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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Ilham Mellouki

Reportage. Qui part à la chasse…

La chasse, une passion partagée
par près de 40 000 Marocains.
(DR)

Promenade de santé pour certains, véritable sport pour d'autres, la chasse attire chaque année près de 40 000 passionnés du fusil. Récit d'une journée d'aventure.


Dimanche matin, 2h30. Contrairement aux nombreux noctambules qui, à cette heure de la nuit, se déhanchent sur les dance-floors des boîtes de nuit, Omar, la petite quarantaine, se réveille. Victime d'insomnie ? Pas vraiment. Il s'apprête tout simplement à consacrer une journée à son hobby favori : la chasse. Il n'est pas le seul, loin s'en faut, à faire sonner le réveil avant les premières lueurs de l'aube : ils étaient 38
149 l'an dernier à partager sa passion !

Les conditions climatiques, cette année, sont de bon augure pour Omar, embarqué avec ses deux chiens dans le 4x4 rutilant de Lahcen, 62 ans, retraité. Avant de laisser Casablanca derrière eux, en direction des montagnes de Moulay Bouazza, à une centaine de kilomètres de Khénifra, les deux comparses prennent en chemin Abdellatif. La quarantaine passée, ce président de tribunal a décidé “de se contenter de prendre l'air et d'observer”. La route menant à la destination est si longue qu'elle se prête à la discussion. “Tu penses que le perdreau sera au rendez-vous ?”, lance Lahcen. “À coup sûr. Des amis en ont attrapé huit le week-end dernier à cet endroit !”, rétorque Omar, déterminé à égaler ledit score. Après environ deux heures et demi de route et de nombreuses pistes empruntées, les montagnes pointent leur crête. La journée peut enfin commencer.

Mais où sont les femmes ?
La journée s'annonce chaude. Aussitôt les hommes prêts, les portières sont ouvertes et les chiens lâchés. C'est parti pour deux ou cinq heures, tout dépend de l'abondance de gibier. Chacun décide de partir de son côté, Omar s'adjugeant deux compagnons à quatre pattes et un rabatteur, indispensables à la capture des perdreaux. Abdellatif, lui, préfère suivre de loin : “Admirez la vitesse à laquelle Omar descend la montagne. C'est un vrai sportif, celui-là”. Lahcen, qui a écouté la conversation, lance : “Je suis diabétique. Je dois me ménager. Je suis là plus pour la ballade et la nature que pour l'aventure”. Aujourd'hui, ils auraient dû être plus nombreux : la femme de Abdellatif les accompagne de temps à autre mais “elle n'était pas disponible pour toute une journée”, selon son mari. Justement, point de femme à l'horizon aujourd'hui, ni avec les trois comparses ni dans d'autres groupes de chasseurs disséminés dans les montagnes. Seraient-elles aux abonnées absentes ? “Disons qu'elles ne sont pas très nombreuses, à peine trois ou quatre, tout au plus”, lance Lahcen, en recommençant à scruter les environs, au cas où un perdreau s'envolerait. La chasse, un univers machiste ? “Pas vraiment. Les hommes seraient sans doute heureux de chasser avec des femmes. Le problème vient, à mon avis, de l'étroitesse des mentalités féminines dans notre pays, confinant la chasse à un univers masculin”, répond Hind Amani, chasseuse et tireuse bien connue dans le milieu des chasseurs. Yasmina Mesfioui, championne du Maroc de tir depuis 4 ans, a une autre explication “C'est un sport extrêmement coûteux. Je connais plusieurs femmes intéressées, mais qui n'ont pas les moyens d'accéder à l'activité”.

Retour sur le terrain. La discussion est interrompue par les aboiements intempestifs des chiens et deux détonations. “J'en ai eu deux !”, hurle Omar avec une satisfaction non dissimulée. Il est 9 heures. C'est l'heure de la sacro-sainte pause, rituel immuable d'une partie de chasse. Chacun s'assoit, sort un morceau de pain, des fruits ou un bout de fromage… et ça discute, de perdreau principalement. “Je sens que la journée va être bonne”, clame fièrement Omar, avant de croquer dans une pomme. Être ensemble, partager, voici les mots-clés pour comprendre la communauté des chasseurs. Khalil Haffari, un “confrère” rencontré sur le chemin du retour, aime particulièrement “les rencontres de groupes de chasseurs dans les stations-service. Et bien sûr, nous nous retrouvons tous les jeudis soir pour préparer la prochaine sortie et les lundis soir pour le compte-rendu du week-end”. Les deux jeunes femmes, elles, apprécient “de revoir des amis, de partager une journée dans la bonne humeur”, tout en avouant préférer le tir.

Chasse réservée
La pause terminée, le groupe reprend la partie. Les slouguis de Omar repartent à l'assaut. “La prise de gibier, c'est à 90% le boulot des chiens. S'ils ne sont pas en forme, ce n'est même pas la peine de sortir”, affirme le chasseur, aux petits soins avec ses bêtes. Ce sontt elles qui se chargent en effet de débusquer l'oiseau, qui picore dans les champs labourés et de préférence dans des lieux ensoleillés. L'autre assistant indispensable, c'est le rabatteur, payé entre 50 et 100 DH la journée (et quelques cigarettes en prime). Souvent un habitant de la région, il fait profiter son employeur de sa connaissance du terrain de chasse et l'aide à déloger le gibier de sa cachette. Justement, il commence à jeter des pierres dans les buissons. Rien. En revanche, les chiens semblent flairer quelque chose… Ils s'arrêtent devant un petit buisson. Surpris, un perdreau s'envole. Omar a juste le temps d'armer, de tirer… et de faire mouche ! Il faut dire que l'homme est un féru de tir. Et ça aide. “De nombreux adeptes passent par les clubs de tir pour s'entraîner. D'ailleurs, les trois quarts des tireurs sont aussi des chasseurs”, affirme-t-il. Au nombre de sept, les clubs de tir au Maroc attirent une clientèle de différents âges, mais d'un niveau social plutôt élevé. Et pour cause : le sport n'est pas vraiment bon marché. Certes, le permis de chasse, renouvelable chaque année, ne coûte que 1800 DH. La note grimpe rapidement avec l'achat d'un fusil de tir (dont le prix va de 30 000 DH à 1 500 000 DH, pour le plus cher !), d’un fusil de chasse (de 15 000 à 30 000 DH), sans oublier les plateaux, dont la série de 25, faite en 10 minutes maximum, est facturée 500 DH.

Côté logement, “certains s'offrent même un 5 étoiles”, ajoute Omar, avant de filer à la recherche d'autres volatiles. N'essayant même pas de suivre ses pas, Lahcen et Abdellatif rebroussent chemin, la voiture en ligne de mire. Au bout d'une bonne marche, les collègues arrivent au but, il est 10h30. Ce n'est qu'au bout de deux heures que Omar, en sueur mais victorieux, apparaît avec ses chiens. Résultat final : un butin de huit perdreaux. Le quota étant de quatre perdreaux par fusil, le groupe est largement en règle avec la loi. “Pas mal”, commente-t-il modestement après avoir pris une rasade d'eau. Et rebelote pour une autre pause casse-croûte, “juste un petit en-cas”, selon Abdellatif, pressé de se retrouver devant une vraie table.

Retour au bercail
13h30. Avant de reprendre la route, les hommes s'arrêtent saluer une famille de la région, chez laquelle ils ont pris l'habitude de loger lors de week-ends entiers. Autour d'un verre de thé, ils se remémorent certains souvenirs. “Tu te rappelles lorsque Khalil a chassé à Skoura, à côté de Ouarzazate ? Ses compagnons et lui sont restés coincés trois jours dans un douar à cause d'une crue de l'oued”, lance Omar aux deux autres. “Ah oui, quelle histoire ! Hamdoulillah, il ne nous est encore rien arrivé !”, répond Abdellatif. La chasse, si elle n'est pas pratiquée sans un minimum de sécurité, peut en effet se révéler extrêmement dangereuse : “J'ai vu un jeune homme se faire tuer d'une balle en pleine tête par son camarade”, se souvient tristement Khalil Haffari. Ils décident enfin de laisser derrière eux Moulay Bouazza et ses pistes escarpées. La montre affiche 14 heures passées. À quelques encablures de là, le groupe tombe sur une patrouille de garde-chasses qui veille au grain. L'un des gardes s'approche du véhicule, tandis que les autres, installés sur leurs chaises, continuent de discuter comme si de rien n'était. Vérification faite, ils n'ont pas dépassé les quotas : 8 perdreaux pour 2 fusils. D'après le règlement, ils auraient pu rapporter 2 lièvres, 10 lapins, 40 bécassines ou cailles… s'ils en avaient trouvé. Beaucoup usent de subterfuges pour dépasser le quota autorisé, comme l'explique Omar : “Ce n'est pas très difficile de tromper les garde-chasses. Ceux qui dépassent le nombre de prises se contentent d'enlever leur tenue de chasse pour enfiler une simple jellaba, histoire de passer pour de simples voyageurs. Les gardes n'y voient que du feu”. Dernier point de chute, la station-service. Affamés par tant d'efforts, les sportifs du dimanche s'attablent autour de victuailles revigorantes. Ni une ni deux : des hommes habillés en tenue de camouflage, à l'instar de Omar et de Lahcen, surgissent et les saluent. Une communauté, on vous dit.



Tourisme. La chasse : une nouvelle niche

Depuis quelques années, le nombre de touristes étrangers épris de chasse n'a de cesse d'augmenter au Maroc. La moyenne annuelle, selon les chiffres du Haut commissariat aux eaux et forêts et à la lutte contre la désertification, est estimée à quelque 5000 touristes chasseurs. Parmi eux, des Espagnols, des Anglais, des Américains et des Français qui ne lésinent pas sur la dépense. “Les retombées financières sont importantes, notamment dans l'hôtellerie et la restauration”, affirme Abdelaziz Mesfioui, directeur général de Sochatour, agence de voyages proposant des packages “chasse”. Comptez 1110 euros pour un forfait de deux jours de chasse et trois nuits d'hôtel (4 étoiles), sans compter le prix du voyage, les cartouches, la nourriture et les taxes administratives. Des tarifs plus ou moins similaires à ceux que proposent la trentaine d'agences, sur l'ensemble du royaume, offrant le même service. Les touristes étrangers, une clientèle exigeante ? “Ce qu'ils demandent, ajoute Mesfioui, c'est de pouvoir abattre le maximum de gibier. Je me rappelle d'un groupe d'Américains amateurs de bécassine. Des enfants devaient leur annoncer quand tirer car, habitués au gros gibier, ils ne parvenaient pas à distinguer le volatile !”. Eh oui, n'est pas chasseur qui veut !

 
 
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