Un effrayant malentendu
Rétrospective 2006. Les temps forts
Ahmed Ghazali. Confessions d'un sage cathodique
Société. Réveillon à la marocaine
Débat. Et si on légalisait le cannabis ?
Reportage. À la conquête du Toubkal
Moumen Diouri. "Le Maroc a connu quinze complots entre 1957 et 1995"
France. Le jackpot du label "halal"
Étude exclusive. 86% des MRE veulent rentrer !
Reportage. De sons et de lumières
N° 253-254
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Un dossier de la rédaction

Édition. spécialeY en marre !

(DR)

Tout ce qui n'est plus acceptable
Tout ce qui doit changer


Défoulez-vous !
Ah qu'il était jouissif à faire, ce dossier ! Pour une fois, à la rédaction de TelQuel, nous avons pris le parti de quitter notre réserve professionnelle pour pousser un grand cri de révolte - d'abord en tant que Marocains. Car ce qui nous révolte, au-delà de tout ce qui est listé dans ces 20 pages spéciales, c'est le sentiment de fatalité qui corsète notre société. “Iwa ch'ghan dirou” (qu'est-ce que vous voulez qu'on y fasse), “had chi lli âta'llah” (c'est ce que Dieu a décidé pour nous) ou pire encore : “l'maghrib hada” (c'est le Maroc)… Voilà ce qu'on entend chaque jour, cent fois par jour, en réaction aux mille et un petits riens qui nous énervent, que ce soit dans notre vie quotidienne ou à l'observation (consternée) de la vie publique. Assez ! Le changement, ça commence par la prise de conscience. Non, tout cela n'est plus acceptable. Oui, on y peut quelque chose : dénoncer, pour commencer ; agir ensuite, à chaque fois que c'est possible, pour défendre les valeurs universelles de citoyenneté.

“Y en a marre”, au Maroc, de beaucoup de choses… Cela va de l'article
19 de la Constitution qui nous condamne au régime de monarchie absolue, jusqu'au manque de poubelles ou d'espaces verts dans les villes, en passant par les innombrables manifestations de notre schizophrénie sociale et culturelle. Tous ces motifs de révolte sont justifiés, et nous avons fait le choix de les présenter pêle-mêle, en évitant toute hiérarchisation. Certains d'entre vous se sentiront plus concernés par la réticence des Marocains à faire la queue que par l'absentéisme au Parlement. D'autres seront interpellés par le niveau stratosphérique des impôts, et resteront plutôt indifférents à l'existence d'un Mahmoud Archane dans le landerneau politique. D'autres enfin, s'indigneront sincèrement de la persistance de la torture dans un pays qui se dit “démocratique”, mais vibreront plus fort à des problèmes qui les touchent directement : l'insécurité sur les routes, l'incivisme des copropriétaires, ou encore l'arrogance des fonctionnaires, qui fait de chaque démarche administrative une épreuve pour les nerfs. Bref, chacun y trouvera son compte.

Nous avons listé, dans ce dossier spécial, 90 raisons - ô combien justifiées - de pousser un cri de révolte. Il y en a sans doute des centaines d'autres : toutes ces choses, petites ou grandes, qui nous manquent pour que le Maroc soit un pays développé et démocratique. Continuons de les identifier, et militons ensemble pour les changer. Comme dit la pub, “nous le valons bien”.

A.R.B




...du taux d'analphabétisme à 43%

Les gouvernements passent, le chiffre reste inchangé ou si peu… Si le Maroc a sensiblement amélioré son classement mondial en matière de droits de l'homme ou de condition féminine, il est toujours à la traîne en matière d'alphabétisation, puisque près d'un Marocain sur deux ne sait ni lire ni écrire. C'est pourtant le point de départ de tout effort de développement. Tout au long des dix dernières années, les différentes campagnes de lutte contre l'analphabétisme (dans les mosquées, les écoles et les usines) n'ont pas eu l'effet massif escompté. À qui la faute ?



...de ceux qui confondent laïcité et athéisme

… Et si au moins ils le faisaient de bonne foi ! Mais vu le nombre de fois que la notion de laïcité (système politico-juridique permettant à chacun de vivre et d'exprimer librement sa croyance, quelle qu'elle soit) a été expliquée et réexpliquée, on est en droit d'affirmer ceci : personne ne confond vraiment laïcité et athéisme ; ils font juste semblant. Parce qu'ils n'arrivent pas à contrer les arguments des laïques, qui se fondent pourtant sur une logique universelle. Mais ce qui est universel est-il valable au Maroc ?



...des fonctionnaires arrogants

Public, le service ? Pas pour certains fonctionnaires, on pourrait même dire la majorité. Eux voient ça plutôt comme une accumulation de petites zones d'autorité, avec à la tête de chacune un roitelet tenant en son bec le précieux cachet à légaliser. Et comme chacun sait, le pouvoir c'est comme la culture ; moins on en a, plus on l'étale. Ton hautain, regard condescendant, mauvaise humeur, l'administré lambda subit tous les travers des chefaillons, des sous-chefaillons et des chefaillons autoproclamés. Et comble du dédain, l'administré paye des impôts pour ça.



...de l'interminable feuilleton du Sahara

Osera-t-on un jour poser cette question : combien de Marocains considèrent le Sahara comme la cause nationale n°1 ? Derrière cette “interrogation polémiste” se profile une lassitude plus ou moins généralisée quant à un feuilleton qui n'a que trop duré. Le conflit aura bientôt 35 ans et il continue à mobiliser d'importantes ressources militaires, financières et diplomatiques. A tel point que l'homme de la rue pense dur comme fer que le Sahara a coûté au pays son développement. Aujourd'hui, un projet d'autonomie tente d'apporter une solution que le Maroc souhaite définitive au conflit. Aboutira-t-elle ? Rien n'est moins sûr, vu les résistances que ce projet soulève déjà chez les leaders du Front Polisario et chez nos voisins algériens. Selon toute vraisemblance, c'est reparti pour un tour...



…du baisemain royal

Oui, Mohammed VI ne l'impose pas à tout le monde, on le sait. Mais il ne l'interdit à personne non plus. Du coup, c'est comique : il y en a qui embrassent l'avant-bras, d'autres le coude… Certains hésitent, plongent au jugé, et atterrissent autour de l'aisselle ! Sérieusement, ça doit gêner le roi, au fond. Lui se dit libéral (“Que chacun me salue comme il veut”). Résultat : c'est la confusion dans les esprits des serviteurs de l'Etat. Pour réussir, faut-il être servile ou compétent ? Les deux ? C'est une combinaison plutôt rare, qui explique peut-être pourquoi Mohammed VI puise dans le même vivier, à chaque fois qu'il veut renouveler les walis ou les patrons d'Office… Pourtant, un simple dahir, comme Abdallah d'Arabie, et hop, abolition du geste ! Si Mohammed VI le fait, il dira au peuple : “Je suis un homme comme vous, je n'ai pas de pouvoirs divins. La seule chose que je peux vous garantir, c'est que je ferai de mon mieux”. Vous verrez, messieurs les courtisans scandalisés à la lecture de ces lignes : on l'aimera beaucoup plus spontanément, après ça...



...du double

Difficile d'attaquer le PJD sur ses positions officielles, toujours lisses comme une peau de bébé. Depuis le 16 mai, aucun mot n'est publié par le parti islamiste sans l'aval préalable du secrétariat général. Mais dans leurs sorties publiques, les électrons libres du parti (comme Mustapha Ramid) tiennent un discours plus direct et véhiculent des messages parfois extrémistes, souvent populistes : “Les festivals de la débauche”, “ceux qui ont étudié à la mission sont-ils toujours Marocains”, “le tsunami punition de Dieu contre les homosexuels”, on en passe et des plus nauséabondes. “Nous sommes un parti démocratique qui communique officiellement. Les opinions de nos militants n'engagent qu'eux-mêmes”, répond le secrétariat général. Trop facile… D'abord parce que ces opinions émanent de responsables influents dans le parti, qui encadrent les foules islamistes. Mais surtout, le PJD désavoue rarement (sinon jamais) ses cadres quand ils se lâchent...



…d'être à la merci de la pluie

Qui est le véritable décideur de la politique économique au Maroc ? Le roi ? Les multinationales ? Oualalou ou le FMI ? Vous avez tout faux. Les véritables économistes en chef du royaume s'appellent Stratus et Cumulus. Et ce sont ces nuages qui dictent, selon qu'ils débarquent en nombre ou pas dans nos cieux, l'état de santé du PIB marocain. Pour rappel, l'agriculture pèse pour environ 15% du PIB et seuls 16% des terres cultivées sont irrigués, tandis que les 84% restants dépendent d'une pluviométrie incertaine. Alors, quand Oualalou se gargarise des 7% de croissance, ou quand le Centre marocain de conjoncture balance ses prévisions, n'y prêtez pas trop attention. Contentez-vous de lever les yeux vers le ciel et de chanter : “Goulou lâam zine…”



…d'attendre le métro de Casablanca

La première étude pour le métro à Casablanca date de 1976, quand la société française Transroute s'intéressait aux transports dans la métropole. Depuis, les Bidaouis rêvent de délaisser les taxis pour ce mode de transport qui fait la fierté de certaines capitales arabes. Mais malgré la succession d'études, payées au prix fort, le projet n'a pas avancé d'un iota depuis des décennies. La raison souvent avancée a de quoi arracher un sourire au plus coincé des chauffeurs de bus : il y a “de l'eau” sous Casa. Toutefois, le plan de développement urbain récemment présenté redonne de l'espoir. Il prévoit la mise en place de 3 lignes de tramway, d'une ligne de métro et même d’une ligne RER. Encore une fausse alerte ?



…des mensonges sur l'Histoire du Maroc

Comme nous-mêmes l'avons fait et nos parents avant nous, nos enfants se rendent chaque jour en classe pour apprendre en permanence des mensonges éhontés sur l'Histoire de leur pays. Entre fausses vérités, grandes omissions et vraies inventions, nous nous sommes tous créé, dans notre inconscient, un passé qui n'a jamais existé ! Derrière cette grosse manipulation, les pouvoirs successifs qui, en réécrivant notre passé, ne cherchaient qu'à mieux contrôler le présent, quitte à créer des générations de Marocains qui ignorent tout de leur véritable Histoire, donc de leur véritable identité. Ce n'est pas un scoop : un peuple qui ne connaît pas son passé aura toujours du mal à envisager son avenir.



...du harcèlement sexuel dans la rue

Il n'y a peut-être pas d'études scientifiques pour le prouver, mais le phénomène est devenu assez préoccupant pour que le département de Yasmina Baddou lance une campagne de sensibilisation sur le sujet. C'est bien simple : une femme ne peut faire 100 mètres dans la rue sans qu'elle se fasse apostropher par un inconnu qui lui lancera des mots crus, des insinuations sexuelles graveleuses, voire des insultes. L'agression peut même devenir physique, si la femme montre une quelconque résistance. Ailleurs, on appelle cela du harcèlement sexuel. Pas chez nous, où la pratique est d'une inquiétante banalité. Et ce n'est malheureusement pas la (très timide) campagne de Mme Baddou qui y changera quelque chose....



...des activités royales à la TVM

“Pour que le peuple goûte ses faveurs, le prince doit les faire rares”. C'est Machiavel qui disait ça, en 1515. Depuis, on a inventé la télé. C'est un formidable outil de propagande, quand on s'en sert intelligemment. Mais montrer le roi tous les jours, pendant 3 à 4 heures de temps d'antenne cumulé, en train d'inaugurer quelque chose, de rencontrer des émissaires étrangers (sans qu’on nous dise pourquoi), ou même de souhaiter bon anniversaire à un chef d’Etat quelconque… ça ne fait pas tomber le peuple en pâmoison, non. Le peuple ne se dit pas “aimons cet homme, il travaille pour notre bien”. Le peuple zappe pour éviter l'overdose. Symboliquement, c'est un geste fort. Puisque nos dirigeants aiment tant les symboles, ils devraient s'inquiéter de celui-ci. Et repenser le JT de la TVM.



…de la rareté des espaces verts

Nul besoin d'être un “vert” pour s'en rendre compte. Chez nous, le béton mène la vie dure à Dame nature. Et les chiffres sont là pour l'attester : un Casablancais, par exemple, n'a droit qu'à 2 mètres carrés d'espaces verts, contre 20 pour un Parisien et 40 pour un Genevois ! Nous sommes même bien en dessous des normes de l'ONU, qui a fixé à 16 m2 le minimum d'espaces verts nécessaires par habitant. Résultat : un air asphyxiant, une explosion des maladies respiratoires, un manque de lieux de loisirs, des paysages déprimants… Au secours, on étouffe !



…du moqaddem

Le symbole le plus proche, le plus visible du Makhzen, c'est lui. Le moqaddem est un agent d'autorité qui s'occupe de tout et de rien. Il sillonne les rues, “renifle” partout (on l'appelle le “chemcham”), se renseigne sur le compte des uns et des autres… et mène les enquêtes préalables à l'obtention d'un certificat de résidence. Il sert à tout cela à la fois, et même plus encore : c'est lui qui représente la base (et le bas de l'échelle) du travail de collecte de renseignements chapeauté par la DAG (Direction des affaires générales, équivalent des RG ou de la DST, mais au niveau de l'administration territoriale). Son job véritable, donc, c'est le renseignement brut, non filtré, non recoupé, où l'information est souvent mêlée à la rumeur la plus invraisemblable. C'est sans doute ce qui le rend très impopulaire, en plus de son très faible salaire qui en fait le représentant d'Etat le plus facilement corruptible. Allez, du vent !



…de voir le Parlement vide aux deux tiers

Rien n'y fait. L'absentéisme reste l'élu le plus assidu au Parlement. Le règlement intérieur a beau interdire toute absence injustifiée, nos députés sont des adeptes convaincus de l'hémicycle buissonnier. En vertu de la loi, tout élu ne pouvant pas assister à une séance doit s'excuser auprès du président de la chambre et motiver son absence. Sinon, il est soumis à des sanctions qui peuvent lui coûter une partie de son salaire. En fait, l'origine du problème est toute simple. La plupart des parlementaires cumulent des fonctions électorales. Élus communaux, présidents d'arrondissement, présidents de région… La plupart ont même des entreprises à gérer. Alors où est la priorité ? Certainement pas l'intérêt des électeurs, ni la passion de légiférer...



…du système

L'anarchie qui règne dans le secteur des transports est tributaire en grande partie du système des agréments, dont le mode d'attribution est toujours parfaitement arbitraire. Considérés comme une survivance d'un système féodal, 67% des agréments exploités le sont de manière indirecte, c'est-à-dire qu'ils sont loués, ou carrément vendus sous couvert d'un contrat de location. Le plus souvent à des particuliers qui travaillent dans l'informel, payent rarement leurs impôts et ne déclarent pas leur personnel. Les visites techniques périodiques obligatoires des véhicules sont expéditives et les documents sont délivrés ou reconduits moyennant un petit bakchich. Aujourd'hui, Karim Ghellab, le ministre des Transports, envisage de mettre fin à ce système de rente. Tempête en perspective ! Monsieur le ministre, nos vœux les plus sincères vous accompagnent.



…des gens qui ne veulent

Les bousculades devant les bus, à l'entrée des stades ou encore devant les guichets administratifs sont devenues tristement banales. Il n'y a que devant les ambassades étrangères que l'on voit des files d'attente bien ordonnées. Tellement ordonnées que le métier de “revendeur de places” y a fait son apparition. L'introduction du système de file électronique (tickets numérotés retirés à l'entrée) a fait ses preuves dans les agences de la poste et dans bien d'autres services publics. Dans la rue, en revanche, la matraque des “mroud” reste l'unique moyen de faire régner un minimum d'ordre.



...de l'hypocrisie autour de l'alcool

“Au Maroc, l'alcool est uniquement servi aux étrangers”. Aussi insensée soit cette affirmation, c'est toujours la version officielle. Un rapide calcul mental (nombre d'hectolitres consommés par nombre d'étrangers au Maroc) en dévoile la dérisoire absurdité. Même confusion sur le plan légal. Le code pénal ne punit que l'ivresse “publique et manifeste”. Un Marocain a donc le droit d'écluser tranquillement chez lui. Dommage collatéral de cette hypocrisie nationale : elle retarde l'entrée en vigueur de l'alcootest au volant, qui sauverait pourtant de nombreuses vies. Connaissant nos funèbres statistiques, ce ne serait pas un luxe...



…du nombre incroyable de jours fériés

Visiblement, chez nous, toute occasion est bonne pour fêter quelque chose. Avec officiellement 16 jours, sans compter bien évidemment les ponts, le Maroc fait partie des premiers de la classe, concernant le nombre de jours fériés. Le ministère de la Fonction publique ou le patronat seraient bien inspirés de nous pondre une estimation du manque à gagner occasionné par ces breaks à répétition. Surtout que juste à côté, le voisin (et rival) tunisien ne compte qu'une petite semaine d'arrêt. Si le travail, c'est la santé, alors le Maroc est peuplé d'hypocondriaques.



...de Abbas El Fassi

De rien, il a fait un métier. Il n'a pas de fonction ministérielle, juste le salaire et la Mercedes qui vont avec. Et ça ne le dérange pas outre mesure. M. Abbas El Fassi, ministre d'Etat sans portefeuille, est superflu. Mais il ne l'assume pas, et se plaint régulièrement de la presse qui “ne couvre pas assez ses activités”. Mais où sont-elles, bon Dieu ?! Voilà un scoop que TelQuel paierait cher ! Qu'a fait Abbas d'utile, depuis qu'il est ministre ? Allez, soyons méchants : qu'a-t-il fait d'utile depuis le début de sa carrière politique ? L'homme qui a dit “nous soutenons Sa Majesté le roi, quoi qu'il décide” (il l'a dit !) s'est retrouvé, par accident, à la tête du parti de l'Istiqlal. Juste parce que Hassan II avait besoin de quelqu'un de falot et de contrôlable à ce moment là. Il se trouve que l'Istiqlal est le plus gros parti du Maroc ! Et que M. El Fassi pourrait, démocratiquement, se retrouver Premier ministre !! Hassan II doit se bidonner dans son cercueil. Et M'hamed Boucetta dans son rocking-chair...



…de la théorie du complot

Il suffit que la diplomatie marocaine perde une bataille ou qu'un livre critique soit mis en circulation pour que des “analystes”, toujours les mêmes, crient au complot et à la fameuse “main de l'étranger”. Sans autre forme d'explication. Même quand le Maroc a perdu l'organisation du Mondial 2010 au profit de l'Afrique du Sud, les brillants analystes ont trouvé le moyen de tirer sur Nelson Mandela (!!)… et sur tous ceux qui n'ont pas soutenu le Maroc. Alors voilà : tous ceux qui émettent des réserves sur quoi que ce soit, du Sahara à la démocratie en passant par tout et n'importe quoi, sont “manipulés par l'étranger”. Et à force de la sortir, la rengaine a fini par s'user. Aujourd'hui, combien parmi ces brillants esprits croient encore à ce qu'ils disent ?



…de l'IR à plus de 40 %

Payer ses impôts est une chose, partager son salaire avec le fisc en est une autre. L'IGR (Impôt général sur le revenu), tout récemment devenu l'IR (Impôt sur le revenu), pèse toujours aussi lourd sur le bulletin de paie des salariés. Et les maigres réaménagements attendus en 2007 sont loin de régler le fond du problème. Les tranches et les taux fixés par l'IR restent complètement déconnectés de la réalité économique et sociale. Un directeur général, payé à 150 000 dirhams par mois, gagnera, grâce au cadeau fiscal de Oualalou, une réduction d'impôt équivalente à 2000 dirhams, soit la tranche au-dessous de laquelle on ne paie pas l'IR. Pis encore, cet impôt retenu à la source par les employeurs ne touche qu'une minorité de la population des travailleurs : un peu plus de 2 millions de personnes. Ce n'est que 20% de la population active sur la base de laquelle on calcule un taux de chômage annoncé à 9,5 % seulement. Question : où sont passés les 70 % restants des Marocains actifs ?



…de la frilosité des banquiers

Les banques ne s'intéressent que peu à la viabilité et à la rentabilité des projets qui leur sont soumis en vue de l'octroi d'un crédit d'investissement. Elles examinent avant tout les garanties personnelles apportées par l'emprunteur : titres de propriétés mobilières ou immobilières à nantir. En gros, on te donne de l'argent, si tu nous donnes en garantie quelque chose qui vaut (au moins) autant ? à quoi bon demander un crédit, si on possède un tel bien ? Même la kyrielle de fonds de garantie mise en place par l'Etat est loin de trouver grâce aux yeux des banquiers. Ces derniers appliquent à la lettre l'adage selon lequel on ne prête qu'aux riches. Les moins riches, eux, sont obligés d'hypothéquer leur dernière chemise pour une simple facilité de caisse. Assez !



…de la Semaine du cheval

La Semaine du cheval est un anachronisme de la télé des années 80. Erigé en programme dominical imposé aux téléspectateurs, le saut d'obstacles est un sport confidentiel surmédiatisé, sans commune mesure avec le nombre limité de pratiquants marocains. Dans un paysage audiovisuel répondant à la logique de l'audimat, Ousboue Al Farass serait traité en résumé dans une émission sportive, après le football, le basket, la pétanque et… le jet ski. Or, c'est tout le contraire. La Semaine, qui dure en fait 15 jours, encombre toujours les programmes du week-end de la TVM. Pire encore, les Marocains ont désormais droit, non seulement à la Semaine du cheval de printemps, mais aussi, depuis qu'elle est organisée 2 fois par an, à une session d'hiver ! A défaut de chevaux, ce sont les téléspectateurs qu'on achève bien.



...des rabat-joie pendant la saison des festivals

Les anti-festivals ont trouvé un journal pour soutenir leur cause : Attajdid, le quotidien semi-officiel du PJD qui, une fois l'été venu, ne manque jamais de juger ces manifestations artistiques “vecteurs de décadence” pour le Maroc. Ce point de vue ignore les millions de festivaliers heureux d'avoir quelques oasis musicales et gratuites dans le grand désert culturel marocain. Il en est de même de l'union des syndicats artistiques marocains qui reproche l'“invasion étrangère” (entendez, l'invasion de groupes marocains plus modernes qu'eux) dans les festivals. Courant décembre, ce conglomérat d'artistes has been a même concocté un projet de loi afin de “protéger l'artiste marocain marginalisé dans les manifestations artistiques”. Oui, mais qui nous protégera d'eux ?



…des chauffeurs de taxi qui vous empêchent de mettre

Que nos taxi-drivers persistent bêtement à risquer leur vie, c'est un peu leur affaire. Mais qu'ils obligent leurs clients à faire pareil, en les dissuadant de mettre leur ceinture de sécurité, c'est une autre histoire. Et de grâce, messieurs les chauffeurs, pensez de temps à autre à passer un coup de chiffon sur la ceinture côté passager. Les bandes en diagonale n'ont jamais été une réussite esthétique. Pas même sur les maillots de la sélection péruvienne de foot.



…des femmes (et parfois des hommes) qui recourent au s'hour

Si les femmes sont aux avant-postes pour la confection des talismans et autres hjabs, les hommes s'y mettent aussi. À une nuance près : les dames “consultent” les chouafate, fouqha et autres marabouts, surtout pour des histoires de cœur, alors que les hommes le font pour des questions de pouvoir, d'argent ou de vengeance… quand ils ne paniquent pas après une panne sexuelle. L'irrationnel fait bien partie de notre identité, de notre culture, d’un islam populaire meublé de marabouts, de saints et de jnoun. Les raisons de ce “boom de l'occulte” sont aussi multiples que complexes, mais le poids de la religion (dévoyée, pour le coup) est indéniable. Une victoire de la pensée ésotérique sur la raison cartésienne, que le Makhzen n'a jamais tenté de contrer. Sans doute parce que ses hauts dignitaires y ont recours eux-mêmes...



…du blocage des villes quand passe le roi

Ils sont tétanisés, hébétés, complètement “stone”, sifflant n'importe comment, fulminant de rage, criant et insultant les gens sans raison, etc. “Ils”, ce sont les policiers, dans les minutes précédant le passage du convoi royal. Les pauvres hommes en uniforme ont bien raison de perdre la tête : dans quelques instants, les rues seront coupées et plus personne ne pourra bouger. Le pire, c'est que la coupure peut se prolonger… et contaminer d'autres rues, d'autres services (transport public, commerces, bureaux). Résultat : une ville morte, le temps du (long) passage du convoi royal. Qui peut trouver ça normal ?



...du mensonge sur la “Oumma Arabiya”

Aujourd'hui, les discours panarabistes de Gamal Abdel Nasser sonnent faux, confrontés à la véritable identité culturelle du Maroc, largement berbère. Pourtant, la classe politique marocaine, toutes tendances confondues, se gargarise toujours avec cette fausse théorie, demandant aux Marocains de se solidariser aveuglément avec l'Irak et la Palestine au nom de la fraternité arabe, sans tenir compte de la nature des régimes en place ni des projets de société qui y sont défendus. OK pour une marche pour la Palestine, mais par humanisme, sans forcément soutenir ipso facto le Hamas. D'accord pour un sit-in contre l'invasion américaine de l'Irak, mais sans cautionner la dictature précédente de Saddam Hussein. Et certainement pas pour l'unique raison qu'ils sont arabes. Ce que, redisons-le, nous ne sommes pas vraiment...



…des administrations qui ne répondent jamais au téléphone

Quand un fonctionnaire vous donne son numéro de fixe, vous vous dites : “Celui-là, il ne veut pas que je l'appelle !”. Mais vous appelez quand même. Neuf fois sur dix, ça sonne occupé. Au bout de la dixième tentative, une main décroche le précieux combiné… pour le raccrocher aussi sec. De nouveau occupé ! Quand, par miracle, une voix daigne vous répondre, elle prend votre appel et laisse les minutes défiler… avant de vous raccrocher une nouvelle fois au nez. Moralité : en plus d'être inefficace, l'administration marocaine est sourde. Pour contourner le problème, il ne vous reste plus qu'à vous débrouiller le portable du responsable en question, ou alors de monter la garde devant son bureau. Bon courage !



…des lignes rouges qui infantilisent les Marocains

Allah, Al Watan, Al Malik. Trois repères, trois mots magiques qu'il est seulement permis d'adorer, rien d'autre. Mais le nombre de lignes rouges est infiniment supérieur à trois puisqu'il faut ajouter à la liste des interdits le sexe, la famille, la religion dans toutes ses déclinaisons possibles, le Sahara, etc. Le problème, c'est que toutes ces questions nous interpellent et façonnent, au jour le jour, notre vie. Comment les ignorer et faire “comme si tout était parfait”, comment les accepter sans les sonder, comment les aimer sans les connaître vraiment ? Et comment ne pas se sentir frustrés, méprisés, infantilisés, chaque fois que l'on nous défend d'y toucher ?



… du drame des petites bonnes

Elles sont entre 66 000 à 88 000 mineures à s'occuper des tâches ménagères pour un salaire de misère, à ne bénéficier d'aucune protection sociale ni d'horaires de travail définis. Pire, beaucoup d'entre elles sont maltraitées, voire victimes d'abus sexuels. Pour l'ONG américaine Human Rights Watch, qui va jusqu'à parler de traite humaine, “faire la bonne au Maroc, c'est se tuer à la tâche chez un employeur sans merci, 14 à 18 heures par jour, moyennant 40 centimes de l'heure”. Ce qui n'empêche pas les parents, souvent très pauvres et peu convaincus de l'utilité de scolariser leurs filles, de continuer à les envoyer à la galère. Un texte de loi régissant ce type particulier de travail devait voir le jour en décembre 2005. On l'attend toujours. Nos députés auraient-il du mal à se passer de leurs petites esclaves ?



…des partis politiques qui tirent leurs

C'est bien connu, tous nos partis n'ont pas de programme politique, en dehors de quelques vœux pieux (tous pour la démocratie et la justice, pour le parachèvement de l'intégrité territoriale… et vive le roi !). Normal, dans ces conditions, qu'on se demande à quoi ils servent. Normal que si peu de gens aillent voter pour eux. Normal qu'on oublie jusqu'à leur existence. Entre nous, qui a envie d'adhérer ou de croire à un parti dont les dirigeants claironnent, sans crainte de paraître inutiles : “notre programme est tiré des discours du roi” ? Déprimant...



…des copropriétaires qui “oublient” de payer les charges du syndic

Le Maroc serait meilleur si tous nos voisins payaient le “syndic” à la fin du mois. Qu'ils soient copropriétaires ou locataires, mariés ou célibataires, imams en puissance ou rockers de cœur. Ça n'a l'air de rien, mais ça change la vie, celle de tous les jours. Et ça introduit, en sous-main, une certaine dose de cette conscience civique qui fait tant défaut aux Marocains...



…du tourisme sexuel

Dire que le tourisme sexuel n'existe pas au Maroc revient à s'enfouir la tête dans le sable, tellement l'évidence est criante. C'est pourtant ce qu'ont fait nos officiels, pendant trop longtemps. Aujourd'hui, ils font mine de découvrir cette face peu glorieuse de l'ambition “2010, 10 millions de touristes”. Le scandale Philippe Servaty (le journaliste belge et pornographe amateur à cause duquel 13 innocentes s'étaient retrouvées en prison) et la multiplication des affaires de pédophilie ont finalement poussé les autorités à réagir. D'abord par la répression, en multipliant les descentes et les arrestations, puis par la communication, en inventant le label “Tourisme responsable”, un slogan pas encore très bien compris par les gens. Mais il faut se rendre à l'évidence : quand la demande des touristes rencontre une offre locale, essentiellement née de la pauvreté, ni le bâton ni une quelconque carotte n'arriveront à les séparer. Le grand perdant, c'est notre sens de la dignité...



…des chauffards des grands taxis

Ce n'est un secret pour personne : les grands taxis (affectueusement surnommés les vaches folles) figurent en bonne place au hit parade des accidents de la route. Passons sur leurs talents de chauffards et sur la fiabilité de leurs montures antédiluviennes. Le plus inquiétant, c'est que ce lobby, visiblement très puissant, continue à arracher des dérogations scandaleuses aux dispositions du Code de la route. Non seulement ils sont autorisés à transporter 7 personnes (dans un véhicule prévu pour 5), mais ils sont également dispensés de l'obligation de port de ceinture de sécurité, alors que l'essentiel de leurs trajets est effectué dans le périmètre extra-urbain. Et on s'étonne qu'il y ait autant de morts sur les routes...