Politique. Le bal des "premiers de la classe"
Enquête. Les Marocains de Guantanamo
Maroc/Algérie. Chronique d'une déculottée
Politique. "Le Palais joue à quitte ou double"
Reportage. Qui part à la chasse...
Iran. Feu sur Israël !
Réforme portuaire. Ghellab maintient le cap
Cinéma. What a wonderful film
Animation. Bienvenue dans la 3ème dimension
N° 252
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ahmed R. Benchemsi

Mépriser le peuple

Ahmed R. Benchemsi
La loi interdit, sous peine de prison, les sondages “dépourvus d’intérêt légitime” !


Je me flatte, chers lecteurs, d’être quelqu’un de plutôt raisonnable. Mais s’agissant du projet de loi sur les sondages adopté en Conseil de gouvernement le 30 novembre, la seule attitude raisonnable consiste à hurler ceci : ce texte est aberrant, scandaleux, inadmissible ! Jugez-en vous-mêmes : il projette d’interdire sous peine de prison (tenez-vous bien) “les sondages d’opinion dont l’objet est dépourvu d’intérêt légitime”. Tel quel ! Et qui est appelé à juger de ce qui est digne
ou pas d’“intérêt légitime” ? Une commission présidée par le plus makhzénien que le Makhzen Abdessadek Rabiaa, Secrétaire général du gouvernement, et dans laquelle siègent les ministres (de souveraineté, donc makhzéniens par définition) de l’Intérieur et de la Justice !! Dingue, non ?

Mais ce n’est pas tout. Ce projet de loi prétend interdire tout sondage d’opinion “dont l’objet porte atteinte à la religion musulmane, (…) à l’unité nationale ou au respect dû à Sa Majesté le Roi”. Depuis quand le simple fait de poser des questions porte-t-il “atteinte” à quoi que ce soit ? Est-ce “porter atteinte à l’islam”, que de demander aux gens ce qu’ils en pensent ? Est-ce “porter atteinte au respect dû à Sa Majesté”, que de s’interroger sur le bien-fondé de sa politique ? Est-ce “porter atteinte à l’unité nationale”, que de vérifier… si elle existe vraiment ?!!

Oui, il faut une loi sur les techniques de sondage, pour éviter qu’elles n’en biaisent les résultats (scientifiquement). À part ça, la seule chose à laquelle les sondages pourraient (éventuellement) “porter atteinte”, c’est la propagande officielle. Je peux comprendre que ça effraye ceux dont la structure mentale est justement construite autour de cette propagande. Mais désolé, ils vont devoir choisir. On ne peut pas, d’un côté, prétendre “démocratiser” le Maroc, et de l’autre, interdire les sondages politiques. Parce que c’est ce que fait ce projet de loi, finalement. Certes, il autorise les sondages sur les partis. Mais pour le coup, c’est moi qui pose la question : est-ce digne d’“intérêt légitime” ? De tels sondages n’auront qu’un intérêt purement électoral. Autrement dit, un intérêt conjoncturel et anecdotique, vu que le vrai pouvoir n’est pas entre leurs mains, mais exclusivement concentré au Palais royal. C’est cette problématique-là qu’il faut sonder, et c’est justement celle - ô coïncidence - que ce projet de loi interdit. De qui se moque-t-on ?!

Les sondages sont un outil de gouvernance indispensable dans les vraies démocraties. Les dirigeants peuvent s’en servir pour corriger le tir, si les sondages démontrent que le peuple est fondamentalement hostile à l’une ou l’autre de leurs décisions. Mais ce n’est pas obligatoire non plus. Le peuple peut se tromper. Si les dirigeants estiment que c’est le cas, ils peuvent tout aussi bien, et malgré ce qu’en pense le peuple, maintenir la décision contestée… à condition, évidemment, de mieux l’expliquer (ou mieux la “marketer”, puisque c’est ce que veut l’époque). C’est la moindre des politesses, quand on se prétend démocrate. Mais lui interdire d’exprimer son opinion, c’est - n’ayons pas peur des mots - mépriser le peuple.

Ce scandaleux projet de loi n’est pas complètement adopté. Il doit encore passer le filtre du Conseil des ministres (donc du roi), puis du Parlement. D’avance, je garantis que les députés urineront dans leurs jellabas plutôt que de s’interroger sur “l’atteinte au respect dû à Sa Majesté”, et autres formules trop vagues pour être honnêtes. Non, tout va se jouer au Conseil des ministres, donc devant Mohammed VI. J’ose lui recommander (et ce n’est pas lui “manquer de respect” que de le faire) de jeter ce projet de loi à la poubelle et d’ordonner au gouvernement d’en préparer une version radicalement différente, qui ne mépriserait plus les Marocains et leur aspiration à la démocratie (vraiment “légitime”, pour le coup). Ou alors qu’il déclare franchement que nous ne sommes pas prêts pour la démocratie. Au moins, ce sera clair.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2005 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés