous achetez un DVD piraté ou un parfum de contrebande, vous fraudez le fisc.

Comment faites-vous pour masquer vos irrégularités ?
Mon comptable peut vous en parler mieux que moi. Mais les techniques ne manquent pas. Le système fiscal est bourré de dérogations dont on peut tirer profit à l'envi. Résultat : on peut frauder le fisc de la manière la plus régulière possible ! Dans la pratique, il y a le travail au noir, c'est-à-dire les prestations sans aucune espèce de facture. Et cela existe sur tous les plans. Que ce soit au niveau de l'IS, en jouant sur le chiffre d'affaires ou encore au niveau de l'IR, en versant une partie du salaire au noir… d'autant plus que cela arrange souvent les employés. Mais selon mon comptable, le meilleur moyen est de ne rien déclarer du tout : être imposé de manière forfaitaire permet d'éviter de figurer sur les fichiers du fisc et donc de se retrouver, un jour, dans son collimateur.

La pratique des trois versions de bilan (une pour les banquiers, une pour le fisc et une troisième qui reste en interne) est-elle toujours d'usage ?
Elle le restera toujours, mais pas de la manière que vous entendez. Il n'y a plus de comptes différents chez les banquiers ou chez le fisc. Les banques se sont modernisées, elles réalisent leurs études sur la base des liasses fiscales. Néanmoins, elles connaissent souvent la partie réalisée au noir par le client, puisque celui-ci dépose chez elles ses liquidités sous forme de bons de caisse anonymes.

Avez-vous déjà subi une inspection fiscale ?
Généralement, le fisc ménage les entreprises durant leurs trois premières années. Je n'ai donc pas eu droit à une inspection jusque-là. Mais je ne me fais pas de souci pour autant. Le fisc s'intéresse davantage aux grandes entreprises et il a raison. C'est chez elles que les redressements se chiffrent en millions de dirhams. Chez moi, un redressement se limitera, au pire, à une poignée de dizaines de milliers de dirhams. Et on peut même l'éviter. D'abord, on berne les inspecteurs en laissant volontairement quelques irrégularités traîner. Ils sont très contents de tomber sur des charges à réintégrer alors qu'il ne s'agit là que de la petite monnaie, en comparaison avec l'ampleur de la fraude. Mais ils sont encore plus contents quand ils reçoivent leurs enveloppes, car ils préfèrent toujours redresser leurs propres salaires plutôt que de redresser la fiscalité d'une entreprise.

Qu'attendez-vous de la réforme fiscale ?
Il faut rendre le système fiscal plus clair et plus lisible pour tous. Et surtout, les taux d'imposition doivent être beaucoup plus raisonnables que ceux appliqués aujourd'hui. C'est le seul moyen d'éviter, ou au moins réduire, la fraude et l'évasion fiscales.



Activités économiques. De la discrimination fiscale…

Côté fiscalité, l'agriculture, le tourisme, les banques et les assurances ne sont pas logés à la même enseigne. Explications.


L’impôt est un instrument de redistribution des richesses, mais il a aussi pour fonction l'orientation des activités économiques. Il peut ainsi pousser les entreprises à choisir entre régions ou entre secteurs, en fonction du régime fiscal. Surtout qu'au Maroc, il existe de véritables discriminations entre les activités. Il y a d'abord le secteur de l'agriculture, qui est totalement exonéré. Pourtant, il s'agit du secteur le plus important dans la structure du PIB. En termes pécuniaires, c'est le gros morceau d'une assiette de 64 milliards de dirhams (PIB agricole en 2005), à laquelle le fisc ne goûte pas. Cette exonération applicable jusqu'en 2010 est loin d'être équitable. “Les grands exploitants agricoles en profitent beaucoup plus que les petits agriculteurs, dépendants des aléas de la météo dans l'absence d'une quelconque politique de modernisation agricole”, explique ce fiscaliste. À l'opposé, le secteur des banques et assurances, de son côté, a droit à une surtaxation. Ces deux activités sont soumises à un taux d'IS de 39,6%, soit 4,6 points de plus que le taux normal. Une incohérence que même le puissant lobby des banquiers n'a pu rectifier. Et pour cause : il s'agit là des plus importants contribuables à l'IS : les banques cotées en Bourse totalisaient à elles seules 1,7 milliard de dirhams d'Impôt sur les Sociétés à fin 2005. Autre secteur à la situation particulière : l'immobilier. Les entreprises qui signent avec l'Etat des conventions pour des programmes de logements sociaux bénéficient d'importantes exonérations. Même la direction des impôts considère le secteur comme le champion en matière de dérogations : 3 milliards de dirhams de manque à gagner lui passent sous le nez. Les dégâts ne s'arrêtent pas là. L'immobilier est aussi le secteur où la fraude est la plus visible. Elle peut même être estimée, si l'on tient compte des 15% en moyenne versés au noir pour l'acquisition de chaque appartement ou parcelle de terrain (la valeur estimée du bâtiment en 2004 avoisine les 20 milliards de dirhams). Last but not least, le secteur du tourisme. Lui aussi bénéficie d'une exonération sur le chiffre d'affaires réalisé en devises. Et là encore, le magot est conséquent, puisque l'assiette fiscale se voit de nouveau privée d'une bonne partie des 40 milliards de dirhams de devises inscrite comme recettes de voyages. Toutefois, le tourisme se caractérise aussi par une fiscalité des plus éclatées. À titre d'exemple, les hôteliers payent 19 taxes différentes (surtout des taxes locales). Le slogan de l'injustice fiscale est d'ailleurs toujours scandé par les opérateurs du tourisme en période de crise, mais avec l'embellie de ces dernières années, ce chambardement ne semble plus les déranger. Comme quoi, quand ça marche, l'impôt sait se faire léger.



Redressement. Les plus belles prises du fisc

Sur le tableau de chasse du fisc figurent quelques belles prises. Les redressements, qui atteignent souvent plusieurs millions de dirhams, sont généralement réglés à l'amiable.


Une éminente personnalité vient récemment d'écoper d'un redressement fiscal de 100 millions de dirhams. Dans les salons feutrés de Casablanca, on en discute, mais sur des tons différents. Entre ceux qui trouvent que “le fisc est devenu fou” et ceux qui avouent que le fraudeur en question “doit payer beaucoup plus que cela”, les avis divergent. Mais au sein de la Direction générale des impôts à Rabat, ce genre d'informations est frappé du sceau “secret professionnel”… Allez savoir pourquoi. Le fisc se contente de communiquer les chiffres globaux de ce genre de recouvrement. Dès le premier mois de cette année, le fisc a conclu des arrangements pour des régularisations cumulant 4,3 milliard de dirhams, rien que pour l'IS. “Dans la gestion du contentieux, nous encourageons les procédures d'arrangement à l'amiable”, ne cesse de répéter Noureddine Bensouda, Directeur général des Impôts. Néanmoins, une telle pratique est de nature à encourager la fraude : “Aujourd'hui, on sauvegarde la réputation du fraudeur et on va même jusqu'à trouver un arrangement avec lui en catimini. Or, il faut donner l'exemple en publiant la liste des fraudeurs et surtout se montrer intransigeant en termes d'amendes, si l'on veut réellement asseoir une véritable crédibilité des contrôles fiscaux”, souligne un ancien fonctionnaire de la Direction des impôts.
Ce mode de fonctionnement explique certainement pourquoi les affaires de contrôles fiscaux sont peu médiatisées. Le plus emblématique cas de redressement est sans doute celui des banques auxquelles le fisc s'était farouchement attaqué dès l'an 2000. Le Groupe Banques Populaires, à lui seul, s'est retrouvé avec des arriérés de 1,7 milliard de dirhams. Pendant de longues années, il a contesté ce redressement avant de consentir, avec la Direction des impôts, à couper la poire en deux. Crédit du Maroc, Wafabank, et d'autres établissements bancaires sont eux aussi passés à la caisse pour régulariser leurs arriérés. Les compagnies d'assurances ont également subi les foudres du fisc. La CNIA et AXA ont fait l'objet d'un contrôle fiscal en 2004 et on parlait même d'une amende de 225 millions de dirhams pour la CNIA. Autre cas médiatisé, celui de la CTM, qui avait écopé entre 1998 et 2001 d'un redressement fiscal de près de 20 millions de dirhams. Et ce n'est que la partie visible de l'iceberg. Pour un ex-haut cadre de la direction : “Le montant des redressements pourrait être facilement multiplié par 10 si le travail est mené minutieusement”.
Néanmoins, la Direction des impôts (qui disposait en 2004 d’un budget de 54,25 MDH) est loin d'être outillée pour mener son travail de manière efficace. Elle ne compte pas plus de 300 inspecteurs du fisc, ce qui représente moins de 10% des effectifs à la disposition de Noureddine Bensouda. D'autre part, les limiers du fisc sont censés conduire un certain nombre de missions de vérification fixées à l'avance. Celles-ci s'enclenchent à la constatation d'incohérences dans l'évolution des comptes et des déclarations, mais également suite à des enquêtes de recoupement. Toutefois, le contrôle fiscal peut toujours porter sur des dossiers non programmés, qui deviennent prioritaires. Par exemple, une société en phase de cessation d'activité est systématiquement contrôlée. Mais des noms de contribuables peuvent s'ajouter à la liste pour des raisons strictement politiques. Une pratique vieille comme la dîme. “En 1975, nous avons contrôlé les lotisseurs pour la simple raison qu'ils avaient refusé de mettre la main à la poche pour financer la Marche Verte”, raconte un vétéran du fisc. Autre exemple plus récent : Hassan Chami, ex-président de la CGEM, s'est vu comme par hasard contrôlé, au lendemain d'une sortie médiatique assez virulente au sujet de la gouvernance. Bref, si la fiscalité est un outil déterminant dans la conduite de la politique économique, le contrôle fiscal est aussi une arme redoutable sur le champ de la politique… tout court.



Profil. Le contribuable parfait


Le fisc, c'est l'ennemi juré de Hassan. Salarié d'une PME qui paie ses impôts, il fait partie des contribuables dont rêveraient tous les Oualalou de la terre. Le Fisc ne lui demande rien. Il se sert directement sur son salaire auprès de son patron et pousse le sadisme jusqu'à mentionner, sur sa fiche de paie, le montant mensuel ponctionné. Du coup, Hassan se sent comme le dindon de cette farce qu'est l'Impôt sur le Revenu : “Et si je voulais, moi aussi, offrir mon salaire à une fondation caritative ? Il y a bien des patrons de banque qui le font pour être exonérés d'impôts ! Le pire, c'est que nous sommes tous les deux imposés au même taux”.
Mais ce qui agace le plus Hassan, c'est que le fisc ne se contente pas de ponctionner 42% de son salaire brut. Il va même jusqu'à partager avec lui son chariot de supermarché : 20% du pot de confiture vont aux impôts, qui prennent, en plus, 10% du riz et du sel. “Puisque l'impôt a une assiette, pourquoi picore-t-il autant dans la nôtre ?”. Et ce n'est pas fini. Même pour endommager ses organes vitaux, il faut glisser pas mal de dirhams dans la besace des services fiscaux. Car en plus du grand classique de la TVA, le fisc taxe alcools et tabac avec sa fameuse TIC (Taxe intérieure à la consommation). Hassan est définitivement dégoûté. Surtout que partout où il passe, on le taxe. À chaque feu rouge, une pièce pour un mendiant… À chaque stationnement, deux pièces pour le gardien. Et pour chaque pièce administrative, un timbre d'enregistrement (au dessin plutôt moche). Hassan paie aussi la vignette de sa voiture, juste pour avoir le droit d'esquinter ses amortisseurs sur des routes généralement défoncées. Sans parler des écoles et des hôpitaux à l’état lamentable… “À quoi servent tous nos impôts ? À payer des DVD pour des fonctionnaires fantômes ?”. Devant tant d'injustice, Hassan décide donc d’entrer en résistance : désormais, il travaillera au noir, se déplacera à vélo et fera ses courses à Derb Ghallef… comme la majorité de ses compatriotes.

Fahd Iraqi

 
 
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